{"id":905,"date":"2022-11-12T01:15:55","date_gmt":"2022-11-12T00:15:55","guid":{"rendered":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=905"},"modified":"2022-11-12T01:16:17","modified_gmt":"2022-11-12T00:16:17","slug":"bernanos-le-prophete-et-le-poete","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=905","title":{"rendered":"Bernanos \u2013 Le proph\u00e8te et le po\u00e8te"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Robert Colonna d\u2019Istria<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Editions France-Empire, 1998 \u2013 195 pages<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Bernanos-le-prophete-et-le-poete-couv.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"302\" height=\"474\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Bernanos-le-prophete-et-le-poete-couv.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-906\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Bernanos-le-prophete-et-le-poete-couv.jpg 302w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Bernanos-le-prophete-et-le-poete-couv-191x300.jpg 191w\" sizes=\"auto, (max-width: 302px) 100vw, 302px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Georges Bernanos (1888-1948) reste bien m\u00e9connu aujourd\u2019hui. S\u2019il fut une grande voix, consult\u00e9e m\u00eame par De Gaulle apr\u00e8s la Lib\u00e9ration, il a \u00e9t\u00e9 recouvert par la masse des publications survenue depuis sa disparition, en 1948. Il serait injuste de dire qu\u2019il est tomb\u00e9 dans l\u2019oubli, mais il n\u2019est vraiment connu que dans certains milieux, comme les catholiques un peu rebelles ou les milieux politiques de la marge (aussi bien les anarchistes que la droite dure \u2013 ceci \u00e0 cause de son monarchisme jamais reni\u00e9). Il pr\u00e9sente le cas, assez rare, d\u2019un \u00e9crivain venu tard \u00e0 la fiction, en 1926, \u00e0 38 ans, ce qui est canonique en litt\u00e9rature o\u00f9 il n\u2019est de vrai talent que jeune, selon le petit milieu germanopratin. Et qui n\u2019a \u00e9crit qu\u2019une petite dizaine d\u2019\u0153uvre dites \u00ab&nbsp;romanesques&nbsp;\u00bb. Son premier livre, <em>Sous le soleil de Satan<\/em> est un v\u00e9ritable coup de tonnerre \u00e9ditorial, la naissance d\u2019un monolithe de l\u2019\u00e9criture. On peut dire, sans forcer la note, qu\u2019il est avec C\u00e9line et son <em>Voyage au bout de la nuit<\/em>, paru en 1932, un des r\u00e9novateurs du style du XXe si\u00e8cle. Style \u00e2pre, rugueux, souvent \u00e0 la limite de la lourdeur, un style de cogneur, illumin\u00e9 de clairi\u00e8res po\u00e9tiques, un style imag\u00e9 qui arrache l\u2019adh\u00e9sion par sa puissance et sa pers\u00e9v\u00e9rance au combat. Je renvoie le lecteur \u00e0 mes critiques sur certains de ses ouvrages, notamment <em>Journal d\u2019un cur\u00e9 de campagne<\/em>. Mais, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019une \u0153uvre litt\u00e9raire qui divise, Bernanos est un formidable essayiste et un pamphl\u00e9taire inspir\u00e9, \u00e0 la voix souvent proph\u00e9tique. Ses \u00e9crits non-fictionnels sont rassembl\u00e9s en deux forts volumes de la Pl\u00e9iade. On y trouve aussi bien ses livres engag\u00e9s, comme <em>Les grands cimeti\u00e8res sous la lune<\/em> ou <em>La France contre les robots<\/em>, que d\u2019innombrables articles de presse. On y entend souvent une voix qui a eu raison trop t\u00f4t, ce qui est le propre des proph\u00e8tes (confer Jacques Ellul ou Andr\u00e9 Gorz). Ce qui nous ram\u00e8ne au livre pr\u00e9sent\u00e9 ici.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Colonna-dIstria.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/Colonna-dIstria.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-907\" width=\"458\" height=\"275\"\/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.babelio.com\/auteur\/Robert-Colonna-dIstria\/118597\">Robert Colonna d\u2019Istria<\/a> (n\u00e9 en 1956) est, avant tout, un auteur corse qui \u00e9crit sur la Corse. Ce <em>Bernanos<\/em> est donc une sorte d\u2019exception dans sa production. J\u2019y vois, en reprenant la belle expression d\u2019Emil Cioran, un \u00ab&nbsp;exercice d\u2019admiration&nbsp;\u00bb. Le n\u00e9ophyte y apprendra l\u2019essentiel de ce qu\u2019un honn\u00eate homme (cela a-t-il encore un sens d\u2019employer cette expression que bient\u00f4t plus personne ne comprendra&nbsp;?) doit savoir sur ce grand auteur pol\u00e9miste. Il a choisi le plan chronologique, qui est le plus facile \u00e0 r\u00e9aliser et le plus ais\u00e9 \u00e0 suivre pour les lecteurs, mais qui manque de profondeur et am\u00e8ne, forc\u00e9ment, \u00e0 des r\u00e9p\u00e9titions ou \u00e0 des omissions. Mais c\u2019est d\u00e9j\u00e0 une critique formaliste d\u2019intellectuel universitaire&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but, il pose son cadre, l\u2019admiration&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je n\u2019oublierai jamais mon \u00e9motion \u00e0 la lecture du <a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=888\">Journal d\u2019un cur\u00e9 de campagne<\/a>. Je me rappelle \u00e0 quel point ce livre m\u2019a boulevers\u00e9.&nbsp;\u00bb p. 9<\/p>\n\n\n\n<p>Je serais mal venu de reprocher cela \u00e0 l\u2019auteur, tant j\u2019ai d\u2019admiration pour ce roman, sans doute le plus grand de Bernanos. C\u2019est donc le point de d\u00e9part de ce travail sur l\u2019auteur. Qui est-il pour lui&nbsp;? Il donne un \u00e9l\u00e9ment de r\u00e9ponse un peu plus loin dans son chapitre introductif&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Cassandre moustachu&nbsp;? Ez\u00e9chiel&nbsp;? Ou, respectueusement, Antigone&nbsp;? Peu importe, le monde moderne a \u00e9t\u00e9 regard\u00e9 par un homme qui avait conserv\u00e9 une simplicit\u00e9 enfantine et qui avait une foi absolue.&nbsp;\u00bb p. 18.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette courte citation contient les trois th\u00e8mes qui seront tress\u00e9s par Colonna d\u2019Istria dans son livre&nbsp;: le proph\u00e9tisme, l\u2019esprit d\u2019enfance et le monde moderne. Le tout sous-tendu (on devrait d\u2019ailleurs dire ici sur-tendu) par \u00ab&nbsp;une foi absolue&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Car, nul ne comprendra Bernanos, l\u2019homme et l\u2019\u0153uvre, s\u2019il n\u2019accepte que son moteur soit la foi chr\u00e9tienne. Les d\u00e9buts du livre sont consacr\u00e9s \u00e0 l\u2019enfance et la jeunesse de Bernanos, ann\u00e9es fondatrices qui le construisirent. Elles sont d\u2019une belle qualit\u00e9 synth\u00e9tique. L\u2019enfance reconnue et gard\u00e9e, c\u2019est celle de l\u2019Artois, dans le village de Fressin, la connaissance du milieu des paysans et de la nature rude de ce pays. On sait que l\u2019on retrouvera ce d\u00e9cor dans les deux chefs d\u2019\u0153uvre de Bernanos&nbsp;: <em>Sous le soleil de Satan<\/em>, o\u00f9 la campagne et le climat sont des personnages \u00e0 part enti\u00e8re de la lutte spirituelle de l\u2019abb\u00e9 Donissan, et <em>Journal d\u2019un cur\u00e9 de campagne<\/em>, o\u00f9 les quelques mois de minist\u00e8re du jeune cur\u00e9 sont v\u00e9cus dans ce milieu humide et froid, au milieu de paysans \u00e0 demi pa\u00efens. La formation spirituelle est celle d\u2019un catholique \u00e9lev\u00e9 dans une famille bourgeoise. Il a toujours eu la foi et n\u2019a jamais eu besoin d\u2019une crise existentielle pour la trouver.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Dire de Georges Bernanos qu\u2019il \u00e9tait un croyant, qu\u2019il avait la foi, qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 profond\u00e9ment chr\u00e9tien, dire que ces attitudes-l\u00e0 ne l\u2019ont jamais quitt\u00e9, de son adolescence \u00e0 la fin de sa vie, c\u2019est, bien \u00e9videmment, dire l\u2019essentiel de ce qu\u2019il a \u00e9t\u00e9.&nbsp;\u00bb p. 40.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 donc pos\u00e9 la plus importante cl\u00e9 pour comprendre la vie et l\u2019\u0153uvre de G. Bernanos.&nbsp; Mais ce christianisme n\u2019est pas du tout prisonnier d\u2019une religion et de ses dogmes. Il met en avant la vie et sa v\u00e9rit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du quotidien. Il \u00e9crit, par exemple, cette phrase sans appel&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je n\u2019\u00e9prouve aucune g\u00eane \u00e0 d\u00e9clarer qu\u2019un ouvrier communiste de bonne foi, pr\u00eat \u00e0 se sacrifier pour une cause qu\u2019il croit juste, est infiniment plus pr\u00e8s du Royaume de Dieu que les bourgeois du si\u00e8cle dernier qui faisaient travailler douze heures par jour, dans leurs usines, des enfants de Dix ans.&nbsp;\u00bb (Nous autres Fran\u00e7ais) p. 57.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est cette honn\u00eatet\u00e9 qui le fera appr\u00e9cier m\u00eame par des gens qui ne sont pas de son bord. Oui, Bernanos a \u00e9t\u00e9 un disciple de Maurras, s\u00e9duit par ses id\u00e9es sur la France, comme des millions de jeunes en France. Serait-ce plus infamant que d\u2019avoir idol\u00e2trie Staline comme un phare de la pens\u00e9e humaine, ou d\u2019avoir fait de Mao Zedong un proph\u00e8te sans \u00e9gal&nbsp;? Pour moi, nullement. D\u2019autant plus qu\u2019il a rompu avec Maurras quand l\u2019Eglise l\u2019a condamn\u00e9. Mais il est toujours rest\u00e9 monarchiste, par une sorte de fid\u00e9lit\u00e9 \u00e0 son histoire. Tout en sachant qu\u2019il n\u2019avait aucune chance de voir la monarchie revenir sur le sol de France. Une autre de ses fondations est son exp\u00e9rience de la guerre de 14. Colonna d\u2019Istria \u00e9crit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;On ne simplifie pas beaucoup en \u00e9crivant que la guerre de&nbsp; 14 est \u00e0 la base de toute l\u2019oeuvre de Bernanos Certes aucun livre n\u2019est, \u00e0 proprement parler, consacr\u00e9 \u00e0 cette guerre [\u2026], mais la guerre est \u00e0 la base de l\u2019\u0153uvre de Bernanos en ceci qu\u2019il y a \u00e9t\u00e9 en contact avec un absolu, dans le malheur, dans la souffrance, dans la mis\u00e8re, le sacrifice et que c\u2019est \u00e0 l\u2019aune de cet absolu, pendant le reste de&nbsp; sa vie qu\u2019il va regarder le monde, sans comprendre que la vie puisse continuer comme si cet absolu n&rsquo;existait pas.&nbsp;\u00bb p. 65.<\/p>\n\n\n\n<p>La guerre, donc, vient s\u2019ajouter \u00e0 l\u2019esprit d\u2019enfance comme matrice de toute la pens\u00e9e de Bernanos. Ces deux sources l\u2019am\u00e8nent \u00e0 sonder le climat spirituel de son temps et en percevoir le vide. Car c\u2019est l\u00e0 son combat principal&nbsp;: la d\u00e9faite de l\u2019esprit dans ce monde moderne. Il ne cessera de pourfendre cette pauvret\u00e9 spirituelle, jusqu\u2019\u00e0 la fin de sa vie. Il attribua d\u2019ailleurs la d\u00e9faite fran\u00e7aise et l\u2019arriv\u00e9e du p\u00e9tainisme et de la collaboration comme un fruit de ce dess\u00e8chement spirituel. Il rejoint l\u00e0 l\u2019analyse de Marc Bloch dans <em><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=705\">L\u2019\u00e9trange d\u00e9faite<\/a><\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Ce qui marque Bernanos, c\u2019est l\u2019incroyable vide de l\u2019apr\u00e8s-guerre, vide spirituel, moral et m\u00eame, en d\u00e9pit de l\u2019agitation superficielle qu\u2019on pouvait observer, vide intellectuel.<\/em>&nbsp;\u00bb p. 81.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne changera pas d\u2019avis au fil des ans. Les textes \u00e9crits au Br\u00e9sil durant ses ann\u00e9es d\u2019exil volontaires ont \u00e9t\u00e9 regroup\u00e9s sous un titre \u00e9vocateur&nbsp;: <em>La r\u00e9volte de l\u2019esprit \u2013 Ecrits de combat (1938-1945)<\/em>. Sa plume aura combattu jusqu\u2019au bout contre la mont\u00e9e de l\u2019insignifiance et du mat\u00e9rialisme consum\u00e9riste dont il a parfaitement anticip\u00e9 la venue.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me partie est une analyse des grandes \u0153uvres, de leur contexte, de leur r\u00e9ception et e la vie de l\u2019auteur dans ces moments. Je ne d\u00e9velopperai pas cet aspect, qu\u2019il vaut mieux laisser d\u00e9couvrir au lecteur. Colonna d\u2019Istria ne cache pas la difficult\u00e9 d\u2019acc\u00e8s de certains textes, comme les trois derniers romans publi\u00e9s. Il souligne \u00e9galement la bataille politique de Bernanos, pour que la France rel\u00e8ve la t\u00eate apr\u00e8s l\u2019humiliante parenth\u00e8se des ann\u00e9es 1940-44. Mais, au fond, il ne croit gu\u00e8re \u00e0 un renouveau de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, m\u00eame s\u2019il a de l\u2019estime pour le g\u00e9n\u00e9ral de Gaulle et son amour profond de la France. Seule une renaissance spirituelle chr\u00e9tienne peut rendre \u00e0 la France son \u00e2me. De 1945 \u00e0 sa mort en 1948 il continue donc \u00e0 crier dans le d\u00e9sert, souvent incompris et raill\u00e9, d\u2019autant plus que le communisme offre une esp\u00e9rance de substitution et que Moscou devient une seconde Rome pour les intellectuels fran\u00e7ais. Il ach\u00e8ve sa vie dans une certaine solitude d\u2019id\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre est une bonne introduction \u00e0 la pens\u00e9e et \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Bernanos, m\u00eame si je continue \u00e0 penser qu\u2019un plan th\u00e9matique e\u00fbt mieux servi la cause bernanosienne, m\u00eame en conservant une premi\u00e8re partie biographique et chronologique. Il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 r\u00e9\u00e9dit\u00e9 en collection de poche, mais se trouve encore en neuf et beaucoup en occasion, sur le net. Si vous ne connaissez pas Bernanos, il faut le lire, car sa lecture est ais\u00e9e et sa d\u00e9marche synth\u00e9tique sans \u00eatre squelettique.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac \u2013 novembre 2022.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Robert Colonna d\u2019Istria Editions France-Empire, 1998 \u2013 195 pages Georges Bernanos (1888-1948) reste bien m\u00e9connu aujourd\u2019hui. 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