{"id":893,"date":"2022-10-27T23:18:45","date_gmt":"2022-10-27T22:18:45","guid":{"rendered":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=893"},"modified":"2022-10-27T23:19:04","modified_gmt":"2022-10-27T22:19:04","slug":"dans-le-cafe-de-la-jeunesse-perdue","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=893","title":{"rendered":"Dans le caf\u00e9 de la jeunesse perdue"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">Patrick Modiano<\/h1>\n\n\n\n<p>NRF- Gallimard&nbsp;, 2077<\/p>\n\n\n\n<p>148 pages.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/cafe-jeunesse-perdue-folio-couv.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/cafe-jeunesse-perdue-folio-couv.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-894\" width=\"295\" height=\"487\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/cafe-jeunesse-perdue-folio-couv.jpg 220w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/cafe-jeunesse-perdue-folio-couv-182x300.jpg 182w\" sizes=\"auto, (max-width: 295px) 100vw, 295px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Il faut beaucoup de talent pour \u00e9crire un tel livre en si peu de pages. Et pourtant, les mauvaises langues disent que Modiano \u00e9crit toujours le m\u00eame livre\u2026 Si c\u2019est le cas, il faut encore plus de talent pour r\u00e9ussir la long\u00e9vit\u00e9 de son parcours et la fid\u00e9lisation de son lectorat. Rejetons donc cette critique, tout simplement parce que c\u2019est un fait&nbsp;: chaque artiste ne poursuit, \u00e0 travers des oeuvres multiples, que la r\u00e9alisation d\u2019une seule, son oeuvre, celle de sa vie. Van Gogh a toujours peint le m\u00eame tableau Monet aussi&nbsp;; Baudelaire \u00e9crit toujours le m\u00eame po\u00e8me, et il n\u2019est jamais pareil, et \u00e7a donne <em>Les fleurs du mal<\/em>&nbsp;! Laissons donc l\u00e0 cette fausse accusation&nbsp;: Modiano \u00e9crit des romans qui parlent tous de la recherch\u00e9 du pass\u00e9 et de la m\u00e9moire, point.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre est donc une qu\u00eate, avec un \u00ab&nbsp;truc&nbsp;\u00bb qu\u2019il utilisera \u00e0 nouveau, pr\u00e8s de quinze ans plus tard, en 2021, avec <em>Encre sympathique<\/em>&nbsp;: l\u2019enqu\u00eate du d\u00e9tective priv\u00e9. Au d\u00e9part, donc, une recherche de femme qui a disparu du domicile conjugal. Mais que le lecteur ne s\u2019attende pas \u00e0 voir l\u2019intrigue aller dans cette direction pseudo-polici\u00e8re&nbsp;; l\u2019auteur nous donne tr\u00e8s vite les indices qui prouvent que l\u2019enqu\u00eateur ne dira rein de ce qu\u2019il a trouv\u00e9 au mari abandonn\u00e9. Non parce qu\u2019il refuse de faire son travail, mais parce qu\u2019il a compris tr\u00e8s vite que le mariage dont il est question est un simulacre \u2013 sans doute n\u2019a-t-il jamais \u00e9t\u00e9 consomm\u00e9 \u2013 et que la jeune femme a simplement repris sa libert\u00e9. Car le roman est avant tout le portrait de celle qu\u2019on d\u00e9couvre sous le surnom de \u00ab&nbsp;Louki&nbsp;\u00bb, d\u00e8s le d\u00e9but du r\u00e9cit.<\/p>\n\n\n\n<p>Si Modiano avait adopt\u00e9 le portrait en \u00e9criture romanesque classique, il aurait d\u00e9roul\u00e9 une toute petite existence de femme, de l\u2019adolescence \u00e0 ses 26 ans. Petite vie marqu\u00e9e par la m\u00e9diocrit\u00e9 d\u2019une existence sans relief et sans beaucoup de mots, car Louki est une taiseuse. Une vie de vagabondages nocturnes, pendant que sa m\u00e8re travaille nuitamment comme ouvreuse au Moulin Rouge. Une vie sans r\u00e9ussite&nbsp;: la jeune fille a \u00e9t\u00e9 refus\u00e9 au lyc\u00e9e Jules Ferry&nbsp;alors que, visiblement, elle aurait aim\u00e9 poursuivre des \u00e9tudes (elle se pr\u00e9sente comme \u00e9tudiante en lagues orientales aux gens qu\u2019elle rencontre dans ses errances). Cela nous renvoie \u00e0 un temps que les moins de quarante ans ne peuvent pas conna\u00eetre, celui o\u00f9 n\u2019acc\u00e9daient au lyc\u00e9e que les meilleurs \u00e9l\u00e8ves, les autres \u00e9tant ventil\u00e9s vers l\u2019apprentissage, les \u00e9tudes techniques ou le passage du \u00ab&nbsp;Certif&nbsp;\u00bb, qui cl\u00f4turait le cycle primaire \u00e0 quatorze ans, avant l\u2019entr\u00e9e en vie active. Bref, Louki, dont le vrai nom est Jacqueline Demange, va errer, quittant le domicile de sa m\u00e8re tr\u00e8s jeune et se construisant une (fausse) identit\u00e9 au gr\u00e9 des rencontres, souvent effectu\u00e9es dans les bars, la nuit, \u00e0 l\u2019heure des \u00ab&nbsp;<em>paum\u00e9s du petit matin<\/em>&nbsp;\u00bb, comme les a si bien chant\u00e9s le grand Jacques. De cette vie, il y aurait en fait bien peu de choses \u00e0 dire, ce que le d\u00e9tective a vite compris. Louki-Jacqueline est un peu comme un fant\u00f4me, vivant des bouts d\u2019existence avec des \u00eatres de rencontre, puis disparaissant, sans donner plus du tout de signe de vie. De ce point de vue, son d\u00e9part du domicile marital n\u2019est que la \u00e9ni\u00e8me fugue sans retour.<\/p>\n\n\n\n<p>Le grand talent de Modiano est, d\u2019abord, d\u2019arriver \u00e0 donner de la consistance \u00e0 cette petite vie sans ossature. Mais il y a des limites m\u00eame au talent le plus grand et c\u2019est la raison de la bri\u00e8vet\u00e9 du livre. M\u00eale en usant des proc\u00e9d\u00e9s les plus inventifs, il ne pouvait enrichir une vie si pauvre. Bien entendu, cette vacuit\u00e9 est elle-m\u00eame symbolique de toute une \u00e9poque, celle de l\u2019apr\u00e8s-guerre, \u00e0 partir de 1950. Ce que l\u2019on a c\u00e9l\u00e9br\u00e9 sous le vocable d\u2019ann\u00e9es existentialistes est, en r\u00e9alit\u00e9, une p\u00e9riode sombre, que l\u2019euphorie \u00e9conomique des Trente Glorieuses n\u2019a pas pu cacher. Vivre apr\u00e8s Auschwitz et Hiroshima devient tr\u00e8s probl\u00e9matique et tout le cache-sexe du Baby-Boom et de l\u2019am\u00e9ricanisation de notre vie ne pourra supprimer cette angoisse. Louki est un pur produit de cette \u00e9poque, aggrav\u00e9e par une vie familiale monoparentale, avec une m\u00e8re aussi taiseuse et perdue qu\u2019elle. Sa fin est annonc\u00e9e brutalement et elle est tragique. Elle emporte son n\u00e9ant et ses secrets avec elle.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/patrick-Modiano.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/10\/patrick-Modiano.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-895\" width=\"535\" height=\"300\"\/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Patrick Modiano, Prix Nobel de litt\u00e9rature en 2014<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La grande habilet\u00e9 de ce livre est le choix de l\u2019auteur de d\u00e9crire Louki sous diff\u00e9rents angles, en donnant \u00e0 plusieurs protagonistes la parole. Cela finit par dessiner un portrait qui semble plus \u00e9pais que sa r\u00e9alit\u00e9. Mais \u00e0 ce jeu-l\u00e0, il faut faire preuve d\u2019une grande rigueur dans l\u2019\u00e9nonc\u00e9 des faits, afin de ne pas commettre d\u2019erreurs. C\u2019est une sorte de m\u00e9canisme d\u2019horlogerie, dans la science duquel Modiano fait merveille. On en peut qu\u2019admirer son travail extr\u00eamement cisel\u00e9, qui rend cette lecture passionnante. Chaque intervenant apporte sa sensibilit\u00e9 et ses souvenirs plus ou moins pr\u00e9cis. La part belle est donn\u00e9e \u00e0 Roland, son ami de la derni\u00e8re p\u00e9riode. Mais il sera quitt\u00e9, lui aussi, d\u00e9finitivement. Le d\u00e9nouement intervient brutalement, mais il ne surprend pas vraiment le lecteur, car Louki \u00e9tait devenue toxicomane et buvait pas mal. Que s\u2019est-il pass\u00e9 exactement\u00a0? nous n\u2019en saurons rien, ou pas grand-chose.<\/p>\n\n\n\n<p>Que reste-t-il de ce roman, une fois la derni\u00e8re phrase lue&nbsp;? Je dirais qu\u2019au-del\u00e0 du contenu du r\u00e9cit lui-m\u00eame, qui s\u2019estompe avec le temps, il demeure impression g\u00e9n\u00e9rale de vie minuscule et g\u00e2ch\u00e9e. Jacqueline-Louki n\u2019\u00e9tait pas dou\u00e9e pour la vie, elle l\u2019a travers\u00e9e en errante. Son cas est-il purement romanesque et fictionnel&nbsp;? Il y a de nombreuses raisons \u2013 \u00e0 commencer par l\u2019exp\u00e9rience des humains que nous avons acquises durant notre vie \u2013 pour penser qu\u2019elle est l\u2019arch\u00e9type d\u2019une partie de l\u2019humanit\u00e9 occidentale. Une g\u00e9n\u00e9ration \u00ab&nbsp;perdue&nbsp;\u00bb comme le sugg\u00e8re le titre. &nbsp;Mais limiter ce cas \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ration de l\u2019imm\u00e9diat apr\u00e8s-guerre serait faire l\u2019autruche. Ce mal de vivre est sans nul doute caract\u00e9ristique de l\u2019\u00e9poque post-moderne et subsiste aujourd\u2019hui. Je pourrais citer de nombreuses raisons li\u00e9es \u00e0 l\u2019histoire et \u00e0 la sociologie, mais ce n\u2019est pas le lieu. Louki vient nous rappeler que nous pouvons souvent croiser des \u00eatres en errance, qui tentent de s\u2019inventer une vie pour laquelle ils n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 bien dot\u00e9s \u00e0 l\u2019origine et gu\u00e8re dou\u00e9s. Quand le romancier parvient ainsi \u00e0 nous interpeller au-del\u00e0 du livre, il a fait la preuve de son talent et la litt\u00e9rature de sa force.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac \u2013 27 octobre 2022.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Patrick Modiano NRF- Gallimard&nbsp;, 2077 148 pages. Il faut beaucoup de talent pour \u00e9crire un tel livre en si peu de pages. 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