{"id":850,"date":"2022-08-13T18:59:52","date_gmt":"2022-08-13T17:59:52","guid":{"rendered":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=850"},"modified":"2022-08-13T19:00:35","modified_gmt":"2022-08-13T18:00:35","slug":"la-joie-de-bernanos-pas-si-gai-que-ca","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=850","title":{"rendered":"La joie de Bernanos\u00a0: pas si gai que \u00e7a\u00a0!"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/la-joie-Bernanos-Couv.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"475\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/la-joie-Bernanos-Couv.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-851\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/la-joie-Bernanos-Couv.jpg 300w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/la-joie-Bernanos-Couv-189x300.jpg 189w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>La joie est un roman \u00e2pre. Le titre est une antiphrase dont le lecteur d\u00e9couvre le sens en avan\u00e7ant dans l\u2019histoire. Car, au commencement, est la joie pure. Mais tr\u00e8s vite le ciel s\u2019obscurcit peu \u00e0 peu et, chapitre apr\u00e8s chapitre, devient de plus en plus sombre. Cependant, le d\u00e9nouement surprend quand m\u00eame, car on ne pensait pas que l\u2019auteur oserait aller jusque l\u00e0.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre, comme toujours chez Bernanos, est \u00e0 dimension spirituelle&nbsp;: le mal et le bien s\u2019y affrontent tout du long. De fait, il s\u2019agit d\u2019un roman sur la saintet\u00e9 et la m\u00e9diocrit\u00e9, entendue ici comme le contraire de la saintet\u00e9, soit en termes religieux, l\u2019\u00e9tat du p\u00e9cheur. Mais cette m\u00e9diocrit\u00e9 est \u00e0 double signification&nbsp;; en effet, les protagonistes m\u00e9diocres le sont aussi au plan personnel, en dehors de leur \u00e9tat peccamineux, comme dit l\u2019Eglise, qui n\u2019a pas peur des gros mots&nbsp;! Il y a d\u2019abord le cadre, unit\u00e9 de lieu absolue, qui finit par devenir une chape de plomb sur l\u2019h\u00e9ro\u00efne, cette maison de campagne cossue qui sert de r\u00e9sidence estivale. L\u2019h\u00e9ro\u00efne, parlons-en justement. C\u2019est une jeune fille de bonne famille, de dix-sept ans, orpheline de m\u00e8re, vivant avec son p\u00e8re, intellectuel d\u2019une certaine renomm\u00e9e. Cette jeune fille assume les fonctions de ma\u00eetresse de maison et de surveillante de son p\u00e8re, sans donner \u00e0 ce terme un sens d\u00e9pr\u00e9ciatif. Elle se soucie constamment de son p\u00e8re, qui appara\u00eet comme un \u00eatre nerveusement tr\u00e8s fragile. Chantal, c\u2019est le nom de la jeune fille, illumine la premi\u00e8re partie du roman de sa joie et de sa saintet\u00e9 inconsciente. Elle survole les probl\u00e8mes, s\u2019occupe de tous et agit envers chacun avec l\u2019amour \u00e9vang\u00e9lique du Christ. Son p\u00e8re, Monsieur de Clergerie, poursuit un unique but&nbsp;: \u00eatre \u00e9lu \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie, ce pour quoi il d\u00e9pense depuis des ann\u00e9es une \u00e9nergie folle et des tr\u00e9sors de strat\u00e9gie.&nbsp; Autour du p\u00e8re et de la fille gravitent des personnages de deux types&nbsp;: les amis de la famille, habitu\u00e9s de cette maison de vacances campagnarde, et la domesticit\u00e9. Le roman passe d\u2019un type \u00e0 l\u2019autre, selon les besoins de l\u2019avanc\u00e9e de l\u2019intrigue.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/Bernanos.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"600\" height=\"400\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/Bernanos.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-852\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/Bernanos.jpg 600w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2022\/08\/Bernanos-300x200.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 600px) 100vw, 600px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Mais y-a-t-il vraiment intrigue&nbsp;? Celui qui cherche un roman \u00ab&nbsp;romanesque&nbsp;\u00bb sera tr\u00e8s d\u00e9\u00e7u&nbsp;: ce n\u2019est pas le genre de la maison Bernanos. L\u2019intrigue se r\u00e9duit \u00e0 quelques jours de la vie de cette maison, sans aucun \u00e9v\u00e9nement extraordinaire. Au contraire, l\u2019auteur ram\u00e8ne tout \u00e0 un quotidien banal et, somme toute, tr\u00e8s r\u00e9p\u00e9titif.&nbsp; Ce ne sont donc nullement les actions des protagonistes qui int\u00e9ressent notre \u00e9crivain, mais bien plut\u00f4t leurs pens\u00e9es et leurs dires. Comme Sous le soleil de Satan, tout se joue en quelques rencontres et dans des \u00e9changes qu\u2019il faut savoir d\u00e9crypter. Autant dire d\u2019embl\u00e9e que ce n\u2019est pas un livre facile, pas le genre de roman \u00e0 apporter \u00e0 la plage. Il faut souvent relire les paragraphes pour en saisir tout le contenu. Cela est en grande partie d\u00fb au style de Bernanos. Il \u00e9crit de mani\u00e8re massive, dense et, parfois, lourde. Il creuse son id\u00e9e comme Rodin creusait la mati\u00e8re. Il ne donne au lecteur aucune facilit\u00e9. Tu me suis ou te refermes le livre, mais je ne vais pas \u00e9dulcorer mes propos&nbsp;! C\u2019est que l\u2019enjeu est colossal. Il s\u2019agit, au travers de Chantal de tenter d\u2019approcher in situ le myst\u00e8re de la saintet\u00e9 en action. Du c\u00f4t\u00e9 de cette jeune fille, on pourrait dire que, dans la premi\u00e8re partie, le style de Bernanos est assez lumineux, comme son sujet. Il arrive tout \u00e0 fait \u00e0 nous donner \u00e0 voir une jeune fille vivant l\u2019amour du Christ naturellement, toute habit\u00e9e par le souvenir de son mentor spirituel , l\u2019abb\u00e9 Chevances, lui-m\u00eame un saint homme, mort tr\u00e8s r\u00e9cemment, et que Chantal a accompagn\u00e9 jusqu\u2019au bout. Ces deux-l\u00e0 sont le tandem de la saintet\u00e9. Bernanos ne la refuse pas au pr\u00eatre, mais on sent bien que ce n\u2019est pas \u00e0 l\u2019Eglise qu\u2019il en accorde la gr\u00e2ce, mais \u00e0 la vie de chaque croyant. En contrepoint de cet abb\u00e9 disparu mais omnipr\u00e9sent, il nous offre un autre religieux, l\u2019abb\u00e9 C\u00e9nabre, un penseur reconnu, mais dont la vie spirituelle s\u2019av\u00e8rera vide. Un saint pr\u00eatre d\u2019un c\u00f4t\u00e9, un \u00e9rudit dess\u00e9ch\u00e9 dans sa foi de l\u2019autre. On sait \u00e9videmment tr\u00e8s vite vers lequel va la pr\u00e9f\u00e9rence de l\u2019auteur. La seconde partie du roman nous d\u00e9voile une longue sc\u00e8ne de face-\u00e0-face entre la jeune fille et le vieux pr\u00eatre d\u00e9sabus\u00e9, dont il faut relire plusieurs fois les \u00e9changes pour saisir la tension de ce qui se joue ici. On retrouve l\u00e0 l\u2019opposition d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9e dans <em>Sous le soleil de Satan<\/em> entre deux conceptions du minist\u00e8re de pr\u00eatre. Chantal de Clergerie se trouve prise entre des forces contradictoires qu\u2019elle a cru pouvoir contenir et qui, soudain, la d\u00e9stabilisent. Mais le mal est pr\u00e9sent sous les traits du chauffeur russe, Fiodor. Le lecteur saisit bien toute l\u2019ambigu\u00eft\u00e9 du personnage, mais Bernanos n\u2019est jamais vraiment explicite et nous devons donc essayer deviner ce qu\u2019il en est de cet homme et de ses mensonges permanents. Toujours est-il qu\u2019il appara\u00eet comme fascin\u00e9 par Chantal. On le suit \u00e0 travers le roman, pr\u00e9sent m\u00eame quand il n\u2019est pas l\u00e0, tant il trouble m\u00eame la domesticit\u00e9. La vraie question est la nature de sa fascination&nbsp;: est-il remis en question par la saintet\u00e9 ou s\u2019agit-il de la contemplation de la victime innocente&nbsp;? Nous l\u2019ignorerons jusqu\u2019\u00e0 la fin, mais ils seront r\u00e9unis pour toujours dans la mort, sans que nous sachions vraiment pourquoi et comment. La porte est ouverte \u00e0 de multiples interpr\u00e9tations. Je crois qu\u2019il faut se garder d\u2019aller trop loin dans ce chemin, puisque Bernanos ne nous a pas fourni de cl\u00e9s pour toutes les portes.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9diocrit\u00e9 triomphe de la saintet\u00e9, au moins de mani\u00e8re terrestre. Mais qu\u2019en est-il apr\u00e8s&nbsp;? A chaque lecteur de se poser la question et d\u2019y apporter sa r\u00e9ponse.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet \u00e2pre roman s\u2019av\u00e8re aussi \u00eatre un roman amer dont le go\u00fbt ne passe pas. Le coup de th\u00e9\u00e2tre final nous laisse interloqu\u00e9s. Pourquoi fallait-il que cette jeune fille meure&nbsp;? Pourquoi Fiodor l\u2019a-t-il tu\u00e9 avant de se suicider&nbsp;? La r\u00e9ponse est \u00e0 construire avec le retour n\u00e9cessaire sur les sc\u00e8nes ant\u00e9rieures. O\u00f9 \u00e9tait la faiblesse cette jeune sainte&nbsp;? Qui est responsable&nbsp;? Son p\u00e8re, l\u2019abb\u00e9 C\u00e9nabre, le docteur La P\u00e9rouse&nbsp;? Le criminel est Fiodor, certes, mais ce n\u2019est pas lui le responsable. Tout autour de la saintet\u00e9 joyeuse de Chantal les m\u00e9diocres se sont ligu\u00e9s, eux qui ne connaissaient ni la joie, ni la gr\u00e2ce, ni la paix, ni l\u2019innocence. Il n\u2019y a pas de place pour les saints dans un monde d\u2019ambitions et de petitesses humaines.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai dit plus haut que le style de ce roman \u00e9tait massif et parfois lourd, \u00e0 la limite de l\u2019ennui. C\u2019est que Bernanos se moque de \u00ab&nbsp;faire du style&nbsp;\u00bb&nbsp;; ce qui l\u2019int\u00e9resse uniquement c\u2019est la compr\u00e9hension psychologique de ses personnages et leurs \u00e9tats d\u2019\u00e2me au sens religieux du terme. La fronti\u00e8re entre le saint est le m\u00e9diocre est trac\u00e9e par ces \u00ab&nbsp;\u00e9tats d\u2019\u00e2me&nbsp;\u00bb, expression magnifique souvent rendue p\u00e9jorative. Le chr\u00e9tien, pour Bernanos, est celui qui se pr\u00e9occupe de son \u00e2me et de l\u2019\u00e2me des autres&nbsp;: Chantal \u00e9tait de ceux-l\u00e0, comme l\u2019abb\u00e9 Chevances. Pour avoir des \u00ab&nbsp;\u00e9tats d\u2019\u00e2me&nbsp;\u00bb, il faut savoir que l\u2019on a une \u00e2me. Le cas du psychiatre est tout \u00e0 fait embl\u00e9matique de ce que le mat\u00e9rialisme fait quand il veut ignorer l\u2019\u00e2me. Le docteur La P\u00e9rouse, qui fut un grand psychiatre est sur le d\u00e9clin personnel (sans doute atteint d\u2019un d\u00e9but de Parkinson) et refuse de le voir. Il veut ramener toute personne \u00e0 un \u00ab&nbsp;cas&nbsp;\u00bb. mais Chantal lui est proprement incompr\u00e9hensible et elle le lui fait bien comprendre. A travers ce portrait de m\u00e9decin, on retrouve la plume enflamm\u00e9e du Bernanos pamphl\u00e9taire et combattant. La description de la personnalit\u00e9 du docteur est d\u2019une rosserie talentueuse, tout comme le portrait initial de Monsieur de Clergerie. Dans ces lignes nous avons le meilleur Bernanos, celui qui frappe ce qu\u2019il combat&nbsp;: la b\u00eatise, la suffisance, la fausse science\u2026 Il est \u00e9videmment dommage que tout le roman ne reste pas \u00e0 ce niveau litt\u00e9raire. Mais est-ce possible&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Lire <em>La joie<\/em> est \u00e0 la fois un grand plaisir et un effort. Ce n\u2019est pas un livre facile, mais cependant un bon livre, dans le sens o\u00f9 il nous marque \u00e0 jamais, nous remet en question et, une fois referm\u00e9, continue de nous tarabuster. Il faut l\u2019accepter tel qu\u2019il est pour l\u2019appr\u00e9cier. Pour ma part, je pr\u00e9f\u00e8rerais toujours un livre qui se gagne de haute lutte \u00e0 un livre qui se prostitue dans la facilit\u00e9 pour me s\u00e9duire. Apr\u00e8s tout, qui a dit que la lecture de <em>Madame Bova<\/em>ry ou de <em>L\u2019insoutenable l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 de l\u2019\u00eatre<\/em> \u00e9tait facile&nbsp;? Ne sont-ce pas d\u2019immenses romans&nbsp;? Il y a un temps pour tout, un temps pour des lectures faciles et un temps pour des livres robustes qui se d\u00e9fendent.<\/p>\n\n\n\n<p>A bon lecteur, salut&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac<\/p>\n\n\n\n<p>Les Bordes 10-11 ao\u00fbt 2022<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La joie est un roman \u00e2pre. Le titre est une antiphrase dont le lecteur d\u00e9couvre le sens en avan\u00e7ant dans l\u2019histoire. 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