{"id":705,"date":"2021-08-12T09:56:13","date_gmt":"2021-08-12T08:56:13","guid":{"rendered":"http:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=705"},"modified":"2021-08-12T09:56:29","modified_gmt":"2021-08-12T08:56:29","slug":"un-livre-capital-letrange-defaite-de-marc-bloch","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=705","title":{"rendered":"Un livre capital\u00a0: L\u2019\u00e9trange d\u00e9faite de Marc Bloch"},"content":{"rendered":"\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/letrange-defaite-couv.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"179\" height=\"293\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/letrange-defaite-couv.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-706\"\/><\/a><\/figure><\/div>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Folio Histoire, Gallimard, 2021 (1990 1<sup>\u00e8re<\/sup> \u00e9dition)<\/h3>\n\n\n\n<p>Il y a fort longtemps que j\u2019ai entendu parler de ce livre et que je connais son auteur, historien de qualit\u00e9 que j\u2019ai fr\u00e9quent\u00e9 durant mes \u00e9tudes, notamment pour son ouvrage sur le Moyen Age. Mais il y a aussi fort longtemps que je diff\u00e9rais le moment de le lire. Il y avait toujours plus important \u00e0 lire qu\u2019un livre sur la d\u00e9faite de mai-juin 1940&nbsp;! C\u2019est en fait la p\u00e9riode de crise sanitaire actuelle qui m\u2019a pouss\u00e9 \u00e0 enfin passer \u00e0 l\u2019acte. Non parce que je disposais de plus de temps, mais parce que j\u2019ai lu sous quelques plumes averties le titre cit\u00e9 en allusion \u00e0 ce qui nous arrivait et que j\u2019ai voulu savoir quel lien il pouvait y avoir entre ces deux moments si diff\u00e9rents de l\u2019histoire fran\u00e7aise&nbsp;: une d\u00e9faite militaire devant l\u2019arm\u00e9e allemande et une d\u00e9faite sanitaire devant un virus baptis\u00e9 Covid19. Disons de suite qu\u2019il n\u2019y a aucun lien direct entre ce que d\u00e9crit ce livre et ce que nous vivons depuis f\u00e9vrier 2020. Mais on ne peut en effet \u00e9viter le lien analogique de cette analyse.<\/p>\n\n\n\n<p>Marc Bloch est capitaine de r\u00e9serve au moment de la \u00ab\u00a0dr\u00f4le de guerre\u00a0\u00bb de 1939-40. Il a alors cinquante quatre ans, il n\u2019est plus mobilisable, c\u2019est lui qui demande \u00e0 \u00eatre incorpor\u00e9, car il n\u2019envisage pas de rester inactif alors que la France est en guerre. Il est ancien combattant de la Premi\u00e8re Guerre Mondiale, qu\u2019il a termin\u00e9e avec le grade capitaine. Mais il est surtout, \u00e0 cette \u00e9poque, un des plus grands historiens de France, co-fondateur de ce que l\u2019on a appel\u00e9 l\u2019\u00e9cole des Annales, du nom de la revue qui l\u2019a suscit\u00e9e et faite conna\u00eetre. Il a \u00e0 son actif la publication de grands livres et une carri\u00e8re d\u2019universitaire respect\u00e9. Comme son nom l\u2019indique, il est d\u2019origine juive, mais compl\u00e8tement assimil\u00e9 et pas du tout religieux. C\u2019est un authentique patriote, pour lequel l\u2019amour de la France est premier. Ce livre en apporte une preuve irr\u00e9futable. Devenu r\u00e9sistant apr\u00e8s la d\u00e9b\u00e2cle et l\u2019armistice, honteux pour lui, il sera arr\u00eat\u00e9 et tortur\u00e9, emprisonn\u00e9 de longs mois et finalement fusill\u00e9 en 1944, avec d\u2019autres r\u00e9sistants. Il a alors 58 ans.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Marc_Bloch.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"402\" height=\"536\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Marc_Bloch.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-707\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Marc_Bloch.jpg 402w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2021\/08\/Marc_Bloch-225x300.jpg 225w\" sizes=\"auto, (max-width: 402px) 100vw, 402px\" \/><\/a><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Ce livre est d\u2019abord un t\u00e9moignage de soldat. Le capitaine Bloch n\u2019a pas support\u00e9 la d\u00e9faite de juin 1940&nbsp;; Il cherche \u00e0 dire ce qui s\u2019est pass\u00e9 sous ses yeux, puis \u00e0 comprendre pourquoi cela s\u2019est pass\u00e9.&nbsp; Le livre comporte trois parties in\u00e9gales&nbsp;: la premi\u00e8re est un autoportrait en soldat et ancien combattant, qui vise \u00e0 justifier et expliciter ce qui va suivre&nbsp;; la deuxi\u00e8me est ce qu\u2019il appelle la \u00ab&nbsp;<em>d\u00e9position d\u2019un vaincu<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;; la troisi\u00e8me&nbsp; est l\u2019analyse des circonstances et le portrait des hommes de cet effondrement militaire. On comprend \u00e0 la lecture de ces pages que ces \u00e9crits ne sont pas, initialement, entrepris pour donner lieu \u00e0 un livre et \u00eatre publi\u00e9. Il s\u2019agit d\u2019abord pour l\u2019auteur d\u2019un double exercice. Bien que ce ne soit jamais vraiment dit, il est clair que ce travail d\u2019\u00e9criture a une fonction th\u00e9rapeutique, c\u2019est une sorte d\u2019auto-psychanalyse, comme le prouve bien le titre de la troisi\u00e8me partie&nbsp;: \u00ab&nbsp;Examen de conscience d\u2019un Fran\u00e7ais&nbsp;\u00bb. Mais au-del\u00e0 de cette n\u00e9cessit\u00e9 morale et personnelle, il s\u2019agit de laisser pour les g\u00e9n\u00e9rations futures un r\u00e9cit clair et une r\u00e9flexion m\u00e9thodique sur cette \u00ab&nbsp;\u00e9trange&nbsp;\u00bb d\u00e9faite-\u00e9clair. Je pense que l\u2019on peut tout \u00e0 fait comparer ces pages aux journaux des soldats de 14-18, dont seuls quelques-uns ont \u00e9t\u00e9 publi\u00e9s, mais dont la totalit\u00e9 forme un t\u00e9moignage direct incomparable pour les chercheurs. Ce choix explique aussi la grande sinc\u00e9rit\u00e9 des propos, qui ne traduisent aucune autocensure apparente. Le ton est vif et les critiques tr\u00e8s ac\u00e9r\u00e9es. Bloch frappe au c\u0153ur et n\u2019\u00e9pargne aucun des rouages de la vaste pyramide des causalit\u00e9s de cette d\u00e9faite. N\u2019\u00e9tant pas officier d\u2019active il a une libert\u00e9 de parole qu\u2019un militaire de carri\u00e8re ne saurait avoir.<\/p>\n\n\n\n<p>La question que (se) pose Marc Bloch est simple&nbsp;: Pourquoi cette d\u00e9faite inexorable et extr\u00eamement rapide en mai-juin 1940&nbsp;? Un bon \u00e9l\u00e8ve de Premi\u00e8re ou de Terminale devrait pouvoir poser cette question, pour peu qu\u2019on lui en donne le temps et les moyens. Sans nul doute des millions de Fran\u00e7ais se la sont pos\u00e9es <em>in petto<\/em>. Le titre de l\u2019ouvrage apporte d\u00e9j\u00e0 un premier \u00e9l\u00e9ment de r\u00e9ponse&nbsp;: pourquoi qualifier d\u2019\u00ab&nbsp;\u00e9trange&nbsp;\u00bb cette d\u00e9faite-\u00e9clair&nbsp;? Je ne vais pas ici faire un cours d\u2019histoire qui, autrefois revenait aux professeurs de lyc\u00e9e et, maintenant, est devenu strictement universitaire, tant les horaires et les programmes sont pass\u00e9s \u00e0 la moulinette. Il suffit de rappeler que la France se d\u00e9bat depuis le d\u00e9but des ann\u00e9es 1930 dans une crise politique larv\u00e9e, inscrite elle-m\u00eame dans le contexte de mont\u00e9e des fascismes partout sur le continent europ\u00e9en. Elle n\u2019\u00e9chappe que de peu \u00e0 la tentation totalitaire. Mais la victoire \u00e0 la Pyrrhus du Front Populaire de 1936 ne fait qu\u2019accentuer la fracture interne au pays. Pendant ce temps les Etats totalitaire s\u2019arment et pr\u00e9parent l\u2019affrontement qu\u2019ils jugent n\u00e9cessaire et in\u00e9vitable. La Guerre d\u2019Espagne aurait pu \u00eatre un \u00e9lectrochoc pour la France, elle ne fut qu\u2019une reculade incompr\u00e9hensible de L\u00e9on Blum, dont l\u2019histoire a fait le bilan tragique. La tension monte et les dirigeants fran\u00e7ais et anglais reviennent de Munich en ayant \u00ab&nbsp;sauv\u00e9 la paix&nbsp;\u00bb&nbsp;; nous sommes en septembre 1938&nbsp;! Moins d\u2019un an plus tard, Hitler donne l\u2019ordre d\u2019attaquer la Pologne, d\u00e9faite en quelques semaines. Les Fran\u00e7ais en profitent-ils pour se pr\u00e9parer ardemment \u00e0 l\u2019assaut&nbsp;? Que nenni&nbsp;! Les soldats fran\u00e7ais jouent au football devant la Ligne Maginot. Lorsque l\u2019arm\u00e9e allemande a fini son travail de conqu\u00eate \u00e0 l\u2019Est (Pologne, Finlande), elle s\u2019attaque \u00e0 l\u2019Ouest&nbsp;; donc \u00e0 la Belgique et \u00e0 la France (et indirectement au Royaume Uni). En quelques semaines l\u2019arm\u00e9e belge est d\u00e9sarm\u00e9e et les troupes fran\u00e7aises d\u00e9band\u00e9es, avec un grand nombre de prisonniers de guerre et de morts. Cette fois-ci, il n\u2019y aura pas le sursaut de la bataille de la Marne au bout, mais l\u2019humiliante demande et signature d\u2019armistice, mise en sc\u00e8ne comme il se doit par Hitler, dans le wagon de la clairi\u00e8re de Rethondes, l\u00e0-m\u00eame o\u00f9 l\u2019Allemagne avait capitul\u00e9 en novembre 1918. Marc Bloch vit tout cela, en tant que citoyen fran\u00e7ais, en tant qu\u2019ancien combattant et en tant qu\u2019officier de r\u00e9serve engag\u00e9. Il a besoin de coucher sur le papier ses r\u00e9flexions, tant il est abasourdi par ce qu\u2019il voit lui-m\u00eame et r\u00e9colte comme t\u00e9moignages directs. C\u2019est la premi\u00e8re partie de son analyse, \u00ab&nbsp;<em>La d\u00e9position d\u2019un vaincu<\/em>&nbsp;\u00bb. Je n\u2019ai pas l\u2019intention de vous livrer un r\u00e9sum\u00e9 s\u00e9quentiel de ses propos&nbsp;: il faut les lire <em>in extenso<\/em>. Il entreprend de faire la synth\u00e8se de cet encha\u00eenement de reculs et d\u2018abandons, \u00e0 la fois sur le terrain et dans les t\u00eates des militaires. C\u2019est la combinaison des deux niveaux qui donne sa force \u00e0 ce t\u00e9moignage. Il va consid\u00e9rer tour \u00e0 tour les divers acteurs et d\u00e9gager leurs responsabilit\u00e9 dans cet effondrement militaire. Nul n\u2019est \u00e9pargn\u00e9, du simple soldat aux plus hautes autorit\u00e9s du pays. C\u2019est ici que la ma\u00eetrise historique et technique de Bloch fait merveille. Ses diff\u00e9rentes critiques s\u2019articulent en douceur, selon un plan bien net mais jamais sensible ni visible. La lecture est terrible mais tr\u00e8s ais\u00e9e. Je vous propose un petit choix de citations, parfois comment\u00e9es, qui d\u00e9gageront la structure du texte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Que le p\u00e8re Joffre \u00e9tait donc plus sage&nbsp;! \u00ab&nbsp;<\/em>Je ne sais pas<em>, disait-il, <\/em>si c\u2019est moi qui ait gagn\u00e9 la bataille de la Marne. Mais il y a une chose que je sais bien&nbsp;: si elle avait \u00e9t\u00e9 perdue, elle l\u2019aurait \u00e9t\u00e9 par moi.<em>&nbsp;\u00bb Sans doute entendait-il surtout rappeler, par l\u00e0, qu\u2019un chef est responsable de tout ce qui se fait sous ses ordres. Peu importe qu\u2019il n\u2019ait pas eu lui-m\u00eame l\u2019initiative de chaque d\u00e9cision, qu\u2019il n\u2019ait pas connu chaque action. Parce qu\u2019il est le chef et a accept\u00e9 de l\u2019\u00eatre, il lui appartient de prendre \u00e0 son compte, dans le mal comme dans le bien, les r\u00e9sultats.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.55)<\/p>\n\n\n\n<p>Le lecteur comprend bien qu\u2019en ouvrant ce bilan par ces propos, Marc Bloch va mettre directement en cause l\u2019Etat Major fran\u00e7ais et les ministres concern\u00e9s. Dans les pages qui suivent, nous trouverons de nombreuses r\u00e9flexions sur ce qu\u2019est ou devrait \u00eatre un chef. Je ne puis m\u2019emp\u00eacher de rapprocher ces pages de celles d\u2019un petit livre publi\u00e9 en 1932 par un capitaine de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise, <em>Le fil de l\u2019\u00e9p\u00e9e<\/em>, o\u00f9 Charles de Gaulle disserte devant des militaires sur ce qu\u2019est l\u2019autorit\u00e9 d\u2019un chef<a href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>. Bloch a une conception tout \u00e0 fait proche de celle de De Gaulle&nbsp;: il aime l\u2019ordre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <em>Je n\u2019appr\u00e9cie gu\u00e8re, je l\u2019avoue, le n\u00e9glig\u00e9 dans les choses&nbsp;; il passe ais\u00e9ment \u00e0 l\u2019intelligence<\/em>. \u00ab&nbsp; (p. 89)<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <em>Un m\u00e9decin de l\u2019arm\u00e9e, qui fut mon compagnon au 4<sup>\u00e8me<\/sup> bureau de l\u2019\u00e9tat-major, aimait \u00e0 me persifler gentiment en m\u2019accusant, moi vieux professeur, \u00ab&nbsp;d\u2019avoir plus que personne l\u2019esprit militaire&nbsp;\u00bb&nbsp;: ce qui, d\u2019ailleurs, signifiait tout bonnement, j\u2019imagine, que j\u2019ai toujours eu le go\u00fbt de l\u2019ordre dans le commandement<\/em>.&nbsp;\u00bb (p. 33)<\/p>\n\n\n\n<p>Ce rappel pour montrer que Bloch n\u2019est absolument pas un antimilitariste camoufl\u00e9. Il est un homme \u00e9pris d\u2019ordre, de discipline et aime l\u2019autorit\u00e9 et le respect. Mais, justement \u00e0 cause de ce trait de caract\u00e8re, il ne peut excuser ce qu\u2019il a vu&nbsp;: des officiers fuyant en abandonnant leurs hommes, d\u2019autres admettant trop vite la d\u00e9faite ou certains optant pour un d\u00e9tachement cynique. C\u2019est que la France \u00e9tait en jeu&nbsp;! L\u00e0 encore, nous trouvons un autre point commun fort entre De Gaulle et Bloch&nbsp;: l\u2019amour de la patrie port\u00e9 au point le plus haut, celui qui peut imposer le sacrifice de sa vie.<a href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> Ce que Bloch remet en cause c\u2019est une forme d\u2019esprit install\u00e9 chez les militaires et qui les a emp\u00each\u00e9s de r\u00e9agir. C\u2019est ce que De Gaulle appelait la Doctrine dans son essai.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <em>Beaucoup d\u2019erreurs diverses, dont les effets s\u2019accumul\u00e8rent, ont men\u00e9 nos arm\u00e9es au d\u00e9sastre. Une grande carence, cependant, les domine toutes. Nos chefs ou ceux qui agissaient en leur nom n\u2019ont pas su penser cette guerre. En d\u2019autres termes, le triomphe des Allemands fut, essentiellement, une victoire intellectuelle et c\u2019est peut-\u00eatre l\u00e0 ce qu\u2019il y a eu de plus grave.&nbsp;<\/em>\u00bb (p. 66).<\/p>\n\n\n\n<p>Pour parodier un titre d\u2019essai, la d\u00e9faite de 1940 fut une \u00ab&nbsp;d\u00e9faite de la pens\u00e9e<a href=\"#_ftn3\">[3]<\/a>&nbsp;\u00bb. De Gaulle, dans son essai, mettait en cause les doctrines enseign\u00e9es \u00e0 l\u2019Ecole de Guerre, \u00e0 propos de la Premi\u00e8re Guerre Mondiale. Il en fut de m\u00eame pour la Seconde. Quelle fut l\u2019erreur de pens\u00e9e&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <em>Les Allemands ont fait une guerre d\u2019aujourd\u2019hui, sous le signe de la vitesse. Nous n\u2019avons pas seulement tent\u00e9 de faire, pour notre part, une guerre de veille ou de l\u2019avant-veille.<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 67).<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que Bloch d\u00e9nonce ici c\u2019est le contraste entre la Blitzkrieg (guerre-\u00e9clair) des Allemands et notre guerre de position, avec notre Ligne Maginot. De m\u00eame qu\u2019en 1914 nous avions \u00e9t\u00e9 surpris par l\u2019op\u00e9ration de contournement des Allemands par le Nord-Ouest, nous l\u2019avons \u00e9t\u00e9 de la m\u00eame mani\u00e8re vingt ans plus tard. Donc nous n\u2019avions rien appris durant ce laps de temps&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <em>Notre propre marche \u00e9tait trop lente, notre esprit \u00e9galement, trop d\u00e9pourvu de promptitude, pour nous permettre d\u2019accepter que l\u2019adversaire p\u00fbt aller si vite.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.75).<\/p>\n\n\n\n<p>No officiers ont oubli\u00e9 l\u2019h\u00e9ritage strat\u00e9gique de Napol\u00e9on Bonaparte, ce sont les n\u00e9o-Prussiens qui l\u2019ont cultiv\u00e9&nbsp;! C\u2019est bien une d\u00e9faite de la pens\u00e9e nationale. Nous avions foi dans les plans et les doctrines, celles qui disent comment l\u2019ennemi doit agir et r\u00e9agir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Ils croyaient<\/em> [les Allemands] <em>\u00e0 l\u2019action et \u00e0 l\u2019impr\u00e9vu. Nous avions donn\u00e9 notre foi \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9 et au d\u00e9j\u00e0 fait.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.79).<\/p>\n\n\n\n<p>La foi erron\u00e9e des officiers sup\u00e9rieurs s\u2019est bien \u00e9videmment transmise aux \u00e9chelons inf\u00e9rieurs et a paralys\u00e9 les troupes, incapables de r\u00e9agir dans les temps \u00e0 l\u2019avanc\u00e9e allemande. Ailleurs Bloc dit&nbsp; quelque chose comme \u00ab&nbsp;<em>L\u2019ennemi n\u2019aurait pas d\u00fb \u00eatre l\u00e0.<\/em>&nbsp;\u00bb Et pourtant il y \u00e9tait. Il y a donc, en premier lieu, une \u00e9norme responsabilit\u00e9 des chefs militaires. Mais elle n\u2019est pas la seule. Elle se conjugue avec la manie administrative et proc\u00e9duri\u00e8re fran\u00e7aise, qui a gagn\u00e9 aussi les arm\u00e9es. Jugez-en plut\u00f4t avec cet extrait assez ironique&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Quel officier, ayant servi dans une r\u00e9gion ou un groupe de subdivisions, peut se rem\u00e9morer sans un triste sourire, l\u2019invraisemblable maquis des \u00ab&nbsp;mesures&nbsp;\u00bb pr\u00e9vues, num\u00e9ro apr\u00e8s num\u00e9ro, pour la p\u00e9riode dite \u00ab&nbsp;de tension&nbsp;\u00bb, qui devait pr\u00e9c\u00e9der la mobilisation g\u00e9n\u00e9rale&nbsp;? Tir\u00e9 en pleine nuit, d\u2019un demi-sommeil, par le t\u00e9l\u00e9gramme qui prescrivait, par exemple, \u00ab&nbsp;Appliquez la mesure 81&nbsp;\u00bb, on se reportait au \u00ab&nbsp;tableau&nbsp;\u00bb, sans cesse tenu \u00e0 port\u00e9e de la main,. C\u2019\u00e9tait pour y apprendre que la mesure 81 faisait jouer toutes les dispositions de la mesure 49, \u00e0 l\u2019exception des d\u00e9cisions d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 entr\u00e9es en vigueur par application de la mesure 93, si celle-ci, d\u2019aventure, avait devanc\u00e9, dans l\u2019ordre des temps, la place qu\u2019e\u00fbt sembl\u00e9 lui assigner son num\u00e9ro, cela toutefois en ajoutant les deux premiers articles de la mesure 57. Je donne ces chiffres un peu au hasard. Ma m\u00e9moire ne me permet pas une exactitude litt\u00e9rale. Tous mes camarades reconna\u00eetront que, pour le fond, je simplifie plut\u00f4t.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.92-93).<\/p>\n\n\n\n<p>Tout fonctionnaire fran\u00e7ais reconna\u00eetra l\u00e0 la d\u00e9marche de son administration. Il suffit de lire le journal officiel pour comprendre quel est le taillis inextricable que repr\u00e9sentent les textes dans notre pays. En temps de paix et dans le civil, c\u2019est la paralysie et le retard, en temps de guerre, c\u2019est la d\u00e9faite assur\u00e9e. Marc Bloch ne dit pas autre chose.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9trange d\u00e9faite est donc la conjonction de l\u2019incapacit\u00e9 des chefs \u00e0 sortir de leurs doctrines et \u00e0 penser l\u2019impr\u00e9vu et celle de l\u2019administration des hommes et des choses, purement bureaucratique et r\u00e9glementaire, quand il faudrait de l\u2019initiative et de la libert\u00e9 de jeu. Cependant, pour le capitaine Bloch, cela n\u2019est pas suffisant pour expliquer cette d\u00e9route. Il existe des facteurs plus larges et individuels. C\u2019est ce qu\u2019il va analyser dans la partie \u00ab&nbsp;<em>Examen de conscience d\u2019un Fran\u00e7ais<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <em>Dans une nation, jamais aucun corps professionnel n\u2019est, \u00e0 lui seul, totalement responsable de ses propres actes. Pour qu\u2019une pareille autonomie morale soit possible, la solidarit\u00e9 collective a trop de puissance.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.159).<\/p>\n\n\n\n<p>Il y donc une responsabilit\u00e9 en partie partag\u00e9 par les Fran\u00e7ais autres que les militaires. La relative insouciance des terres de l\u2019arri\u00e8re du combat est aussi \u00e0 mettre en jeu. C\u2019est le syndrome des \u00ab&nbsp;planqu\u00e9s de l\u2019arri\u00e8re&nbsp;\u00bb de 1914-18. Il est certain que cela a jou\u00e9, au moins au d\u00e9but du conflit pr\u00e9sent. Ce n\u2019est que lorsque les Allemands ont d\u00e9barqu\u00e9 dans les rues de leurs villes que les civils ont r\u00e9alis\u00e9 la situation, ce qui a entrain\u00e9 cette immense vague de r\u00e9fugi\u00e9s que l\u2019on a surnomm\u00e9 \u00ab&nbsp;l\u2019exode de juin 40&nbsp;\u00bb. Mais auparavant, tout ou presque avait \u00e9t\u00e9 fait pour que les civils ignorent cette guerre et ne s\u2019y sentent pas partie prenante. Bloch d\u00e9nonce les tr\u00e8s nombreuses exemptions \u00e0 la mobilisation g\u00e9n\u00e9rale, qui furent exactement \u00e0 l\u2019inverse de celle de 1914. Il a ces phrases tr\u00e8s s\u00e9v\u00e8res&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <em>Aussi bien, devant le sacrifice, on ne saurait concevoir d\u2019exceptions. Nul n\u2019a le droit de croire sa vie plus utile que celle de ses voisins, parce que, chacun, dans sa sph\u00e8re, petite ou grande, trouvera toujours des raisons, parfaitement l\u00e9gitimes, de se croire n\u00e9cessaire.<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 166-167).<\/p>\n\n\n\n<p>On est bien loin, au printemps 1940, de \u00ab&nbsp;la Patrie en danger&nbsp;\u00bb et de l\u2019esprit de Valmy. Ce serait plut\u00f4t le \u00ab&nbsp;sauve qui peut&nbsp;\u00bb g\u00e9n\u00e9ral. On ne peut pas ne pas penser que le pacifisme proclam\u00e9 des ann\u00e9es 1930 est grandement responsable de cela. Que faire quand les habitants d\u2019un pays ne se sentent plus concern\u00e9s par la d\u00e9fense du sol natal&nbsp;? Bloch ne sous-estime pas l\u2019antagonisme de classe qui vient renforcer ce d\u00e9tachement. Il \u00e9crit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>La v\u00e9rit\u00e9 est que, les deux fois,&nbsp; la source de l\u2019\u00e9lan populaire fut la m\u00eame&nbsp;: \u00ab&nbsp;<\/em><strong>Ils<\/strong><em> ne cessent de chercher querelle \u00e0 tout le monde<\/em><strong>, Ils<\/strong><em> veulent tout prendre pour eux. Plus on leur c\u00e9dera, plus <\/em><strong>ils<\/strong><em> r\u00e9clameront. Cela ne peut plus durer.&nbsp;\u00bb Ainsi me parlait, dans mon petit village de la Creuse, un de mes voisins, peu avant mon d\u00e9part pour Strasbourg. Un paysan de 1914 n\u2019e\u00fbt pas dit autrement.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.170).<\/p>\n\n\n\n<p>Le paysan ou l\u2019ouvrier de 1940 ne veut pas mourir pour le grand capital et les 200 familles. Cette guerre n\u2019est pas son affaire. Il n\u2019a pas per\u00e7u suffisamment le caract\u00e8re id\u00e9ologique de la lutte. Lorsqu\u2019il l\u2019aura saisi, la R\u00e9sistance sera en marche. Bloch met aussi en cause le r\u00f4le des leaders syndicaux de l\u2019\u00e9poque et leurs luttes seulement concr\u00e8tes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <em>On ne leur avait pas appris, comme c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 le devoir de v\u00e9ritables chefs, \u00e0 voir plus loin, plus haut et plus large que les soucis du pain quotidien, par o\u00f9 peut \u00eatre compromis le pain du lendemain<\/em>.&nbsp;\u00bb (p.173).<\/p>\n\n\n\n<p>Voici un reproche tr\u00e8s lourd envers les chefs de syndicats, accus\u00e9s de ne s\u2019occuper que de revendications mat\u00e9rielles, en n\u2019ouvrant pas les yeux des troupes sur l\u2019horizon plus large des puissances et des id\u00e9ologies. Ce fut le projet des Universit\u00e9s Populaires \u00e0 la fin du XIX\u00e8me si\u00e8cle. Mais elles ont \u00e9chou\u00e9 \u00e0 emp\u00eacher le premier conflit mondial et l\u2019Union Sacr\u00e9e. Elles ont quasiment toutes disparues entre les deux guerres. Il n\u2019y a donc pas de lieu o\u00f9 les ouvriers ou les paysans pourraient s\u2019ouvrir \u00e0 des perspectives plus vastes que celle du \u00ab&nbsp;pain quotidien<a href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>&nbsp;\u00bb. De m\u00eame l\u2019amour de la famille ne saurait s\u2019opposer \u00e0 celui de la patrie.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Je n\u2019ai jamais cru qu\u2019aimer sa patrie emp\u00each\u00e2t d\u2019aimer ses enfants&nbsp;; je n\u2019aper\u00e7ois point davantage que l\u2019internationalisme de l\u2019esprit ou de la classe soit irr\u00e9conciliable avec le culte de la patrie. C\u2019est un pauvre c\u0153ur que celui auquel il est interdit de renfermer plus d\u2019une tendresse<\/em>.&nbsp;\u00bb (p.173).<\/p>\n\n\n\n<p>Bloch condamne donc autant l\u2019exclusivisme d\u2019un certain internationalisme prol\u00e9tarien que le pacifisme universel des intellectuels. On notera la beaut\u00e9 de la derni\u00e8re phrase qui montre bien le talent d\u2019\u00e9crivain de l\u2019auteur et son travail tacite de moraliste. Il en vient alors \u00e0 parler de l\u2019enseignement et, plus pr\u00e9cis\u00e9ment de l\u2019\u00e9cole primaire, dont on sait le r\u00f4le majeur qu\u2019elle avait jou\u00e9e dans la pr\u00e9paration des esprits patriotiques avant 1914. Il reproche au syst\u00e8me d\u2019instruction publique de n\u2019avoir pas continu\u00e9 \u00e0 entretenir ce sentiment d\u2018attachement \u00e0 la patrie, et il a ces tr\u00e8s belles phrases&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <em>Instituteurs, mes fr\u00e8res, qui, en grand nombre, vous \u00eates, au bout du compte, si bien battus&nbsp;; qui, au prix d\u2019une immense bonne volont\u00e9, aviez su cr\u00e9er dans notre pays aux lyc\u00e9es somnolents, aux universit\u00e9s prisonni\u00e8res des pires routines, le seul enseignement peut-\u00eatre dont nous puissions \u00eatre fiers&nbsp;; un jour viendra bient\u00f4t, je l\u2019esp\u00e8re, un jour de gloire et de bonheur, o\u00f9 une France enfin lib\u00e9r\u00e9e de l\u2019ennemi et, dans sa vie spirituelle plus libre que jamais, nous&nbsp; rassemblera de nouveau pour les discussions d\u2019id\u00e9es. Ce jour-l\u00e0, instruits par une exp\u00e9rience ch\u00e8rement acquise, ne songerez-vous pas \u00e0 changer quelque chose aux le\u00e7ons que vous professiez hier&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb (p.175).<\/p>\n\n\n\n<p>On notera le vibrant hommage aux instituteurs et \u00e0 leur courage, leur lutte permanente, jadis, pour garder la flamme de la patrie allum\u00e9e. Les instituteurs ont particip\u00e9 en masse au premier conflit mondial et l\u2019ont pay\u00e9 tr\u00e8s cher en vie humaine&nbsp;: avec les paysans, c\u2019est le deuxi\u00e8me groupe professionnels le plus d\u00e9cim\u00e9 par la guerre&nbsp;; les paysans \u00e9taient les soldats et les instituteurs les sous-officiers ou officiers inf\u00e9rieurs. Ensemble ils ont fourni la chair \u00e0 canon de la guerre de position. Par contre les lyc\u00e9es et les universit\u00e9s ne sont pas vraiment f\u00e9licit\u00e9s dans cette transmission du patriotisme. Rappelons que d\u00e8s l\u2019instauration du gouvernement de Vichy et de la R\u00e9volution Nationale qui lui servait de programme, les instituteurs furent somm\u00e9s de pr\u00eater serment au Mar\u00e9chal et de faire chanter le chant en son honneur dans les classes. Ceux qui s\u2019y refus\u00e8rent furent d\u2018abord poursuivis, puis arr\u00eat\u00e9s<a href=\"#_ftn5\">[5]<\/a>.<\/p>\n\n\n\n<p>Les partis politiques et la presse portent \u00e9galement une part de responsabilit\u00e9 dans cette d\u00e9b\u00e2cle. Mais Bloch n\u2019\u00e9pargne aucune des classes sociales de son pays. Il fustige la paresse intellectuelle des officiers, d\u2019active comme de r\u00e9serve. Il raille la bourgeoisie et ses go\u00fbts \u00e9triqu\u00e9s. Tr\u00e8s int\u00e9ressante est la d\u00e9finition qu\u2019il en propose&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>J\u2019appelle donc bourgeois de chez nous un Fran\u00e7ais qui ne doit pas ses ressources au travail de ses mains&nbsp;; dont les revenus, quelle qu\u2019en soit l\u2019origine, comme la tr\u00e8s variable ampleur, lui permettent une aisance de moyens et lui procurent une s\u00e9curit\u00e9, dans ce niveau, tr\u00e8s sup\u00e9rieure aux hasardeuses possibilit\u00e9s du salaire ouvrier&nbsp;; dont l\u2019instruction, tant\u00f4t re\u00e7ue d\u00e8s l\u2019enfance, si la famille est d\u2018\u00e9tablissement ancien, tant\u00f4t acquise au cours d\u2019une ascension sociale exceptionnelle, d\u00e9passe par sa richesse, sa tonalit\u00e9 ou ses pr\u00e9tentions, la norme de culture tout \u00e0 fait commune&nbsp;; qui enfin se sent ou se croit appartenir \u00e0 une classe vou\u00e9e \u00e0 tenir dans la nation un r\u00f4le directeur et par mille d\u00e9tails, du costume, de la langue, de la biens\u00e9ance, marque plus ou moins instinctivement son attachement \u00e0 cette originalit\u00e9 du groupe et \u00e0 ce prestige collectif.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.194-195).<\/p>\n\n\n\n<p>Or, cette bourgeoisie veille \u00e0 sa propre reproduction et se coopte pour les emplois importants. Elle se m\u00e9fie des enseignants et de l\u2019\u00e9cole publique, elle a manifest\u00e9, pour le moins, une indulgence certaine envers Hitler et le nazisme, elle est farouchement anticommuniste. Elle n\u2019a pas su ou voulu voir les signes qui annon\u00e7aient la catastrophe. Bref, elle a jou\u00e9 un r\u00f4le majeur dans l\u2019esprit de d\u00e9faite.<\/p>\n\n\n\n<p>On le voit, le diagnostic du professeur et capitaine Marc Bloch n\u2019\u00e9pargne personne et ne d\u00e9fend aucune ligne particuli\u00e8re&nbsp;: il dresse une constat alarmant mais lucide des coresponsabilit\u00e9s de l\u2019\u00e9trange d\u00e9faite. A quelques r\u00e9flexions rapides, on comprend ais\u00e9ment qu\u2019il n\u2019a aucune estime pour P\u00e9tain et ses s\u00e9ides. Il les consid\u00e8re comme un \u00e9l\u00e9ment du probl\u00e8me et non comme la solution. Il n\u2019a pas non plus vraiment de compassion pour la droite fran\u00e7aise, pas plus que pour els communistes. Bref, son espoir est dans la construction d\u2019une France nouvelle, quand les nazis seront vaincus.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <em>Ce n\u2019est pas aux hommes de mon \u00e2ge qu\u2019il appartiendra de reconstruire la patrie. La France de la d\u00e9faite aura eu un gouvernement de vieillards. Cela est tout naturel. La France d\u2019un nouveau printemps devra \u00eatre la chose des jeunes.<\/em>&nbsp;\u00bb (p.207).<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire lui aura donn\u00e9 partiellement raison, car on vit dans la foul\u00e9e de la Lib\u00e9ration, \u00e9merger toute une g\u00e9n\u00e9ration de dirigeants tr\u00e8s jeunes, issus de la R\u00e9sistance, qui allaient gouverner longtemps la France ( pour m\u00e9moire le jeune g\u00e9n\u00e9ral Chaban-Delmas allait \u00eatre maire de Bordeaux durant 47 ans&nbsp;!). Malheureusement, Marc Bloch ne sera pas l\u00e0 pour voir ses d\u00e9sirs en partie exauc\u00e9s. Il ouvrait son livre par ces lignes c\u00e9l\u00e8bres car tr\u00e8s utilis\u00e9s par les hommes politiques&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <em>Un jour viendra, t\u00f4t ou tard, j\u2019en ai la ferme esp\u00e9rance, o\u00f9 la France verra de nouveau s\u2019\u00e9panouir, sur son vieux sol b\u00e9ni d\u00e9j\u00e0 de tant de moissons, la libert\u00e9 de pens\u00e9e et de jugemen<\/em>t.&nbsp;\u00bb (p.29).<\/p>\n\n\n\n<p>Ce temps est venu. Il doit continuer et nous pouvons, nous devons nous revendiquer de l\u2019h\u00e9ritage d\u2019hommes comme Marc Bloch, pour d\u00e9fendre la libert\u00e9 de pens\u00e9e et de juger. Ce n\u2019est pas une lutte achev\u00e9e et d\u00e9pass\u00e9e. Nous voyons de nos jours resurgir, sous d\u2019autres atours le totalitarisme intellectuel&nbsp;; cette fois le vent mauvais vient de l\u2019Ouest, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019Atlantique et se nomme Cancel Culture, mouvement Woke etc.. Comme en 1940, la paresse intellectuelle et l\u2019esprit de d\u00e9faite r\u00e8gnent en France, tr\u00e8s discr\u00e8tement. La r\u00e9cent crise sanitaire n\u2019a fait que remettre en vue nos faiblesses humaines, techniques et morales. Bien s\u00fbr, comparaison n\u2019est pas raison, mais il serait, pour une fois, salubre que les le\u00e7ons de l\u2019histoire nous soient \u00e9clairantes.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai gard\u00e9 pour la fin les deux citations les plus c\u00e9l\u00e8bres de Marc Bloch. La premi\u00e8re parle du climat d\u00e9testable de son \u00e9poque et de sa r\u00e9action.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <em>Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas&nbsp;: en face d\u2019un antis\u00e9mite<\/em>.&nbsp;\u00bb (p.31).<\/p>\n\n\n\n<p>Car le juif assimil\u00e9 qu\u2019\u00e9tait le grand universitaire se sentait d\u2018abord fran\u00e7ais et l\u2019\u00e9tait par toute son histoire. Mais se revendiquer juif devant un antis\u00e9mite, c\u2019est bien \u00eatre ce que doit \u00eatre un vrai Fran\u00e7ais&nbsp;: l\u2019ami du faible et du pers\u00e9cut\u00e9 et l\u2019ennemi du raciste et du pers\u00e9cuteur. A ceux qui avaient, par faiblesse, b\u00eatise, calcul ou indignit\u00e9, plong\u00e9 dans l\u2019antis\u00e9mitisme, la collaboration et la d\u00e9lation, on peut opposer cette d\u00e9claration devenu quasi-proverbiale&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <em>Il est deux cat\u00e9gories de Fran\u00e7ais qui ne comprendront jamais l\u2019histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims&nbsp;; ceux qui lisent sans \u00e9motion le r\u00e9cit de la f\u00eate de la F\u00e9d\u00e9ration. Peu importe l\u2019orientation pr\u00e9sente de leurs pr\u00e9f\u00e9rences. Leur imperm\u00e9abilit\u00e9 aux plus beaux jaillissements de l\u2019enthousiasme collectif suffit \u00e0 les condamner<\/em>.&nbsp;\u00bb (p.198).<\/p>\n\n\n\n<p>Monarchistes et r\u00e9publicains unis dans la m\u00eame histoire, car c\u2019est bien cela l\u2019histoire de France&nbsp;! Mais pour pouvoir vibrer ainsi, encore faut-il qu\u2019on enseigne encore ces grands moments et qu\u2019il subsiste une saga nationale qui fasse sens. Pour le refuser, notre pays conna\u00eet depuis quelques d\u00e9cennies une d\u00e9composition de sa coh\u00e9sion nationale, car l\u2019histoire, ignor\u00e9e, ne peut plus faire r\u00eaver les Fran\u00e7ais.<\/p>\n\n\n\n<p>Que ce livre ait paru \u00e0 certains commentateurs cultiv\u00e9s avoir un lien avec notre \u00e9poque n\u2019est nullement absurde, car il y a diverses guerres et diff\u00e9rentes d\u00e9faites. Mais c\u2019est toujours le m\u00eame esprit qui y conduit, celui que Marc Bloch a d\u00e9nonc\u00e9 dans ce livre remarquable.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac \u2013 Ao\u00fbt 2021<\/p>\n\n\n\n<p>N.B&nbsp;: l\u2019\u00e9dition utilis\u00e9e contient en compl\u00e9ment du texte \u00e9voqu\u00e9 un ensemble de documents qui mettent en valeur le travail de r\u00e9flexion de Bloch dans la presse clandestine de la r\u00e9sistance, ainsi que quelques lettres qui permettent de bien saisir sa position sur la politique juive de Vichy. Tr\u00e8s \u00e9mouvant&nbsp;: le texte du testament (au sens propre) de l\u2019auteur, ainsi que les citations militaires de l\u2019officier Bloch.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Je renvoie le lecteur \u00e0 l\u2019essai consacr\u00e9 \u00e0 ce livre&nbsp;: <a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=698\">https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=698<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Je mesure \u00e0 quel point cette attitude peut para\u00eetre stupide aujourd\u2019hui \u00e0 une grande majorit\u00e9 de Fran\u00e7ais, surtout les plus jeunes o\u00f9 l\u2019id\u00e9e de \u00ab&nbsp;mourir pour des id\u00e9es&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;pour la France&nbsp;\u00bb est inconcevable. Mais ils acceptent parfois de mourir pour un portable ou une voiture&nbsp;! Triste r\u00e9sultat d\u2019une \u00e9ducation (ou d\u2019une absence d\u2019\u00e9ducation \u00e9quilibr\u00e9e) qui n\u2019a appris ni \u00e0 hi\u00e9rarchiser les affections ni \u00e0 garder toujours un avis critique sur les pouvoirs, quels qu\u2019ils soient.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\"><em>[3]<\/em><\/a><em> La d\u00e9faite de la pens\u00e9e<\/em>, Alain Finkielkraut, Gallimard, 1967.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> Le lecteur comprendra bien que l\u2019un n\u2018exclut pas l\u2019autre et que l\u2019histoire du mouvement syndical montre qu\u2019\u00e0 l\u2019origine les pr\u00e9occupations mat\u00e9rielles \u00e9taient associ\u00e9es \u00e0 des pr\u00e9occupation philosophiques et \u00e9ducatives, dont Ferdinand Pelloutier est l\u2019&nbsp;incarnation m\u00eame, et les Bourses du Travail la traduction pratique.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> J\u2019ai eu, dans ma famille, un exemple tr\u00e8s proche de ce processus.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Folio Histoire, Gallimard, 2021 (1990 1\u00e8re \u00e9dition) Il y a fort longtemps que j\u2019ai entendu parler de ce livre et que je connais son auteur,&#8230;<\/p>\n<div class=\"more-link-wrapper\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=705\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\">Un livre capital\u00a0: L\u2019\u00e9trange d\u00e9faite de Marc Bloch<\/span><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,5],"tags":[],"class_list":["post-705","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-critiques","category-les-livres-essais","entry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/705","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=705"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/705\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":708,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/705\/revisions\/708"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=705"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=705"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=705"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}