{"id":695,"date":"2021-07-11T17:35:28","date_gmt":"2021-07-11T16:35:28","guid":{"rendered":"http:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=695"},"modified":"2021-07-11T17:36:00","modified_gmt":"2021-07-11T16:36:00","slug":"vivre-avec-nos-morts-delphine-horvilleur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=695","title":{"rendered":"Vivre avec nos morts &#8211; Delphine Horvilleur"},"content":{"rendered":"\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Paris, Grasset et Fasquelle, 2021.<\/h3>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/d.horvilleur-vivre-avec-nos-morts-couv.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/d.horvilleur-vivre-avec-nos-morts-couv-649x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-696\" width=\"354\" height=\"559\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/d.horvilleur-vivre-avec-nos-morts-couv-649x1024.jpg 649w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/d.horvilleur-vivre-avec-nos-morts-couv-190x300.jpg 190w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/d.horvilleur-vivre-avec-nos-morts-couv-768x1212.jpg 768w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/d.horvilleur-vivre-avec-nos-morts-couv-973x1536.jpg 973w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/d.horvilleur-vivre-avec-nos-morts-couv-1297x2048.jpg 1297w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2021\/07\/d.horvilleur-vivre-avec-nos-morts-couv.jpg 1400w\" sizes=\"auto, (max-width: 354px) 100vw, 354px\" \/><\/a><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p>Sortir, au temps du Covid, un livre titr\u00e9 <strong><em>Vivre avec nos morts<\/em><\/strong> peut sembler relever de la provocation. D\u2019autant plus que le titre lui-m\u00eame est un oxymore. Or, quiconque a perdu un \u00eatre cher sait bien que nous vivons entour\u00e9 de nos morts. Ils sont plus ou moins discrets, plus ou moins nombreux, mais ils hantent notre vie, sporadiquement pour certains, contin\u00fbment pour d\u2019autres. En r\u00e9alit\u00e9, ce livre tombe plut\u00f4t \u00e0 point nomm\u00e9, dans un temps o\u00f9 la mort s\u2019est faite bien plus visible et a quitt\u00e9 le paravent des EPAHD pour envahir nos \u00e9crans de t\u00e9l\u00e9vision et nos journaux. Disons de suite que le livre ne traite pas du tout des morts du Covid, mais s\u2019inscrit dans une d\u00e9marche bien plus large, qui est celle de la mani\u00e8re d\u2019accompagner les familles lors d\u2019un d\u00e9c\u00e8s. C\u2019est donc, au sens th\u00e9ologique, un ouvrage de pastorale. Mais il n\u2019est \u00e9videmment pas r\u00e9serv\u00e9 aux ministres du culte et il faut en recommander la lecture \u00e0 tous.<\/p>\n\n\n\n<p>La plupart des chapitres portent des noms des pr\u00e9noms de personnes d\u00e9c\u00e9d\u00e9es que l\u2019auteur a connu et\/ou accompagn\u00e9es. Le choix tr\u00e8s large permet de parler aussi bien des hommes que des femmes, des enfants comme des vieillards, des malades comme des bien-portants. Chaque chapitre met tr\u00e8s adroitement la lumi\u00e8re sur un th\u00e8me\u00b2, \u00e0 partir des circonstances&nbsp; du d\u00e9c\u00e8s. On traitera ainsi successivement de la la\u00efcit\u00e9,, de la mort des enfants, de la Shoah\u2026 Il s\u2019agit donc d\u2019un livre de citoyennet\u00e9 \u00e9galement, qui peut servir de base pour un dialogue de soci\u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le lecteur trouvera aussi dans ce texte un art consomm\u00e9 du portrait, qui rappelle que l\u2019auteur est un \u00e9crivain. La lecture est donc largement facilit\u00e9e par la fluidit\u00e9 du style.<\/p>\n\n\n\n<p>Un troisi\u00e8me trait distingue pourtant radicalement ce livre d\u2019un essai ordinaire. C\u2019est avant tout une tr\u00e8s belle introduction au juda\u00efsme, par la petite porte des fun\u00e9railles. Le lecteur qui ignore totalement ce que peut \u00eatre le juda\u00efsme sera sans doute un peu d\u00e9pays\u00e9, mais s\u2019il fait l\u2019effort de m\u00e9moriser ce qu\u2019il rencontre, il sortira de ce livre avec une certaine id\u00e9e de la religion juive. Delphine Horvilleur a l\u2019intelligence de distiller \u00e0 tr\u00e8s petites doses les informations religieuses et th\u00e9ologiques, ce qui rend son texte lisible par tous les publics. Et pourtant, le juda\u00efsme est partout&nbsp;! Ici, une citation du Talmud, l\u00e0 une coutume \u00e9voqu\u00e9e, ailleurs une c\u00e9r\u00e9monie d\u00e9crite. Il s\u2019agit d\u2019une impr\u00e9gnation hom\u00e9opathique, pas d\u2019un cours.<\/p>\n\n\n\n<p>On voudrait citer de nombreux passages, tant le livre est riche et r\u00e9ussi. Mais il faut se limiter, pour laisser le futur lecteur faire ses d\u00e9couvertes. Je ne citerai donc que quelques phrases prises au long de la lecture.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici une int\u00e9ressante d\u00e9finition de la la\u00efcit\u00e9, tir\u00e9 du&nbsp; chapitre intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;<em>Elsa<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u00ab&nbsp;La la\u00efcit\u00e9 fran\u00e7aise n\u2019oppose pas la foi \u00e0 l\u2019incroyance. Elle ne s\u00e9pare pas ceux qui croient que Dieu veille, et ceux qui croient aussi ferme qu\u2019il est mort ou invent\u00e9. Elle n\u2019a rien \u00e0 voir avec cela. Elle n\u2019est fond\u00e9e ni sur la conviction que le ciel est vide ni sur celle qu\u2019il est habit\u00e9, mais sur la d\u00e9fense d\u2019une terre jamais pleine, la conscience qu\u2019il y reste toujours une place pour une croyance qui n\u2019est pas la n\u00f4tre. La la\u00efcit\u00e9 dit que l\u2019espace de nos vies n\u2019est jamais satur\u00e9 de convictions, et elle garantit toujours une place laiss\u00e9e vide de certitudes. Elle emp\u00eache une foi ou une appartenance de saturer tout l\u2019espace. En cela, \u00e0 sa mani\u00e8re, la la\u00efcit\u00e9 est une transcendance. Elle affirme qu\u2019il existe toujours en elle un territoire plus grand que ma croyance, qui peut accueillir celle d\u2019un autre venu y respirer.<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb (p. 28-29).<\/p>\n\n\n\n<p>Le livre tourne autour du th\u00e8me de la mort. Le juda\u00efsme, matrice des grands monoth\u00e9isme, aborde \u00e9videmment ce sujet. Mais nous sommes souvent ignorants, nous les chr\u00e9tiens ou les musulmans, des croyances juives. Voici un autre extrait sur la vie post-mortem.<\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>\u00ab&nbsp; La Thora ne parle pas de vie apr\u00e8s la mort. Les personnages, un \u00e0 un, meurent, et pour certains \u00e0 un \u00e2ge tr\u00e8s avanc\u00e9. De No\u00e9 \u00e0 Mathusalem en passant par tous les patriarches et leurs familles, au jour de leur mort, il est simplement dit d\u2019eux qu\u2019ils \u00ab&nbsp;rejoignent les leurs&nbsp;\u00bb (Gen\u00e8se 35&nbsp;:29 ou Gen\u00e8se 49&nbsp;:33) ou \u00ab&nbsp;dorment avec leurs p\u00e8res&nbsp;\u00bb (1 Rois 2&nbsp;:10). Leur disparition les inscrit simplement dans la lign\u00e9e de ceux qui les ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9s, et ils quittent le monde dor\u00e9navant habit\u00e9 par ceux auxquels ils ont donn\u00e9 naissance.<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb (p.115)<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019homme s\u2019inscrit, pour le juda\u00efsme, dans la suite des g\u00e9n\u00e9rations qui peuplent la terre. D\u2019o\u00f9 la mani\u00e8re d\u2019ensevelir els d\u00e9funts&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <strong><em>Dans le juda\u00efsme, le d\u00e9funt n\u2019est pas enterr\u00e9 dans une tenue de ville ou dans ses \u00ab&nbsp;v\u00eatements du dimanche&nbsp;\u00bb. Avant d\u2019\u00eatre inhum\u00e9, il est pr\u00e9par\u00e9, lav\u00e9 puis par\u00e9 d\u2019une tunique blanche sp\u00e9cifique dans laquelle il sera enterr\u00e9. Cet habit reproduit symboliquement une autre tenue, \u00e0 laquelle la Bible fait r\u00e9f\u00e9rence. Il s\u2019agit du v\u00eatement que portait le Grand Pr\u00eatre lorsqu\u2019il officiait au Temple de J\u00e9rusalem il y a plus de deux mille ans.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>La Thora d\u00e9crit pr\u00e9cis\u00e9ment comment le Grand Pr\u00eatre se purifiait, proc\u00e9dait \u00e0 des ablutions et enfilait ses v\u00eatements, tandis qu\u2019il s\u2019appr\u00eatait sur l\u2019autel \u00e0 faire face au Cr\u00e9ateur. Au Temple, le Cohen \u00e9tait l\u2019homme qui pouvait approcher au plus pr\u00e8s le divin, le seul qui avait le droit de p\u00e9n\u00e9trer le Saint des Saints, c\u2019est-\u00e0-dire le droit de se tenir devant le Dieu invisible. Dans la tradition juive, chaque homme au jour de son inhumation endosse le m\u00eame r\u00f4le sacerdotal. Il est lav\u00e9 et par\u00e9 des m\u00eames attributs, tandis qu\u2019il s\u2019appr\u00eat lui aussi \u00e0 rencontrer le divin. Son corps est envelopp\u00e9 dans un linceul qui reproduit tous les \u00e9l\u00e9ments de la tenue sacerdotale. Chaque homme qu\u2019on enterre est un Grand Pr\u00eatre, au jour de son d\u00e9part. Il se pr\u00e9pare au m\u00eame face-\u00e0-face.&nbsp;<\/em><\/strong>\u00bb (p. 49-50)<\/p>\n\n\n\n<p>Le lecteur pourra ainsi mesurer la distance que le christianisme a pris au fil du temps avec la simplicit\u00e9 symbolique des d\u00e9buts&nbsp;: nos sarcophages et lourds cercueils de bois ou de m\u00e9tal sont bien destin\u00e9s \u00e0 nous prot\u00e9ger d\u2019une corruption cependant in\u00e9vitable et inscrite dans le cycle de la vie. Les Juifs sont, jusque dans la mort le peuple de l\u2019Alliance. Que font, au moment du d\u00e9c\u00e8s, les chr\u00e9tiens de la Nouvelle Alliance&nbsp;? Question abyssale qui d\u00e9passe \u00e9videmment le cadre de cette recension.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, \u00e9voquons, encore par une citation, le lieu de repos des morts.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; <strong><em>O\u00f9 vont les morts&nbsp;? Le seul lieu auquel la Thora fait explicitement r\u00e9f\u00e9rence est un endroit nomm\u00e9 <\/em>Sh\u00e9ol<em> o\u00f9 descendraient les disparus (voir Gen\u00e8se 37&nbsp;:35, \u00ab&nbsp;Je descends au Sh\u00e9ol endeuill\u00e9&nbsp;\u00bb.) S\u2019agit-il d\u2019un territoire ou d\u2019un monde souterrain&nbsp;? Le texte n\u2019en dit rien. Mais l\u2019\u00e9tymologie du terme est \u00e9loquente. <\/em>\u00b2\u00b2\u00b2<em> vient d\u2019une racine qui signifie litt\u00e9ralement \u00ab&nbsp;la question<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb. <strong><em>On pourrait donc l\u2019\u00e9noncer ainsi&nbsp;: apr\u00e8s notre mort, chacun de nous tombe dans la question, et laisse les autres sans r\u00e9ponse&nbsp;; D\u00e9brouillez-vous avec cela.<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb (P. 116)<\/p>\n\n\n\n<p>On est bien loin des certitudes ou pseudo-certitudes que les chr\u00e9tiens ou les musulmans ont construit autour de la notion&nbsp; de Paradis. La question (<em>sh\u00e9ol<\/em>) reste ouverte et nous sommes condamn\u00e9s \u00e0 n\u2019avoir que cette non-r\u00e9ponse si l\u2019on est juif ou si l\u2019on prend au s\u00e9rieux le Premier Testament.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais le lecteur aurait tort de croire que ce livre est un ouvrage r\u00e9barbatif de th\u00e9ologie. Les quelques extraits que je viens de citer sont presque les seuls de cette nature. Le reste est beaucoup plus narratif. Il faut renvoyer le lecteur au chapitre \u00ab&nbsp;<em>Marceline et Simone&nbsp;: au jour du Jugement<\/em>&nbsp;\u00bb, qui est un des plus dr\u00f4le et des plus r\u00e9ussis de ce livre. Delphine Horvilleur y parle des \u00ab&nbsp;<em>filles de Ravensbr\u00fcck<\/em>&nbsp;\u00bb, comme se nommaient elles-m\u00eames Simone Veil et Marceline Loridan-Ivens, deux survivantes de la Shoah. On ne peut imaginer deux personnalit\u00e9s plus diff\u00e9rentes, et pourtant elles furent amies \u00e0 la vie \u00e0 la mort. Comme ce chapitre, chaque th\u00e8me rec\u00e8le des perles que je vous laisse d\u00e9couvrir.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019avais chroniqu\u00e9, il y a quelques ann\u00e9es, le premier livre d\u2019 D. Horvilleur, <strong><em>En tenue d\u2019Eve<\/em><\/strong>. Il faisait d\u00e9j\u00e0 preuve des qualit\u00e9s qui se sont \u00e9panouies depuis et que ce dernier ouvrage met clairement en lumi\u00e8re. Vivre, c\u2019est accepter que la mort nous attende. Tout d\u00e9ni est porteur de dysfonctionnements, tant personnels que soci\u00e9taux. Si cette \u00ab&nbsp;pand\u00e9mie&nbsp;\u00bb de Covid19 avait seulement servi \u00e0 remettre la mort dans la vie et nos morts dans notre vie, alors elle aurait \u00e9t\u00e9 utile. Bonne lecture et bonne r\u00e9flexion.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Jean-Michel Dauriac<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Paris, Grasset et Fasquelle, 2021. Sortir, au temps du Covid, un livre titr\u00e9 Vivre avec nos morts peut sembler relever de la provocation. 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