{"id":1659,"date":"2026-10-28T17:41:56","date_gmt":"2026-10-28T16:41:56","guid":{"rendered":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1659"},"modified":"2026-10-28T17:41:58","modified_gmt":"2026-10-28T16:41:58","slug":"le-rendez-vous-de-bruges-armand-lanoux","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1659","title":{"rendered":"Le rendez-vous de Bruges \u2013 Armand Lanoux"},"content":{"rendered":"\n<h1 class=\"wp-block-heading\"><\/h1>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00c9ditions Rencontre \u2013 Lausanne&nbsp; (1re \u00e9dition, 1958)<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\">Est-il raisonnable de veiller jusqu\u2019\u00e0 trois heures du matin pour terminer la lecture du rendez-vous de Bruges&nbsp;? Tout d\u00e9pend de ce que l\u2019on met derri\u00e8re le mot raisonnable\u2026 sans entrer dans une discussion philosophique, il semble tout \u00e0 fait rationnel de vouloir aller au bout d\u2018un livre qui vous accroche et que vous en pouvez plus l\u00e2cher. C\u2019est donc ce qui m\u2019est arriv\u00e9.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Le-rendez-vous-de-bruges-couv-rencontre-1.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"279\" height=\"889\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Le-rendez-vous-de-bruges-couv-rencontre-1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1660\" style=\"width:112px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Le-rendez-vous-de-bruges-couv-rencontre-1.jpg 279w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Le-rendez-vous-de-bruges-couv-rencontre-1-94x300.jpg 94w\" sizes=\"auto, (max-width: 279px) 100vw, 279px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>On ne peut pas dire que ce titre et cet auteur soient aujourd\u2019hui connus du public. D\u2019ailleurs le livre qui m\u2019a incit\u00e9 \u00e0 lire celui-ci, <em>Le commandant Watrin<\/em>, a \u00e9t\u00e9 chroniqu\u00e9 dans la rubrique \u00ab&nbsp;Les \u00e9crivains oubli\u00e9s&nbsp;\u00bb de mon blog. Je renvoie le lecteur curieux \u00e0 cet article. Ce roman de guerre m\u2019avait vraiment passionn\u00e9 et j\u2019avais appris, en fouillant un peu sur l\u2019auteur, que celui-ci avait ensuite \u00e9crit deux autres volumes qu\u2019il incluait dans une trilogie romanesque. J\u2019ai donc d\u00e9cid\u00e9 de me procurer le volume suivant, <em>Le rendez-vous de Bruges<\/em>. \u00c9videmment non r\u00e9\u00e9dit\u00e9 r\u00e9cemment, donc \u00e0 chiner en occasion. Le mien est publi\u00e9 par les \u00e9ditions Rencontre, en reliure cartonn\u00e9e recouverte de skivertex&nbsp;; j\u2019aime beaucoup cette collection que j\u2019agrandis constamment de nouvelles trouvailles.&nbsp; On trouve aussi le livre en Livre de poche \u00e0 petit prix.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Rendes-vous-de-Bruges-couv-LDP.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"285\" height=\"400\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Rendes-vous-de-Bruges-couv-LDP.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1662\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Rendes-vous-de-Bruges-couv-LDP.jpg 285w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/10\/Rendes-vous-de-Bruges-couv-LDP-214x300.jpg 214w\" sizes=\"auto, (max-width: 285px) 100vw, 285px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Le d\u00e9but de ce roman m\u2019a d\u00e9concert\u00e9&nbsp;: je ne voyais vraiment pas en quoi on pouvait inscrire ce r\u00e9cit dans la suite de Watrin. R\u00e9sumons&nbsp;: un couple de la quarantaine se rend \u00e0 Bruges pour les f\u00eates de No\u00ebl, en voiture, sous une pluie battante. Robert Drouin, sa femme Juliette et leur fille Domino sont invit\u00e9s par un grand ami de Robert, Olivier Du Roy. Originalit\u00e9 de la situation&nbsp;: ils vont passer No\u00ebl dans un grand asile d\u2019ali\u00e9n\u00e9s, \u00e0 MariaKerke, o\u00f9 Olivier est assistant du m\u00e9decin-chef. Il a en effet repris tardivement ses \u00e9tudes de m\u00e9decine, interrompue par la guerre \u2013 \u00e7a y est, elle pointe son nez&nbsp;! \u2013 et il a ensuite men\u00e9 uen vie prosp\u00e8re dans le march\u00e9 de l\u2019art. Lass\u00e9 de ce milieu, il a alors d\u00e9cid\u00e9 de reprendre et achever ses \u00e9tudes pour devenir psychiatre. Avec l\u2019accord de son chef de service, il a donc invit\u00e9 Robert, qui est un metteur en sc\u00e8ne de t\u00e9l\u00e9vision assez connu (nous sommes en 1956, le nombre de possesseurs de t\u00e9l\u00e9viseurs est encore faible, sa c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 est donc relative). Tout le roman va donc se d\u00e9rouler sur trois journ\u00e9es et nuits, dans une unit\u00e9 de lieu, l\u2019h\u00f4pital psychiatrique et avec une poign\u00e9e de personnages assez r\u00e9duite. Lanoux agit comme le faisait Simenon dans ses Maigret&nbsp;: il choisit un milieu social ou g\u00e9ographique et en fait le cadre et l\u2019acteur de son histoire. Ici, il est manifeste que l\u2019auteur s\u2019est document\u00e9 sur la psychiatrie de son \u00e9poque&nbsp;: il remercie d\u2019ailleurs, \u00e0 la fin du livre, les m\u00e9decins qui l\u2019ont conseill\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La plus grande partie du roman, except\u00e9s deux chapitres vers la fin, est situ\u00e9e dans les services de l\u2019h\u00f4pital, avec les patients et le personnel. Il faut saluer le travail documentaire dig\u00e9r\u00e9 de l\u2019auteur, car il r\u00e9ussit \u00e0 donner vie \u00e0 des cas qui auraient pu rester de simples maladies incarn\u00e9es. Tout son art consiste \u00e0 faire de ces malades des \u00eatres de chair et de sang, plus ou moins atteints, mais avec chacun son histoire. C\u2019est une sorte de cour des miracles, sans miracles, car le docteur Ayguesparse, le m\u00e9decin-chef, le dit lui-m\u00eame, ils ne gu\u00e9rissent que 10% des patients, \u00ab&nbsp;et encore\u2026&nbsp;\u00bb sont-ils vraiment gu\u00e9ris&nbsp;? Ce m\u00e9decin, en voil\u00e0 un tr\u00e8s beau personnage de roman, une v\u00e9ritable r\u00e9ussite d\u2019\u00e9crivain, comme beaucoup de plumitifs r\u00eaveraient sans doute d\u2019en cr\u00e9er. Lanoux sait faire. On pourrait dire que c\u2019est la moindre des choses que l\u2019on peut attendre d\u2019un romancier&nbsp;! Mais, celui qui a lu beaucoup de romans sait \u00e0 quel point ces r\u00e9ussites sont rares et donc remarqu\u00e9es. Pour un Julien Sorel ou une Emma Bovary, combien de personnages fades qui s\u2019agitent comme des marionnettes sans \u00e2me. Lanoux avait d\u00e9j\u00e0 r\u00e9ussi \u00e0 donner naissance \u00e0) deux superbes vies dans Le commandant Watrin ( le lieutenant et le commandant)&nbsp;; il r\u00e9cidive ici avec deux ou trois r\u00e9ussites&nbsp;: Olivier, Robert et Ayguesparse. Ce dernier est un m\u00e9decin enti\u00e8rement vou\u00e9 \u00e0 son m\u00e9tier, extr\u00eamement humain, mais sans illusion sur la port\u00e9e de sa t\u00e2che. Lanoux montre comment cet homme conna\u00eet ses quatre cents patients, entre dans leurs d\u00e9lires, s\u2019enquiert de leurs soucis et, pourtant, sait rester lucide sur leurs cas et leurs chances de s\u2019en sortir. Il vient rejoindre la grande galerie des portraits litt\u00e9raires de m\u00e9decins, aux c\u00f4t\u00e9s du Rieux de Camus dans <em>La peste<\/em> ou du Schweitzer de Cesbron dans sa pi\u00e8ce <em>Il est minuit Docteur Schweitzer<\/em>, pour ne citer que deux exemples plut\u00f4t r\u00e9cents.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab<em><strong>\u00a0Robert admirait l\u2019extraordinaire plasticit\u00e9 d\u2019Ayguesparse. Il connaissait quatre cents r\u00f4les, un pour chaque malade, et lui-m\u00eame changeait de personnage et de ton avec chacun d\u2019eux\u00a0! Et il n\u2019abordait pas un malade sans lui souhaiter un bon No\u00ebl, sans l\u2019appeler par son nom. Quelle merveilleuse le\u00e7on\u00a0! Robert songeait \u00e0 la vie personnelle de ce c\u00e9libataire qui, sans autre profit qu\u2019un traitement raisonnable, continuait \u00e0 soulager ses pensionnaires, \u00e0 les regarder \u00e9voluer, \u00e0 ajouter sans cesse un trait nouveau \u00e0 leur profil mental pour mieux les comprendre. N\u2019\u00e9tait-ce pas une mani\u00e8re de saint, Ayguesparse, d\u00e9vou\u00e9, fraternel, efficace et d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9\u00a0? Car, sur le plan de la r\u00e9ussite financi\u00e8re, n\u2019importe quel sp\u00e9cialiste \u00e0 cabinet priv\u00e9 gagnait cinq fois plus que lui\u00a0! <\/strong><\/em>(P. 393, \u00e9dition Rencontre).<\/p>\n\n\n\n<p>Robert a ainsi l\u2019intuition de ce qu\u2019est la saintet\u00e9, tout en prenant ses distances avec l\u2019\u00c9glise&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0<em><strong>Robert ne croyait plus \u00e0 l\u2019\u00c9glise catholique. Mais il croyait toujours en Dieu<\/strong><\/em>.\u00a0\u00bb (P. 381, \u00e9dition Rencontre.)<\/p>\n\n\n\n<p>Cette phrase sonne trop v\u00e9cue pour ne pas \u00eatre celle de l\u2019auteur dans la bouche de son personnage.<\/p>\n\n\n\n<p>Ayguesparse appr\u00e9cie Olivier, malgr\u00e9 ses exub\u00e9rances et ses propos parfois outranciers, car il su entrevoir chez lui le grand m\u00e9decin qu\u2019il sera, une fois d\u00e9barrass\u00e9 de ces scories. Olivier est un authentique marquis, dou\u00e9 d\u2019une grande culture et d\u2018une personnalit\u00e9 tr\u00e8s forte, qui peut choquer, ce qu\u2019il semble rechercher. Au fil du r\u00e9cit, nous apprenons qu\u2019il a connu Robert quand ils \u00e9taient \u00e9tudiants et qu\u2019il fait partie des maquis de Dordogne, o\u00f9 il a profond\u00e9ment \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 par la guerre et ses atrocit\u00e9s. Mais tout cela est distill\u00e9 par petites touches, sans que l\u2019auteur n\u2019y consacre un vrai chapitre, comme il el fera avec Robert, car c\u2019est lui son personnage principal. Olivier est la touche baroque et flamboyante de ce roman. Il est, en effet, un m\u00e9decin d\u00e9j\u00e0 fort attentif \u00e0 la souffrance humaine et il apprend tr\u00e8s vite au contact de son chef de service. Il est mari\u00e9, mais sa femme continue \u00e0 vivre \u00e0 Paris et on comprend qu\u2019elle a du mal \u00e0 comprendre et accepter sa d\u00e9cision de renoncer \u00e0 un m\u00e9tier r\u00e9mun\u00e9rateur et une position bourgeoise pour devenir le m\u00e9decin \u00ab&nbsp;des fous&nbsp;\u00bb. C\u2019est vraiment un personnage secondaire, qui n\u2019existe que pour accompagner Juliette, a femme de Robert. Entre eux aussi r\u00e8gne une incompr\u00e9hension certaine&nbsp;; elle n\u2019a pas vraiment appr\u00e9ci\u00e9 de venir s\u2019enterrer \u00e0 No\u00ebl dans un asile d\u2019ali\u00e9n\u00e9s, Belgique Flamande. La conclusion des deux amis est dure&nbsp;: les hommes ne sont pas faits pour vivre avec les femmes au long cours. On retrouve l\u00e0 un th\u00e8me qui irriguait <em>Le commandant Watrin<\/em>, entre le Lieutenant et sa compagne \u00e0 l\u2019arri\u00e8re. Il semble que, pour Lanoux, le couple soit le lieu d\u2019une incompr\u00e9hension syst\u00e9mique, pour en pas dire ontologique afin de ne pas faire cuistre. Les deux femmes constatent que la complicit\u00e9 totale des deux amis les d\u00e9passe et qu\u2019elles en sont en grande partie exclues. Le langage et les attitudes d\u2019Olivier et Robert en sont la preuve. Les femmes ne saisissent pas vraiment ce que cache ce qui semble \u00eatre des blagues potaches et des comportements jug\u00e9s inconvenants. L\u00e0 encore, l\u2019auteur frappe juste. Celui qui vit une amiti\u00e9 tr\u00e8s forte, in\u00e9branlable, a \u00e9tabli au fil du temps des codes avec son ami qu\u2019ils sont les seuls \u00e0 lire imm\u00e9diatement et restent obscurs et absurdes aux autres. Olivier et Robert sont Montaigne et La Bo\u00e9tie en Flandres. Tous deux cachent derri\u00e8re des \u00e9crans de rires et de pu\u00e9rilit\u00e9 la profondeur de leurs questions et la douleur de leur pass\u00e9. Car la guerre les a tous deux marqu\u00e9s \u00e0 vie. C\u2019est sous cet angle-l\u00e0 que le roman s\u2019inscrit d\u2019abord dans la continuit\u00e9 de Watrin. Robert semble plus marqu\u00e9 qu\u2019Olivier, ne serait-ce que par l\u2019invalidit\u00e9 de sa main droite inerte, et toujours gant\u00e9e de cuir noir. La guerre l\u2019a marqu\u00e9 dans sa chair comme dans son esprit. Il le dit \u00e0 un moment donn\u00e9&nbsp;: la guerre est toujours l\u00e0, elle ne le quitte pas.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0<em><strong>&#8211; Olivier, nous avons la guerre. Elle est en nous, la vache\u00a0! Quinze ans, j\u2019ai essay\u00e9 de la taire. Je ne peux plus. J\u2019en suis malade. J\u2019ai la guerre comme on a la v\u00e9role. La guerre dont nous sommes tout aussi atteints que les survivants d\u2019Hiroshima, et presque aussi abim\u00e9s. Les paralytiques g\u00e9n\u00e9raux de la Guerre\u00a0! War, Krieg, Guerre. Celle que Jean Giraudoux appelait la terrible Li-pou-pou. Mon p\u00e8re avait la guerre\u00a0! Mon grand-p\u00e8re avait la guerre. C\u2019est h\u00e9r\u00e9ditaire\u00a0!\u00a0<\/strong><\/em>\u00bb (p.380, \u00e9dition Rencontre)<\/p>\n\n\n\n<p>On ne peut pas ne pas songer au syndrome post-traumatique, alors non identifi\u00e9, qu\u2019ont v\u00e9cu les millions de combattants qui sont revenus vivants en 1918, comme ceux qui ont combattu en1940 ou, encore plus pr\u00e8s de nous, les appel\u00e9s du contingent envoy\u00e9s dans la \u00ab&nbsp;sale guerre&nbsp;\u00bb d\u2019Alg\u00e9rie. On n\u2019oublie pas&nbsp;; comme le disait si bien Brel&nbsp;: \u00ab&nbsp;On s\u2019habitue, c\u2019est tout\u2026&nbsp;\u00bb. Mais ce week-end de No\u00ebl 1956 va venir montrer \u00e0 Robert, Olivier et Ayguesparse que tout peut resurgir \u00e0 tout moment.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Robert, tout va se jouer autour d\u2019un patient, amen\u00e9 apr\u00e8s une tentative de suicide, dans les services psychiatriques. Ce patient est l\u2019ex-mari d\u2019une des infirmi\u00e8res du service, la plantureuse Suzy, par ailleurs ma\u00eetresse du second assistant d\u2019Ayguesparse, Fred. Cet homme est aussit\u00f4t, et de mani\u00e8re inexplicable, antipathique \u00e0 Robert&nbsp;; mais il est en m\u00eame temps attir\u00e9 par son sort, il en sait pourquoi. Van Welde est un pauvre type, cocu, alcoolique et pas tr\u00e8s vaillant, qui a la malchance de s\u2019\u00eatre mari\u00e9 avec une nymphomane dot\u00e9e des moyens physiques de sa pathologie \u00e9rotique. Je ne d\u00e9voilerai pas ici comment Van Welde ram\u00e8ne Robert \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la dr\u00f4le de guerre de 193-1940. Je dirai simplement qu\u2019il en est le h\u00e9ros et que c\u2019est cela qui r\u00e9appara\u00eet brutalement dans la m\u00e9moire de Robert, alors sous-lieutenant dans un poste avanc\u00e9 de la Lorraine. En deux chapitres talentueux, Armand Lanoux nous fait vivre ce temps suspendu mais guerrier et brosse encore de beaux portraits, comme celui du capitaine du poste. L\u2019art de la construction de Lanoux \u00e9clate aux yeux du lecteur dans les derniers chapitres, o\u00f9 tout se d\u00e9noue, avec l\u2019\u00e9clatement de la v\u00e9rit\u00e9, jusqu\u2019alors camoufl\u00e9 par les besoins de la guerre. Sans doute Robert en sort-il en partie lib\u00e9r\u00e9, bien qu\u2019il ne soit pas d\u00e9barrass\u00e9 de la guerre, qui l\u2019accompagnera jusqu\u2019\u00e0 sa mort. C\u2019est dans ces derniers chapitres que j\u2019entrais quand je n\u2019ai pas pu me r\u00e9soudre \u00e0 dormir avant d\u2019avoir lu le mot \u00ab&nbsp;fin&nbsp;\u00bb, symbolis\u00e9 ici par la date et le lieu de r\u00e9daction du livre.<\/p>\n\n\n\n<p>Lanoux a r\u00e9ussi son pari initial&nbsp;: faire un deuxi\u00e8me volume qui soit bien dans la continuit\u00e9 th\u00e9matique du <em>Commandant Watrin<\/em>, mais sans s\u2019enfermer dans l\u2019id\u00e9e d\u2019une suite, avec les m\u00eames personnages. Bien s\u00fbr, le lecteur des deux livres comprendra que le Lieutenant Soubeyrac et le sous-lieutenant Drouin sont deux doubles de l\u2019auteur et entretiennent des relations de fraternit\u00e9 conceptuelle. Mais en qui se passe en 1939-42 est autre que ce qui se joue en 1956. Le rendez-vous de Bruges nous fait approcher le drame int\u00e9rieur des hommes qui ont combattu et qui ne peuvent oublier. De ce point de vue, Van Welde agit comme un r\u00e9v\u00e9lateur pour Robert, qui l\u2019a effectivement connu comme soldat. Il le voit transform\u00e9 en \u00e9pave humaine et cherche \u00e0 comprendre le drame de cet homme, au demeurant dont il se d\u00e9fie. Je ne trahirai pas le g\u00e9nie du romancier en disant pourquoi Robert a raison, il faut le pressentir et recevoir l\u2019explication comme une forme de d\u00e9livrance. Si le th\u00e8me des blessures inextinguibles de la guerre est majeur, d\u2019autres th\u00e8mes jouent en mineur et composent la polyphonie du roman. Celui de la maladie mentale fournit le cadre g\u00e9n\u00e9ral et, je l\u2019ai dit plus haut, donne lieu \u00e0 des passages remarquables. Plus en filigrane, celui de la responsabilit\u00e9 humaine et de la raison d\u2019\u00c9tat est bard\u00e9 \u00e0 la fois dans le cadre de l\u2019h\u00f4pital, des malades et m\u00e9decins, tandis que celui de la raison d\u2019\u00c9tat renvoie \u00e0 la guerre et aux choix faits par la hi\u00e9rarchie dans une situation trouble.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme tous les bons livres, celui-ci nous distrait, au sens noble du terme, en m\u00eame temps qu\u2019il nous donne \u00e0 penser et r\u00e9fl\u00e9chir. Je redis, encore une fois, ma conviction profonde que la litt\u00e9rature est le meilleur moyen de conna\u00eetre le monde et que, si un homme ou une femme n\u2019avait qu\u2019une biblioth\u00e8que de bons romans \u00e0 sa disposition, il pourrait conna\u00eetre la r\u00e9alit\u00e9 du monde parfois mieux qu\u2019en le vivant. Car l\u2019\u00e9crivain a cette sorte de charisme qui lui permet de sentir, d\u2019int\u00e9grer le monde et de le synth\u00e9tiser sous sa plume et d\u2019en sortir la quintessence de la vie. Tu veux conna\u00eetre la Russie \u00e9ternelle, lis Dosto\u00efevski, Tourgueniev et Tolsto\u00ef, ajoutes-y Grossman et Soljenitsyne, et tu sauras tout ce qu\u2019il est besoin de savoir. Tu veux comprendre pourquoi la guerre est une saloperie sans nom, un cancer incurable lis les deux livres d\u2019Armand Lanoux et tu sauras mieux qu\u2019en lisant des historiens \u00e9rudits sur la \u00ab&nbsp;dr\u00f4le de guerre&nbsp;\u00bb et la suite ce que ce conflit a laiss\u00e9 comme meurtrissures chez les vivants.<\/p>\n\n\n\n<p>Armand Lanoux a \u00e9crit un dernier volume pour constituer sa trilogie sur la guerre<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. Celui-ci a obtenu, en son temps le Prix Goncourt. Il se nomme Quand la mer se retire. Il constituera la mati\u00e8re de mon troisi\u00e8me article.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac \u2013 Octobre 2026.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Cette trilogie est titr\u00e9e <em>Margot l\u2019Enrag\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c9ditions Rencontre \u2013 Lausanne&nbsp; (1re \u00e9dition, 1958) Est-il raisonnable de veiller jusqu\u2019\u00e0 trois heures du matin pour terminer la lecture du rendez-vous de Bruges&nbsp;? Tout&#8230;<\/p>\n<div class=\"more-link-wrapper\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1659\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\">Le rendez-vous de Bruges \u2013 Armand Lanoux<\/span><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,6],"tags":[],"class_list":["post-1659","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-critiques","category-les-livres-litterature","entry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1659","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1659"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1659\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1663,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1659\/revisions\/1663"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1659"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1659"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1659"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}