{"id":1593,"date":"2026-09-25T18:20:29","date_gmt":"2026-09-25T17:20:29","guid":{"rendered":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1593"},"modified":"2026-09-25T18:20:30","modified_gmt":"2026-09-25T17:20:30","slug":"lanarchie-positive-du-bon-usage-de-proudhon-michel-onfray","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1593","title":{"rendered":"L\u2019anarchie positive \u2013 Du bon usage de Proudhon \u2013 Michel Onfray"},"content":{"rendered":"<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Lanarchie-positive-proudhon-Onfray-couv.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"218\" height=\"350\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Lanarchie-positive-proudhon-Onfray-couv.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1594\" style=\"width:366px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Lanarchie-positive-proudhon-Onfray-couv.jpg 218w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Lanarchie-positive-proudhon-Onfray-couv-187x300.jpg 187w\" sizes=\"auto, (max-width: 218px) 100vw, 218px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Plon \u2013 2026<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019attendais ce livre avec impatience, car je savais qu\u2019un jour ou l\u2019autre Michel Onfray allait s&rsquo;attaquer \u00e0 Proudhon, une de ses passions de jeunesse qui ne s\u2019est jamais d\u00e9mentie, avec Albert Camus. Il a consacr\u00e9 un grand livre \u00e0 Camus, il fallait bien que vienne le tour de Proudhon.<\/p>\n\n\n\n<p>Michel Onfray a sans doute publi\u00e9 plus de cent livres, ce qui est \u00e9norme compte tenu de son \u00e2ge. Il appartient \u00e0 la famille des \u00e9crivains graphomanes, autrement dit des gens qui doivent \u00e9crire \u00e0 tout prix, si possible tous les jours et beaucoup. Onfray a du talent, il conna\u00eet et ma\u00eetrise la langue fran\u00e7aise, tant \u00e0 l\u2019\u00e9crit qu\u2019\u00e0 l\u2019oral, il \u00e9crit donc \u00ab&nbsp;bien&nbsp;\u00bb. Mais le flot continu qu\u2019il enfante est forc\u00e9ment in\u00e9gal dans son contenu. C\u2019est ainsi que son \u0153uvre comprend beaucoup d\u2019ouvrages anecdotiques n\u00e9s de cette fr\u00e9n\u00e9sie d\u2019\u00e9criture et, en nombre bien plus r\u00e9duit, de grands et bons livres. Chaque fois que j\u2019ach\u00e8te un de ses livres, je me demande donc si c\u2019est un ouvrage quelconque ou un bon livre. Ce qui explique que je n\u2019ai pas lu tout ce qui a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 par notre auteur, certains sujets ne m\u2019int\u00e9ressant pas du tout. D\u2019autres se sont av\u00e9r\u00e9s d\u00e9cevants au regard de l\u2019ambition initiale, notamment les \u0153uvres \u00e0 pr\u00e9tention philosophique comme <em>Cosmos<\/em> ou <em>D\u00e9cadence<\/em>. Bref, lire un livre d\u2019Onfray, c\u2019est un peu la loterie. Mais une loterie o\u00f9 l\u2019on est s\u00fbr de gagner toujours un lot de consolation&nbsp;: des connaissances. Car c\u2019est incontestablement un \u00e9rudit, doubl\u00e9 d\u2019un lecteur compulsif. On apprend toujours de lui, m\u00eame dans ses moins livres.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 quel groupe appartient ce Proudhon&nbsp;? Je dirais, avant de m\u2019en expliquer, qu\u2019il est une sorte de synth\u00e8se des qualit\u00e9s et d\u00e9fauts de Michel Onfray. Il aurait pu \u00eatre un excellent livre, il n\u2019est en est pas un mauvais. Pr\u00e9cisons.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ai dit plus haut, quand on lit les grands livres de notre auteur, on peut \u00eatre s\u00fbr d\u2019apprendre des choses int\u00e9ressantes et d\u2019avoir des sources pr\u00e9cises. Car notre homme est un boulimique de lecture et rien ne lui plait plus, quand il va parler d\u2019un personnage, de lire tout ce qu\u2019il a pu \u00e9crire ou dire, ainsi qu\u2019une bonne partie de ce qui a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9 sur lui. Cela avait commenc\u00e9 avec le livre sur Freud, et s\u2019est d\u00e8s lors reproduit pour chaque personnage mis en livre. Celui-ci ne d\u00e9roge pas \u00e0 cette tradition&nbsp;: on peut \u00eatre certain qu\u2019Onfray a lu les pr\u00e8s de 20&nbsp;000 pages des \u0153uvres compl\u00e8tes de Proudhon. Le livre en apporte la preuve \u00e9clatante. Voici donc, pour moi, une des grandes qualit\u00e9s des ouvrages d\u2019Onfray.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais cette qualit\u00e9 est aussi un de ses d\u00e9fauts, particuli\u00e8rement net dans cet ouvrage. En effet, ayant tout lu et annot\u00e9, la tentation est forte de citer des textes qui justifient les propos de l\u2019\u00e9crivain. Malheureusement, en la mati\u00e8re il faut raison garder. Et l\u00e0, trop, c\u2019est trop&nbsp;! je n\u2019ai pas fait le compte du nombre de citations, mais elles sont des centaines et certaines sont fort longues (parfois deux ou trois pages). Et le lecteur a finalement l\u2019impression qu\u2019Onfray \u00e9crit quelques lignes entre des citations et non un livre personnel. Et, ce qui aggrave l\u2019impression, c\u2019est le fait que son propos est souvent un commentaire parfois pl\u00e9onasmique de la citation qui pr\u00e9c\u00e8de. Au fil des chapitres na\u00eet un sentiment d\u2019usure.&nbsp; Clairement l\u2019impression que l\u2019auteur n\u2019a pas su choisir entre r\u00e9aliser une anthologie des textes de Proudhon et \u00e9crire un livre sur sa pens\u00e9e. Comme, de plus, le style de Proudhon est souvent lourd, tr\u00e8s d\u00e9monstratif et r\u00e9p\u00e9titif, une lassitude certaine na\u00eet au fil des pages.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/onfray-portrait.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"168\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2020\/06\/onfray-portrait.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-453\" style=\"width:513px;height:auto\"\/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Onfray conna\u00eet \u00e0 fond la vie du Bisontin. Il nous le prouve tout au long de son travail. Il conna\u00eet aussi fort bien, et depuis longtemps, sa pens\u00e9e et ses id\u00e9es politiques, sociales ou religieuses. ET l\u00e0 r\u00e9side un autre d\u00e9faut-qualit\u00e9 de ce livre. Il n\u2019a pas su choisir entre une biographie, une anthologie et une analyse de ses id\u00e9es. R\u00e9sultat&nbsp;: trois livres en un&nbsp;! Or, c\u2019est quasiment mission impossible que de r\u00e9ussir cet exercice. Il faudrait arriver \u00e0 trouver la structure id\u00e9ale qui fonde les trois aspects de mani\u00e8re fluide et logique. Disons de suite qu\u2019il n\u2019a pas atteint ce Graal. Son ouvrage navigue donc entre ces trois genres au fil des chapitres. Ce n\u2019est que dans les derniers chapitres qu\u2019il en vient exclusivement \u00e0 la pens\u00e9e politique. Et c\u2019est bien tard&nbsp;! Le tout manque donc d\u2019unit\u00e9. On comprend bien l\u2019ambition du projet, mais aussi son impossibilit\u00e9. Il faut s\u2019accrocher pour ne pas abandonner en cours de route, car ce sont plus de 500 pages \u00e0 lire. De plus, j\u2019ai trouv\u00e9, particuli\u00e8rement dans cet ouvrage, que l\u2019auteur se r\u00e9p\u00e8te \u00e9norm\u00e9ment. Et le proc\u00e9d\u00e9 n\u2019est plus p\u00e9dagogique, mais ennuyeux. On lit jusqu\u2019\u00e0 trois fois les m\u00eames s\u00e9quences&nbsp;! Je suis convaincu que ce d\u00e9faut vient du pr\u00e9c\u00e9dent&nbsp;: c\u2019est parce qu\u2019il n\u2019a pas su choisir qu\u2019il est amen\u00e9 \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter.<\/p>\n\n\n\n<p>Je l\u2019ai dit aussi plus haut, Onfray sait \u00e9crire, c\u2019est un \u00ab&nbsp;pro&nbsp;\u00bb de la plume. La lecture du livre est donc ais\u00e9e, nonobstant les d\u00e9fauts cit\u00e9s ci-dessus. Onfray a la plume alerte et tr\u00e8s caustique, non sans humour.&nbsp; C\u2019est ce qui m\u2019a permis d\u2019aller au bout du livre. Cependant, j\u2019ai pu noter parfois du rel\u00e2chement dans la tenue stylistique. Ce qui est la cons\u00e9quence d\u2019un livre \u00e9crit trop vite et mal relu. Ainsi page 522 la m\u00eame citation antis\u00e9mite de Marx est reproduite alors qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 cit\u00e9e page 520. Une relecture serr\u00e9e et critique aurait sans aucun doute permis d\u2019\u00e9liminer de nombreuses redites et paraphrases, all\u00e9g\u00e9 le livre et donc augment\u00e9 sa qualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Venons-en au contenu lui-m\u00eame. En sait-on plus apr\u00e8s avoir lu ce livre&nbsp;? \u00c9videmment oui&nbsp;; on en sait beaucoup, peut-\u00eatre trop d\u2019un seul coup. Conna\u00eet-on bien l\u2019homme Proudhon&nbsp;? Tout \u00e0 fait. La biographie est compl\u00e8te, extr\u00eamement document\u00e9e. Onfray n\u2019est nullement complaisant avec son h\u00e9ros. Il ne cache aucune de ses faiblesses, et elles sont nombreuses.&nbsp; Si on est toujours en partie l\u2019enfant de l\u2019histoire de sa famille, Proudhon l\u2019est totalement. Ce fils du peuple se construit dans la pauvret\u00e9 et l\u2019humiliation de sa classe et il n\u2019en sort pas. Ce qui l\u2019am\u00e8ne \u00e0 \u00eatre d\u2019un orgueil d\u00e9mesur\u00e9 et d\u2019une grave m\u00e9galomanie. Il a souffert toute sa vie d\u2018\u00eatre un g\u00e9nie m\u00e9connu auquel on ne donnait pas sa chance. L\u2019auteur montre tout cela dans de nombreuses circonstances. Il \u00e9tablit comment cela p\u00e8se sur son \u0153uvre et sur ses relations sociales. Tout cela est fort instructif. Onfray ne dresse nullement le portrait d\u2019une idole, mais celui d\u2019un homme rugueux, ent\u00eat\u00e9, orgueilleux, mais aussi fid\u00e8le en amiti\u00e9s, fid\u00e8le \u00e0 sa classe et au peuple, intelligent, m\u00eame tr\u00e8s intelligent, autodidacte, avec les avantages et inconv\u00e9nients que cela procure. Le livre termin\u00e9, le lecteur sait que l\u2019homme Proudhon a \u00e9t\u00e9 assez profond\u00e9ment malheureux, mais aussi extraordinairement productif au plan litt\u00e9raire. Et l\u00e0, il faut faire remarquer que lorsqu\u2019Onfray accuse Proudhon de trop \u00e9crire, il ne sait pas qu\u2019il parle aussi de lui. Le parall\u00e8le est saisissant. Le parall\u00e8le ne s\u2019arr\u00eate pas l\u00e0&nbsp;: le lecteur averti aura vite reconnu en Onfray une sorte de jumeau social de Proudhon, par ses origines, son enfance, sa formation. Comme pour Camus, Michel Onfray c\u00e9l\u00e8bre ses fr\u00e8res en pauvret\u00e9. C\u2019est particuli\u00e8rement sensible dans ce livre. Proudhon accompagne Onfray depuis sa jeunesse, il est un fr\u00e8re a\u00een\u00e9 autant qu\u2019une source d\u2019inspiration. On ne peut reprocher \u00e0 notre philosophe d\u2019avoir trahi ses id\u00e9aux de jeunesse&nbsp;: il a toujours dit et \u00e9crit qu\u2019il \u00e9tait proudhonien. Mais il lui aura fallu trente ans pour le formaliser.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019issue de ce livre, sait-on enfin ce qu\u2019est le proudhonisme&nbsp;? Oui, \u00e0 coup s\u00fbr. Le drame du Bisontin est qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 incapable de produire un texte o\u00f9 il aurait rassembl\u00e9 ses id\u00e9es politiques. C\u2019est tout le m\u00e9rite du travail de Michel Onfray que d\u2019avoir fait cet effort de d\u00e9gager de sa gangue litt\u00e9raire les grandes id\u00e9es politiques de ce qu\u2019il appelle \u00ab&nbsp;L\u2019anarchie positive&nbsp;\u00bb. Car ces id\u00e9es gisent dans de tr\u00e8s nombreux textes, souvent indigestes \u2013 c\u2019est Onfray lui-m\u00eame qui l\u2019\u00e9crit&nbsp;! \u2013 et parfois sous la forme d\u2019une simple phrase. Nous pouvons donc lui savoir gr\u00e9 de ce travail de b\u00e9n\u00e9dictin qui lui a permis de d\u00e9gager les id\u00e9es-forces de Proudhon. \u00c0 la fin du livre (P. 516 \u00e0 518), en trois pages brillantes, l\u2019auteur r\u00e9sume la doctrine de Proudhon. Je ne vais pas tomber dans le pi\u00e8ge des citations longues. Je me contenterai de citer le paragraphe introductif de cette synth\u00e8se, qui donne le menu&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je rappelle ce qui la d\u00e9finit [l\u2019anarchie positive de Proudhon]&nbsp;: la d\u00e9mop\u00e9die, l\u2019ir\u00e9nisme, le f\u00e9d\u00e9ralisme, le mutualisme, le r\u00e9alisme, la d\u00e9centralisation, le droit d\u2018auteur, l\u2019ath\u00e9isme.&nbsp;\u00bb (p. 516).<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 chacun de ces termes, Onfray a consacr\u00e9 un chapitre ou une partie de chapitre. Les rassembler, in fine, c\u2019est enfin donner une visibilit\u00e9 et une coh\u00e9rence \u00e0 un programme dont l\u2019auteur pense qu\u2019il est le seul \u00e0 m\u00eame de permettre l\u2019\u00e9dification d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 pacifi\u00e9e et juste (et je partage, depuis longtemps avec lui cette id\u00e9e).<\/p>\n\n\n\n<p>Onfray aime bien construire ses d\u00e9monstrations sur les oppositions. Ainsi dans son livre sur Freud mettait-il en contraste Freud et Jung, dans son livre sur Camus, c\u2019est Sartre qui servait de punching-ball. Pour Proudhon, l\u2019adversaire \u00e9tait tout trouv\u00e9&nbsp;: Karl Marx. On sait, en effet, \u00e0 quel point le philosophe allemand a \u0153uvr\u00e9 avec pers\u00e9v\u00e9rance pour disqualifier le Fran\u00e7ais, apr\u00e8s avoir dit le plus grand bien de lui. Marx a gagn\u00e9 le combat politicien et militant, bien aid\u00e9 par la mort pr\u00e9matur\u00e9e de son ennemi. On sait \u00e9galement que les cons\u00e9quences de cet \u00e9vincement et \u00e9reintement furent dramatiques pour l\u2019histoire ouvri\u00e8re et, plus largement, pour l&rsquo;humanit\u00e9, au XXe si\u00e8cle. Il s\u2019agit, comme pour Sartre et Camus tout autant d\u2019un combat de classe sociale que d\u2019un d\u00e9bat d\u2019id\u00e9es. Marx est le bourgeois que l\u2019on sait, cultiv\u00e9 et instruit, h\u00e9ritier d\u2019une lign\u00e9e juive qui se convertit au protestantisme pour mieux s\u2019assimiler. Marx est un juif honteux, \u00e0 tel point qu\u2019il en deviendra franchement antis\u00e9mite, comme Onfray le prouve dans son appendice terminal o\u00f9 il fait justice \u00e0 Proudhon de son d\u00e9rapage priv\u00e9 (une seule fois&nbsp;!) antis\u00e9mite \u00e0 la suite de la charge immonde de Marx dans son <em>Mis\u00e8re de la philosophie<\/em>, qui se veut une critique du livre du Bisontin, <em>Philosophie de la mis\u00e8re<\/em>. Au passage, c\u2019est aussi le divin marquis BHL (Bernard-Henri L\u00e9vy) qui en prend pour son grade (jubilatoire&nbsp;!). Onfray n\u2019est jamais aussi bon que quand il combat. Cet appendice rach\u00e8te en grande partie les d\u00e9fauts et longueurs du livre \u00e9voqu\u00e9es au-dessus. Un lecteur honn\u00eate sera convaincu par sa d\u00e9monstration&nbsp;: non, Proudhon ne fut pas l\u2019horrible antis\u00e9mite que certains beaux esprits de notre temps d\u00e9noncent pour le disqualifier. Il a d\u00e9rap\u00e9 une fois, sous la douleur de la b\u00eate bless\u00e9e&nbsp;; certes, c\u2019\u00e9tait une fois de trop, mais Onfray montre, sans d\u00e9velopper, que nombre de grands auteurs du XXe si\u00e8cle pourraient aussi subir ce m\u00eame genre de proc\u00e8s qui rel\u00e8ve, comme la <em>reductio ad Hitlerum<\/em>, d\u2019un proc\u00e9d\u00e9 de disqualification sans appel qui \u00e9vite les discussions sur le fond. Il est vrai que l\u2019entreprise de Marx a r\u00e9ussi au-del\u00e0 de toute esp\u00e9rance&nbsp;: qui, \u00e0 gauche, se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 l\u2019inventeur du socialisme fran\u00e7ais qu\u2019est Pierre-Joseph Proudhon&nbsp;? Il est tax\u00e9 d\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;anarchiste&nbsp;\u00bb, autre proc\u00e9d\u00e9 \u00e9liminatoire, et la messe est dite. Et pourtant, avec Pierre Leroux, autre grand oubli\u00e9, il fut vraiment le penseur d\u2019un socialisme fran\u00e7ais \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du v\u00e9cu et de l\u2019exp\u00e9rience du travail, de la lutte des classes et des injustices de tous genres. Pourquoi cet oubli&nbsp;?<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/proudhon-et-ses-filles-tableau.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"512\" height=\"390\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/proudhon-et-ses-filles-tableau.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1595\" style=\"width:696px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/proudhon-et-ses-filles-tableau.jpg 512w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/proudhon-et-ses-filles-tableau-300x229.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 512px) 100vw, 512px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em><strong>Proudhon et ses enfants &#8211; Gustave Courbet &#8211; 1865<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Onfray le montre bien, c\u2019est en grande partie par la faute de Proudhon lui-m\u00eame. En effet, celui-ci n\u2019a jamais r\u00e9ussi \u00e0 \u00e9crire un ouvrage clair sur ce projet politique dont il pensait \u00eatre le grand d\u00e9positaire. Au lieu de quoi il a r\u00e9dig\u00e9 des pav\u00e9s \u00e9normes, illisibles, farcis de digressions et de consid\u00e9rations diverses. Seuls quelques mots ont surnag\u00e9 dans son naufrage&nbsp;: aubaine, f\u00e9d\u00e9ralisme, mutualisme\u2026 Et ses h\u00e9ritiers directs, les anarchistes fran\u00e7ais, n\u2019ont jamais tent\u00e9 de faire cette synth\u00e8se qui leur aurait donn\u00e9 une visibilit\u00e9 certaine et les aurait assur\u00e9s du ralliement d\u2019une bonne partie de la classe ouvri\u00e8re. La faute \u00e0 l\u2019anarchisme lui-m\u00eame, tellement \u00e9clat\u00e9 et campant sur son individualisme et son \u00ab&nbsp;ni Dieu, ni ma\u00eetre&nbsp;\u00bb assez r\u00e9pulsif sans explications de fond. Il faut donner cr\u00e9dit \u00e0 Michel Onfray de tenter dans ce livre une premi\u00e8re synth\u00e8se sur le fond. J\u2019ai dit que cela n\u2019\u00e9tait pas pleinement r\u00e9ussi. Mais peut-\u00eatre suis-je moi-m\u00eame peu objectif, car je connaissais assez bien les id\u00e9es de Proudhon et son histoire et j\u2019ai donc peu appr\u00e9ci\u00e9 certains moments du livre. Mais, finalement, le public vis\u00e9 par cet ouvrage, ce n\u2019est pas moi ou les gens de mon type, c\u2019est le grand public fran\u00e7ais, qui ignore tout de l\u2019homme et de ses id\u00e9es. Les id\u00e9es, parlons-en un peu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Le 1er juillet 1840, para\u00eet le premier m\u00e9moire de Qu\u2019est-ce que la propri\u00e9t\u00e9&nbsp;? Proudhon entre dans l\u2019histoire des id\u00e9es politiques et philosophiques par la grande porte. Cinq cents exemplaires sont tir\u00e9s. C\u2019est une bombe.&nbsp;\u00bb (p. 60).<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en effet par une petite phrase tir\u00e9e de cet essai que Proudhon a acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Car cette formule a tout de ce qu\u2019on appelle aujourd\u2019hui stupidement dans la langue pauvre des communicants, de la <em>punchline<\/em>. \u00ab&nbsp;<em>La propri\u00e9t\u00e9, c\u2019est le vol.<\/em>&nbsp;\u00bb Quelle force destructrice dans ce slogan et combien de malentendus sur son auteur d\u00e9coulent de cette trouvaille. Elle dit pourtant un des points essentiels de la pens\u00e9e de notre auteur&nbsp;: le capitalisme se construit sur le vol de la force de travail des ouvriers et sur ce qu\u2019ils pourraient en retirer. Marx dit \u00e0 peu pr\u00e8s la m\u00eame chose, en d\u2019autres termes, mais il en tire une tout autre conclusion&nbsp;: il faut transf\u00e9rer la propri\u00e9t\u00e9 du priv\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00c9tat prol\u00e9tarien. Proudhon n\u2019est pas communiste, il ne l\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 et a combattu cette id\u00e9e. Ce qu\u2019il veut, c\u2019est supprimer la propri\u00e9t\u00e9 qui d\u00e9coule du rapt de la force collective de travail des ouvriers, ce qu\u2019il appelle l\u2019aubaine. Les grands patrons de son \u00e9poque capturent l\u2019aubaine et la gardent pour eux. C\u2019est cela qui doit \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un vol. Proudhon, fils de paysan et ouvrier lui-m\u00eame n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 pour la suppression de toute propri\u00e9t\u00e9. Il ne veut pas d\u00e9pouiller les ouvriers artisans, petits commer\u00e7ants de leur maison ou de leur terre. Ce qu\u2019il veut d\u00e9truire c\u2019est l\u2019accaparement. \u00c9lis\u00e9e Reclus, tr\u00e8s proudhonien, disait exactement la m\u00eame chose dans un passage c\u00e9l\u00e8bre de <em>L\u2019homme et la Terre<\/em>, paru en 1905. Il y faisait, en termes tr\u00e8s proudhoniens, l\u2019apologie de la petite propri\u00e9t\u00e9 paysanne comme facteur de paix et de justice sociale. Mais tout cela \u00e9tait trop subtil pour les adversaires de l\u2019anarchisme proudhonien&nbsp;: il fallait disqualifier aux yeux des petits bourgeois et des fermiers ais\u00e9s ce penseur qui avait trop les pieds sur terre.&nbsp; La grande trouvaille de Proudhon est dans la notion d\u2018aubaine, qu\u2019il d\u00e9finit ainsi&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;L\u2019aubaine re\u00e7oit diff\u00e9rents noms, selon les choses qui la produisent&nbsp;: fermage pour les terres&nbsp;; loyer pour les maisons et les meubles&nbsp;; rente pour les fonds plac\u00e9s \u00e0 perp\u00e9tuit\u00e9&nbsp;; int\u00e9r\u00eat pour l\u2019argent&nbsp;; b\u00e9n\u00e9fice, gain, profit (trois choses qu\u2019il ne faut pas confondre avec le salaire ou prix l\u00e9gitime du travail), pour les \u00e9changes.&nbsp;\u00bb (Citation p. 77).<\/p>\n\n\n\n<p>Son mot a connu une bonne fortune, puisqu\u2019il est pass\u00e9 dans le langage de la finance et de l\u2019\u00e9conomie, sans perdre son sens de gain imm\u00e9rit\u00e9&nbsp;: on parle d\u2019un \u00ab&nbsp;effet d\u2019aubaine&nbsp;\u00bb \u00e0 propos des niches fiscales, par exemple, ou des sp\u00e9culations diverses \u00e0 court terme.<\/p>\n\n\n\n<p>Proudhon est donc anticapitaliste au sens o\u00f9 il combat ce qui est train de s\u2019installer de son vivant&nbsp;: un syst\u00e8me dual extr\u00eamement injuste o\u00f9 ceux qui travaillent s\u2019appauvrissent et engraissent ceux qui ne travaillent pas. Ceci est plus que jamais d\u2019actualit\u00e9. Bien s\u00fbr, la forme du capitalisme a \u00e9volu\u00e9 et il a su inventer \u00e0 l\u2019infini des formes nouvelles d\u2019aubaine. Aujourd\u2019hui, Proudhon fustigerait \u00e0 juste titre les fortunes hors sols r\u00e9alis\u00e9es sur le<em> bitcoin<\/em> ou sur le monde num\u00e9rique, la division internationale du travail pouss\u00e9e \u00e0 l\u2019absurde ou la marchandisation de la vie, pour ne citer que ces trois exemples. Mais, et il faut le r\u00e9p\u00e9ter sans cesse, la grande diff\u00e9rence de la doctrine anarchiste de Proudhon avec le marxisme-l\u00e9ninisme et les anarchistes bakouniniens est que celui-ci n\u2019a jamais cautionn\u00e9 la violence et a toujours cru que le changement r\u00e9volutionnaire pouvait arriver sans tuer les bourgeois.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;\u2026il veut \u00ab&nbsp;concilier le principe de r\u00e9forme sociale avec le principe de conservation bourgeoise&nbsp;\u00bb; il affirme qu\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;il n\u2019y [a] de salut possible pour la classe ouvri\u00e8re, pour la bourgeoisie, pour tout le monde, que dans le consentement amiable de tous les partis \u00e0 s\u2019entendre pour la solution du probl\u00e8me&nbsp;\u00bb&nbsp;; il conclut sa profession de foi ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;la question sociale est pos\u00e9e&nbsp;: vous n\u2019y \u00e9chapperez pas. Travailleurs, tendez la main \u00e0 vos patrons&nbsp;; et vous, patrons, ne repoussez pas l\u2019avance de ceux qui furent vos salari\u00e9s.&nbsp;\u00bb&nbsp;\u00bb (p. 151).<\/p>\n\n\n\n<p>On comprend bien \u00e0 quel point cette vision de la r\u00e9volution sociale est oppos\u00e9e \u00e0 celle de Marx, qui pousse \u00e0 la violence et la justifie pleinement<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, et m\u00eame \u00e0 celle de nombre d\u2019anarchistes qui adh\u00e8rent aux id\u00e9es quasi nihilistes du Prince Bakounine. On pourra, \u00e9videmment, penser que la position de Proudhon est utopique et qu\u2019elle veut ignorer la nature humaine. Mais, \u00e0 y regarder de pr\u00e8s, c\u2019est aussi celle des \u00c9glises chr\u00e9tiennes quand elles ne se compromettent pas avec les C\u00e9sars locaux.&nbsp; Pour parvenir \u00e0 ce r\u00e9sultat, Proudhon a une solution, aussi vieille que la pens\u00e9e&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;D\u00e8s la premi\u00e8re page<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\"><strong>[2]<\/strong><\/a>, Proudhon \u00e9crit un texte d\u2019anthologie. Il signale que le peuple prie tout le temps pour ses princes, ses magistrats, ses exploiteurs, ses parasites, ses bourreaux, son clerg\u00e9&nbsp;; qu\u2019il paie&nbsp; \u00ab&nbsp; le gouvernement, la justice, la police, l\u2019\u00c9glise, la noblesse, la Couronne, la rente, le propri\u00e9taire et le garnisaire, j\u2019ai voulu dire le soldat&nbsp;; il paie pour toutes ses d\u00e9marches, pour aller et venir, acheter et vendre, boire, manger, respirer, se chauffer au soleil, na\u00eetre et mourir&nbsp;; il paie m\u00eame pour avoir la permission de travailler&nbsp;; et il prie le ciel de lui donner, en b\u00e9nissant son travail, de quoi se payer toujours plus. Le peuple n\u2019a jamais fait autre chose que prier et payer&nbsp;: nous croyons que le moment est venu de le faire PHILOSOPHER.&nbsp;\u00bb&nbsp;\u00bb (p. 238).<\/p>\n\n\n\n<p>On ne peut qu\u2019\u00eatre saisi par l\u2019actualit\u00e9 d\u2019un tel texte. Je ne commenterai pas davantage. Les majuscules du dernier mot de la phrase sont de Proudhon lui-m\u00eame. Voici le moyen par lequel cette r\u00e9volution non sanglante pourra advenir&nbsp;: par l\u2019\u00e9ducation&nbsp;; et qu\u2019est-il de plus \u00e9ducatif&nbsp;? La pratique de la philosophie<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a>. Car Proudhon se veut lui-m\u00eame philosophe et il sera mortellement bless\u00e9 par les attaques <em>ad hominem<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><strong>[4]<\/strong><\/a><\/em> de Marx dans son pamphlet d\u00e9j\u00e0 cit\u00e9, lorsque celui-ci lui fera sentir, avec toute la morgue de sa bourgeoisie allemande, qu\u2019il n\u2019a pas la bonne formation philosophique. Car Proudhon est un autodidacte. Certes de talent, voire de g\u00e9nie, mais un autodidacte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Proudhon est un autodidacte. Il l\u2019est ici dans sa formation qui part dans tous les sens, sans m\u00e9thode, sans ligne directrice, sans projet, sans th\u00e8se et sans ligne claire&nbsp;; il l\u2019est plus tard quand il \u00e9crit d\u2019incroyables pav\u00e9s qui intimident ou rebutent le lecteur le plus amical \u2013 je songe par exemple aux plus de 2&nbsp;000 pages de De la justice dans la R\u00e9volution et dans l\u2019\u00c9glise ou aux 900 pages de La Guerre et la Paix. La prose de cet anarchiste se r\u00e9v\u00e8le h\u00e9las anarchique.&nbsp;\u00bb (p. 55)<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est Onfray lui-m\u00eame qui le dit, il est \u00ab&nbsp;bord\u00e9lique&nbsp;\u00bb, pour le dire trivialement. Mais dans ce d\u00e9sordre qui est d\u00e9bordement de culture et d\u2019\u00e9rudition, il y a des perles comme la citation au-dessus. L\u2019analyse de la soumission du peuple est tout \u00e0 fait pertinente et le XXe si\u00e8cle nous a h\u00e9l\u00e9s montr\u00e9 que cela se trouve sous tous les r\u00e9gimes, m\u00eame les plus ath\u00e9es&nbsp;: on change seulement de pri\u00e8re et de dieu. Je renvoie aux grands-messes du nazisme ou du communisme. Proudhon ne veut plus de cela, il veut un peuple philosophe. Il est antiplatonicien pratique&nbsp;: ce n\u2019est plus le philosophe qui devrait devenir roi, mais le peuple qui, en devenant philosophe, pourrait se passer&nbsp; du roi.<\/p>\n\n\n\n<p>Car le ma\u00eetre-mot du vocabulaire de Proudhon est JUSTICE. C\u2019est elle qui est \u00e0 la fois le moteur de toute sa vie et sa pens\u00e9e et le terme de la r\u00e9volution qu\u2019il pr\u00eache. Justice est le mot ind\u00e9passable dans lequel la devise ternaire de la R\u00e9publique est soluble, car il ne saurait y avoir de libert\u00e9, d\u2019\u00e9galit\u00e9 et de fraternit\u00e9 que dans une soci\u00e9t\u00e9 de justice. La violence aveugle des r\u00e9volutions (Proudhon pense \u00e0 la Terreur et \u00e0 Robespierre) est tout le contraire de la justice, elle n\u2019aboutit qu\u2019\u00e0 une immense injustice qui enclenche une nouvelle violence, et ainsi de suite. Onfray montre bien, en plusieurs pages de son livre que ce message est difficile \u00e0 entendre par la plupart des anarchistes contemporains de Proudhon, puis plus tard. On comprend aussi pourquoi L\u00e9on Tolsto\u00ef est all\u00e9 sp\u00e9cialement rencontrer Proudhon \u00e0 Bruxelles, en 1859, lors de son exil et d\u2019o\u00f9 vient le titre de son g\u00e9nial roman. Tolsto\u00ef est un des rares anarchistes \u2013 car il en est authentiquement un&nbsp;! \u2013 \u00e0 pr\u00f4ner la non-violence et, m\u00eame plus, la non-r\u00e9sistance au mal par le mal.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne souhaite pas ici d\u00e9velopper tous les points de la pens\u00e9e proudhonienne que Michel Onfray aborde dans son livre. Je voudrais juste donner encore deux tr\u00e8s grandes id\u00e9es-programme de Proudhon, qui sont, sans nul doute, valables pour notre \u00e9poque. Nous l\u2019avons dit, le grand drame de Proudhon est de n\u2019avoir laiss\u00e9 aucun r\u00e9sum\u00e9 de ses id\u00e9es. Mais, \u00e0 celui qui veut bien explorer son \u0153uvre-labyrinthe, il donne des cl\u00e9s politiques formidables. En voici deux&nbsp;: <strong><em>f\u00e9d\u00e9ralisme<\/em><\/strong> et <strong><em>mutualisme<\/em><\/strong>. Avec ces deux id\u00e9es bien comprises, on peut d\u00e9j\u00e0 commencer \u00e0 construire une soci\u00e9t\u00e9 proudhonienne de justice.<\/p>\n\n\n\n<p>Le f<strong>\u00e9d\u00e9ralisme<\/strong> est une id\u00e9e compl\u00e8tement d\u00e9form\u00e9e par l\u2019usage qu\u2019en a fait l\u2019Union Europ\u00e9enne, qui use&nbsp; de ce mot pour parler d\u2019une union d\u2019\u00c9tats que l\u2019on d\u00e9pouille de leurs comp\u00e9tences principales et qui doivent s\u2019aligner sur les d\u00e9cisions europ\u00e9ennes. L\u2019UE n\u2019est f\u00e9d\u00e9rale que de nom. Onfray le pr\u00e9cise bien dans son chapitre sur ce th\u00e8me. Pour l\u2019UE de Bruxelles, le f\u00e9d\u00e9ralisme est une verticalit\u00e9 descendante qui laisse les miettes aux \u00c9tats et appelle cela du beau terme de subsidiarit\u00e9. Pour Proudhon, le f\u00e9d\u00e9ralisme est ascendant et tout part de la base. C\u2019est pourquoi il faut associer le communalisme au f\u00e9d\u00e9ralisme pour avoir l\u2019ensemble du projet de Proudhon. La base essentielle de la vie politique selon le Bisontin est la commune.. C\u2019est l\u00e0 que tout doit se d\u00e9cider puisque c\u2019est l\u00e0 que vivent et meurent les citoyens. Les niveaux sup\u00e9rieurs \u2013 \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Proudhon, le d\u00e9partement et la nation \u2013 ne sont requis que lorsque la n\u00e9cessit\u00e9 s\u2019en impose et ne fonctionnent que par d\u00e9l\u00e9gation \u00e0 dur\u00e9e limit\u00e9e et tr\u00e8s contr\u00f4l\u00e9e&nbsp;: c\u2019est un peu la notion de mandat imp\u00e9ratif. D\u00e8s lors, la f\u00e9d\u00e9ration est la r\u00e9union de tous ces degr\u00e9s communaux et sup\u00e9rieurs, mais sans abandon durable de la souverainet\u00e9 populaire communale. Il est clair que pour Proudhon il n\u2019existe pas de politiciens professionnels, de cumulards de mandats, de f\u00e9odaux r\u00e9publicains. Il prend souvent en exemple la Suisse. Son f\u00e9d\u00e9ralisme est en effet le plus proche de celui de l\u2019anarchie positive de Proudhon. Celui-ci est r\u00e9solument oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00c9tats-Unis d\u2019Europe que Victor Hugo soutient et promeut largement \u00e0 ce moment-l\u00e0. Le f\u00e9d\u00e9ralisme associe des \u00e9gaux pour des t\u00e2ches n\u00e9cessaires qui ont besoin d\u2019un niveau sup\u00e9rieur de d\u00e9cision.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut, \u00e0 cet instant, dire un mot de la conception proudhonienne de l\u2019\u00c9tat. Bien qu\u2019anarchiste de toujours, celui-ci ne veut pas la destruction de l\u2019\u00c9tat. Il veut simplement changer sa destination et limiter fortement ses pr\u00e9rogatives. Mais il n\u2019est pas anti\u00e9tatiste, alors que la plupart des anarchistes le sont. Il le croit utile et n\u00e9cessaire, mais d\u00e9fini comme le gardien du bon fonctionnement de la soci\u00e9t\u00e9 communaliste et f\u00e9d\u00e9raliste. On sait que c\u2019est aussi la position de Michel Onfray. Il le redit ici de mani\u00e8re tr\u00e8s nette.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mutualisme , ce n\u2019est pas une invention de Proudhon, c\u2019est une fabrication des ouvriers au d\u00e9but du XIXe si\u00e8cle, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 les syndicats \u00e9taient interdits. Ceux-ci ont obtenu le droit de monter des soci\u00e9t\u00e9s de secours mutuel pour assurer un minimum de s\u00e9curit\u00e9 aux travailleurs. Ces soci\u00e9t\u00e9s ont m\u00eame \u00e9t\u00e9 encourag\u00e9es par certains patrons. Il est vrai que celles-ci servaient aussi de couverture \u00e0 des syndicats clandestins, tous ou presque d\u2019inspiration anarchiste. Le mouvement mutualiste fran\u00e7ais trouve l\u00e0 ses racines. Proudhon veut faire de la pratique du mutualisme un des piliers de la nouvelle soci\u00e9t\u00e9 dont il r\u00eave. Ce mutualisme est un \u00e9change de services qui supprime en partie l\u2019aspect mon\u00e9taire et permet d\u2019\u00e9tablir une grande solidarit\u00e9 entre les travailleurs et leurs familles. Il est l\u2019alternative absolue au communisme de Marx ou Cabet. Proudhon est tr\u00e8s coh\u00e9rent&nbsp;: il veut conserver la petite propri\u00e9t\u00e9 individuelle et l\u2019auto-organisation, tout en r\u00e9duisant la marchandisation<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\">[5]<\/a> de la soci\u00e9t\u00e9. La mutualit\u00e9 est la solution qui peut s\u2019appliquer partout et colle parfaitement au stade communal. Plus tard, la R\u00e9publique d\u00e9samorcera ce d\u00e9sir en cr\u00e9ant la loi de 1901 sur les associations. Mais beaucoup de mutuelles prendront alors ce statut et l\u2019orienteront fortement vers une pratique proudhonienne. On a pu constater depuis une trentaine d\u2019ann\u00e9es un retour des pratiques mutuelles sous diverses formes.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici en quelques mots pr\u00e9sent\u00e9es les id\u00e9es politiques de Proudhon. Ce que Michel Onfray r\u00e9sume ainsi \u00e0 la fin de son livre&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Dans la totalit\u00e9 des \u00e9crits de Proudhon, je retiens donc l\u2019anarchie positive, comme un chemin taill\u00e9 \u00e0 la machette pour se d\u00e9placer dans ce genre de for\u00eat primitive qu\u2019est l\u2019\u0153uvre compl\u00e8te. Je rappelle ce qui la d\u00e9finit&nbsp;: la d\u00e9mop\u00e9die, l\u2019ir\u00e9nisme, le f\u00e9d\u00e9ralisme, le mutualisme, le r\u00e9alisme, la d\u00e9centralisation, le droit d\u2019auteur, l\u2019ath\u00e9isme.&nbsp;\u00bb (p. 516).<\/p>\n\n\n\n<p>Je renvoie mon lecteur au livre pour les termes non \u00e9voqu\u00e9s ci-dessus. Cet ensemble offre une base doctrinale non dogmatique pour une r\u00e9volution paisible, mais radicale. La question est&nbsp;: peut-on \u00eatre proudhonien aujourd\u2019hui&nbsp;? \u00c0 quoi je r\u00e9pondrai qu\u2019il y a bien des gens qui ont \u00e9t\u00e9 Macronistes, ce qui est pour le moins aussi surprenant, voire bien plus. Proudhon n\u2019attend pas le Grand Soir, il ne le promet pas, il ne le souhaite pas. Il veut une \u00e9volution par le dialogue et la force des \u00e9vidences. \u00c9videmment, il sera facile de r\u00e9torquer que le climat du moment n\u2019y est gu\u00e8re favorable. Mais il n\u2019est pas plus favorable \u00e0 la d\u00e9mocratie r\u00e9elle. Faut-il laisser le champ libre aux impr\u00e9cateurs de tous bords&nbsp;? Onfray ne le croit pas, et je le suis sur ce terrain.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien que j\u2019aie \u00e9mis de s\u00e9v\u00e8res critiques sur ce livre au d\u00e9but de mon texte, il est \u00e9vident que le positif l\u2019emporte largement dans cet ouvrage. Celui-ci reste une belle tentative ambitieuse de redonner sa place \u00e0 la pens\u00e9e de Proudhon. Il offre une pr\u00e9sentation claire des grandes id\u00e9es du penseur. Je conseille donc sa lecture \u00e0 toute personne d\u00e9sireuse d\u2019en savoir plus sur Proudhon et, en m\u00eame temps, de s\u2019\u00e9quiper d\u2019outils pour une alternative politique r\u00e9elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac \u2013 juin 2026.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> \u00ab&nbsp;N\u2019oublions pas que Marx conclut sa Mis\u00e8re de la philosophie avec une citation de George Sand qui affirme sans ambages&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le combat ou la mort&nbsp;; la lutte sanguinaire ou le n\u00e9ant. C\u2019est ainsi que la question est invinciblement pos\u00e9e.&nbsp;\u00bb Choisir ces mots comme derni\u00e8res lignes de son livre-pamphlet contre Proudhon et en appeler \u00e0 la lutte sanguinaire n\u2019est pas innocent.&nbsp;\u00bb (p. 352). Cette citation, sortie du contexte de la vie de Sand, ne lui rend nullement justice, et sa vie a prouv\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait plut\u00f4t dans le camp des r\u00e9volutionnaires pacifiques comme Leroux ou Proudhon.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> D\u2019un livre important de son \u0153uvre&nbsp;: <em>De la justice dans la R\u00e9volution et dans l\u2019\u00c9glise<\/em>, qu\u2019Onfray analyse longuement et cite beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Il appelle <strong>d\u00e9mop\u00e9die<\/strong> cette \u00e9ducation populaire politique par la philosophie et la culture pour tous.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> <em>Ad hominem&nbsp;<\/em>: litt\u00e9ralement \u00ab&nbsp;contre l\u2019homme&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire des attaques sur la personne et l\u2019\u00eatre et non sur les id\u00e9es. Ce qui est intellectuellement, un coup bas.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> C\u2019est bien s\u00fbr un anachronisme de vocabulaire.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Plon \u2013 2026 J\u2019attendais ce livre avec impatience, car je savais qu\u2019un jour ou l\u2019autre Michel Onfray allait s&rsquo;attaquer \u00e0 Proudhon, une de ses passions&#8230;<\/p>\n<div class=\"more-link-wrapper\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1593\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\">L\u2019anarchie positive \u2013 Du bon usage de Proudhon \u2013 Michel Onfray<\/span><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,5],"tags":[],"class_list":["post-1593","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-critiques","category-les-livres-essais","entry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1593","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1593"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1593\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1596,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1593\/revisions\/1596"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1593"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1593"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1593"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}