{"id":1556,"date":"2026-09-24T18:28:19","date_gmt":"2026-09-24T17:28:19","guid":{"rendered":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1556"},"modified":"2026-09-24T18:28:20","modified_gmt":"2026-09-24T17:28:20","slug":"mes-cloitres-dans-la-tempete-fr-martial-lekeux-franciscain-commandant-dartillerie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1556","title":{"rendered":"Mes clo\u00eetres dans la temp\u00eate \u2013 Fr. Martial Lekeux, Franciscain, commandant d\u2019artillerie."},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong><em>Librairie Plon, Paris, 1922.<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans le livre consacr\u00e9 \u00e0 la vie de sa m\u00e8re<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>, <em>Kolkhoze<\/em>, que j\u2019ai chroniqu\u00e9 ailleurs, Emmanuel Carr\u00e8re dit qu\u2019elle employait souvent l\u2019adjectif \u00ab&nbsp;\u00e9patant&nbsp;\u00bb pour signifier son enthousiasme. Voici un terme bien dat\u00e9, qui fusait de partout dans les ann\u00e9es 1930-1950 et qui a quasiment disparu du lexique populaire usuel. Et pourtant, c\u2019est ce mot que j\u2019ai envie d\u2019utiliser aujourd\u2019hui pour parler du sujet du jour&nbsp;! Ce livre est vraiment \u00e9patant&nbsp;! La preuve&nbsp;: il y eut 150 \u00e9ditions de l\u2019ouvrage entre 1922 et 1938. C\u2019est le livre sur la Grande Guerre le plus diffus\u00e9 en Belgique. Mais ce n\u2019est pas par son succ\u00e8s que se justifie le terme \u00ab&nbsp;\u00e9patant&nbsp;\u00bb. C\u2019est parce qu\u2019il est \u00ab&nbsp;\u00e9patant&nbsp;\u00bb qu\u2019il a connu un tel succ\u00e8s&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Je sais parfaitement que j\u2019appartiens sans doute \u00e0 la derni\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration qui s\u2019int\u00e9resse \u00e0 cette grande boucherie de 1914-1918, pour la bonne raison que nos grands-p\u00e8res avaient combattu \u00e0 Verdun ou sur la Somme. Mais tout cela dispara\u00eet inexorablement, alors m\u00eame, qu\u2019\u00e0 l\u2019heure o\u00f9 j\u2019\u00e9cris ces lignes, dans l\u2019est de l\u2019Europe, se livre une guerre qui est l\u2019exacte reproduction de celle de 14-18, mais o\u00f9 les Verdun, Les Eparges, Soissons ou Abbeville se nomment Donbass, Marioupol, Crim\u00e9e et autres villages-martyrs.&nbsp; Nous n\u2019avons donc rien appris&nbsp;! Que restera-t-il dans la litt\u00e9rature et l\u2019Histoire de cette tuerie suicidaire pour l\u2019Europe&nbsp;? Quelques titres connus seulement des chercheurs ou des collectionneurs. Celui de Martial Lekeux en fera-t-il partie&nbsp;? Je l\u2019esp\u00e8re, mais sans grandes illusions, tant l\u2019homme est oublieux de sa propre destin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi donc ce livre est-il \u00ab&nbsp;\u00e9patant&nbsp;\u00bb&nbsp;? Pour \u00e9viter de dire qu\u2019il est \u00ab&nbsp;bouleversant&nbsp;\u00bb, terme qui risque d\u2019\u00eatre mal compris. On est ici \u00e0 cent lieues du pathos sentimental que ce terme recouvre en g\u00e9n\u00e9ral dans la bouche ou sous la plume des journalistes. Ce livre est de ceux qui remuent les tripes et qui, oui on peu m\u00eame aller jusque l\u00e0, qui vous nouent la gorge et vous tirent des larmes solitaires de lecteur. Mais il est aussi \u00ab&nbsp;\u00e9patant&nbsp;\u00bb au sens premier du mot&nbsp;: il nous \u00e9pate, nous surprend totalement. Le lire c\u2019est accepter de vivre cette exp\u00e9rience personnelle de la surprise et de l\u2019\u00e9motion.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Martial-lekeu-double-portrait.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"550\" height=\"312\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Martial-lekeu-double-portrait.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1559\" style=\"width:672px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Martial-lekeu-double-portrait.jpg 550w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Martial-lekeu-double-portrait-300x170.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 550px) 100vw, 550px\" \/><\/a><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>Martila Lekeux, moine franciscain et officier durant la Grande Guerre<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Parlons d\u2019abord de l\u2019auteur. Edouard Lekeux, sujet belge, est n\u00e9 en 1884 et mort, en Belgique toujours, en 1962, \u00e0 78 ans. Mais son livre est attribu\u00e9 \u00e0 Martial Lekeux. C\u2019est bien lui, pourtant. Martial est le pr\u00e9nom qu\u2019il re\u00e7oit lorsqu\u2019il rentre dans l\u2019ordre des fr\u00e8res mineurs (o.f.m) en 1911, ceci en raison de sa profession&nbsp;: il \u00e9tait officier de carri\u00e8re dans l\u2019arm\u00e9e belge. Le voici donc moine dans un couvent de disciples de Saint Fran\u00e7ois&nbsp;! <a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Martial_Lekeux\">L\u2019article de Wikipedia<\/a> avance une explication personnelle que ej vous laisse d\u00e9couvrir, si cel vous tente.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis surviennent, en ao\u00fbt 1914, la d\u00e9claration de guerre et l\u2019attaque allemande sur les Pays-Bas et la Belgique. Et l\u00e0, premi\u00e8re surprise, qui ouvre d\u2019ailleurs le livre, c\u2019est la violence de la crise qui secoue Lekeux&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;La guerre&nbsp;! La guerre sur les villes de Belgique&nbsp;! C\u2019est donc vrai, mon Dieu&nbsp;!&#8230; Mon esprit, d\u00e9sempar\u00e9, cherche en vain \u00e0 fixer cette chose monstrueuse, \u00e9norme, d\u00e9mesur\u00e9e\u2026&nbsp;\u00bb (P.17).<\/p>\n\n\n\n<p>La guerre le rattrape dans son couvent et r\u00e9veille en lui le m\u00e9tier abandonn\u00e9. Il va supplier son Provincial de le laisser partir se battre. Il ne s\u2019agit pas d\u2019\u00eatre aum\u00f4nier, comme el seront de tr\u00e8s nombreux pr\u00eatres, mais de combattre, les armes \u00e0 la main&nbsp;! On imagine bien la stupeur du P\u00e8re Provincial. Il lui accorde finalement son autorisation et Martial Lekeux se rend \u00e0 Li\u00e8ge o\u00f9 il r\u00e9int\u00e8gre l\u2019arm\u00e9e au titre d\u2019ancien \u00ab&nbsp;officier d\u00e9missionnaire&nbsp;\u00bb. Il sera dor\u00e9navant le lieutenant Lekeux.<\/p>\n\n\n\n<p>Un des grands ressorts de cette lecture est \u00e9videmment dans ce n\u0153ud gordien entre franciscanisme et militarisme. A priori, on ne voit aucun point commun entre les enfants de celui qui pr\u00eachait aux oiseaux et ceux qui d\u00e9molissent les for\u00eats \u00e0 coup de canon&nbsp;! C\u2019est bien cela qui m\u2019a interpel\u00e9, au d\u00e9part. Je ne comprenais pas, moi le Tolsto\u00efen ellulien, oppos\u00e9 par principe \u00e0 toute arm\u00e9e et violence militaire, comment ce fr\u00e8re pouvait oser cela. Apr\u00e8s la lecture de son livre, je puis dire que je comprends pourquoi il l\u2019a fait, bien que je en sois pas convaincu au plan moral et spirituel, surtout quand on conna\u00eet le r\u00e9sultat final de la r\u00e9sistance belge face au rouleau compresseur prussien.<\/p>\n\n\n\n<p>Martial\u00a0 L. est intimement convaincu qu\u2019il va combattre au nom du Christ pour d\u00e9fendre la foi contre les barbares que sont les Allemands. Je ne le suis pas sur ce terrain, car cela revient \u00e0 valider le \u00ab\u00a0Dieu est avec nous\u00a0\u00bb de tous les tueurs l\u00e9gaux de toutes les guerres. Un pays catholique \u00e9tait agress\u00e9 par un empire protestant, mais cela restait un conflit entre chr\u00e9tiens, pas la croisade m\u00e9di\u00e9vale. Dans la suite du livre il sera donn\u00e9 une occasion de mettre en regard catholicisme et protestantisme et d\u2019entendre l\u2019avis du fr\u00e8re Lekeux, lequel ne sera pas vraiment \u0153cum\u00e9nique, mais en ces temps, il n\u2019\u00e9tait pas encore de saison, il faudra un second conflit mondial pour que l\u2019id\u00e9e s\u2019impose comme une \u00e9vidence in\u00e9vitable\u00a0 \u2013 sauf aux sectaires et arri\u00e9r\u00e9s fig\u00e9s dans une religion vide \u2013 et que les diverses \u00e9glises chr\u00e9tiennes consid\u00e8rent enfin toute ce qui les unit et la relativit\u00e9 de ce qui les s\u00e9pare. Donc, Martial va au combat, d\u2019abord sur une batterie d\u2019artillerie qui capitule tr\u00e8s vite, puis sur le front occidental belge, en Flandres, l\u00e0 o\u00f9 les troupes se sont r\u00e9unis pour r\u00e9sister, dans les marais flamands. <\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Le-patelin-de-notre-dame-photos-depoque.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"556\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Le-patelin-de-notre-dame-photos-depoque-556x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1557\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Le-patelin-de-notre-dame-photos-depoque-556x1024.jpg 556w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Le-patelin-de-notre-dame-photos-depoque-163x300.jpg 163w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Le-patelin-de-notre-dame-photos-depoque-768x1416.jpg 768w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Le-patelin-de-notre-dame-photos-depoque-833x1536.jpg 833w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Le-patelin-de-notre-dame-photos-depoque.jpg 913w\" sizes=\"auto, (max-width: 556px) 100vw, 556px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>L\u2019essentiel du livre se situe dans cette r\u00e9gion au sud d\u2018Anvers, proche du fleuve Yser et la bataille du m\u00eame nom. Tr\u00e8s vite, Lekeux est nomm\u00e9 officier observateur, avec la t\u00e2che de d\u00e9busquer visuellement les batteries allemandes et d\u2019identifier les troupes au sol. Ceci \u00e0 partir de poste plus ou moins en hauteur. Le r\u00e9cit le montre dans diverses positions d\u2019observation. Il vit dans la boue, les rats, les cadavres, l\u2019odeur pestilentielle des tranch\u00e9es et de l\u2019humidit\u00e9 croupie. Il voit la mort frapper tout pr\u00e8s de lui, des hommes qu\u2019il avait appris \u00e0 appr\u00e9cier ou qu\u2019il d\u00e9couvrait post-mortem. En ce sens, c\u2019est bien un livre d guerre que celui-ci, \u00e0 l\u2019\u00e9gal de ceux de Remarque, Barbusse ou Genevoix. L\u2019originalit\u00e9 de livre-l\u00e0 est, pour nous, de nous conduire dans les moeres flandriennes et de nous y faire vivre un autre aspect de la guerre de tranch\u00e9es. C\u2019est tout aussi absurde et saignant qu\u2019\u00e0 Verdun ou Soissons, mais avec la mer en toile de fond et l\u2019eau omnipr\u00e9sente\u00a0: c\u2019est comme une <em>aqua alta<\/em> v\u00e9nitienne permanente. Les Belges meurent comme les Fran\u00e7ais, au hasard des bombardements, des salves \u00e0 l\u2019aveugle ou des attaques adverses. Ils meurent sans comprendre, juste apr\u00e8s avoir jur\u00e9 et maudit \u00ab\u00a0les boches\u00a0\u00bb, ils croupissent et pourrissent dans l\u2019eau en attendant une accalmie. La seule diff\u00e9rence est qu\u2019ils meurent souvent au cri de \u00ab\u00a0Vive le Roi\u00a0!\u00a0\u00bb, car la Belgique est un royaume et les Belges un peuple attach\u00e9 \u00e0 ses souverains.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, s\u2019il n\u2019y avait que ces r\u00e9cits de d\u00e9solation, de fraternit\u00e9 des armes et de courts r\u00e9pits, ce en serait qu\u2019un livre de plus sur la Grande Guerre. Or, il est bien plus que cela. Et il le doit \u00e0 la double qualit\u00e9 de Martial Lekeux. S\u2019il est incontestablement un bon officier \u2013 il y en a de nombreuses preuves dans son r\u00e9cit \u2013 il est aussi un vrai franciscain \u2013 et il y en a aussi de magnifique spreuves dans les pages de cet ouvrage. C\u2019est sur ces pages-l\u00e0 que ej veux maintenant me concentrer. Je citerai quelques exemples qui vous inciteront, je l\u2019esp\u00e8re, \u00e0 faire l\u2019effort de vous procurer ce livre.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment concilier sa mission d\u2018observateur, sans cesse aux aguets et sollicit\u00e9 par les troupes, et celle de moine, avec sa n\u00e9cessaire pri\u00e8re et vie spirituelle et religieuse\u00a0? L\u2019\u00e9pisode de la tour de Oud-<a href=\"https:\/\/fr.wikipedia.org\/wiki\/Stuivekenskerke\">Stuivekenskerke<\/a>\u00a0(<em>Onze-Lieve-Vrouw-Hoekje<\/em>), village-martyr dont seul le clocher de l\u2019\u00e9glise demeure debout. Il d\u00e9cide d\u2019installer son bivouac et son point d\u2019observation au sommet d\u00e9couvert de ce clocher. Comme il n\u2019y a plus d\u2019escalier car tout a \u00e9t\u00e9 \u00e9ventr\u00e9, on lui confectionne une \u00e9chelle faite de plusieurs \u00e9chelles li\u00e9es ensemble (extr\u00eamement instable) et il s\u2019installe seul l\u00e0-haut. <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Le-patelin-de-notre-dame-photos-depoque_0004.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"740\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Le-patelin-de-notre-dame-photos-depoque_0004-1024x740.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1558\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Le-patelin-de-notre-dame-photos-depoque_0004-1024x740.jpg 1024w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Le-patelin-de-notre-dame-photos-depoque_0004-300x217.jpg 300w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Le-patelin-de-notre-dame-photos-depoque_0004-768x555.jpg 768w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Le-patelin-de-notre-dame-photos-depoque_0004-1536x1111.jpg 1536w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Le-patelin-de-notre-dame-photos-depoque_0004.jpg 1647w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/a><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em>La tour d&rsquo;observation de Martial Lekeux<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Et voici le franciscain qui fait retour. Il va faire de cette plate-forme \u00e0 tout vent son clo\u00eetre de campagne\u00a0! Il en tirera le titre de son livre. De l\u00e0-haut, il peut voir toute la r\u00e9gion environnante et rendra de grands services aux troupes au sol. Mais surtout, il peut prier et m\u00e9diter seul, comme dans sa cellule du couvent. Comme il pu trouver un aum\u00f4nier qui vient quotidiennement c\u00e9l\u00e9brer la messe dans les ruines en bas, il a ainsi \u00e9tabli un \u00e9quilibre spirituel qui lui est absolument n\u00e9cessaire. C\u2019est l\u00e0 que son texte devient unique, car il r\u00e9ussit le tour de force de transformer un r\u00e9cit de guerre en une m\u00e9ditation spirituelle sur l\u2019amour et la beaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Parfois d\u2019ailleurs aux jours de fi\u00e8vre succ\u00e9daient des p\u00e9riodes de calme plat&nbsp;: jours de brume et de pluie, o\u00f9 toute op\u00e9ration \u00e9tait rendue impossible. Alors l\u2019observatoire devenait mon ermitage&nbsp;: tout seul, au-dessus des bruits d\u2019en bas, en face du d\u00e9sert immobile, j\u2019oubliais les Boches et la guerre&nbsp;; et ce m\u2019\u00e9tait une joie infinie d\u2019\u00eatre de nouveau moi-m\u00eame et de retrouver la pleine vie de l\u2019\u00e2me, qui, en bas, s\u2019\u00e9parpillait parmi les rudes agitations du m\u00e9tier. Ah&nbsp;! heureux celui qui, en ces jours troubl\u00e9s, avait, pour soutenir son \u00e9nergie, le r\u00e9confort tout puissant du divin amour&nbsp;!&#8230; O Amour&nbsp;! celui qui te poss\u00e8de est invinciblement heureux, car la souffrance elle-m\u00eame n\u2019est qu\u2019une note nouvelle au cantique de la joie, et la mort n\u2019y peut rien, sinon la couronner.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon Sauveur, ton Amour fid\u00e8le m\u2019a suivi jusqu\u2019en ces lieux incl\u00e9ments&nbsp;: c\u2019est lui qui emp\u00eachait que ).mon \u00e2me ne f\u00fbt lasse, ton sourire errait sur les ruines, illuminant toutes choses, et brillait en mon -c\u0153ur comme un rayon paisible pour m\u2019inonder de bonheur et me rendre fort et joyeux&nbsp;; et quand la mort grondait dans les t\u00e9n\u00e8bres hostiles,Tu \u00e9tais encore l\u00e0 pour me montrer le ciel\u2026 Sois b\u00e9ni, \u00f4 mon Dieu&nbsp;!&nbsp;\u00bb (P. 151-152).<\/p>\n\n\n\n<p>On n\u2019a jamais rien lu de pareil dans les autres r\u00e9cits de guerre. Et ces lignes de paix et de joie jaillissent souvent au fil des pages, comme une respiration de l\u2019\u00e2me au milieu d\u2019un monde toxique. Je laisse le lecteur les d\u00e9couvrir dans son chemin au cours du livre.<\/p>\n\n\n\n<p>Lekeux raconte que les soldats qui occupaient les ruines du village en comprenaient pas pourquoi els Allemands ne d\u00e9molissaient pas cette tour&nbsp;; Ils tiraient souvent, mais \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Ils ignoraient qu\u2019n haut, sur une pierre saillante du mur d\u00e9couvert, le moine avait pos\u00e9 une petite statue de la Vierge qui lui avait \u00e9t\u00e9 donn\u00e9e \u00e0 son d \u00e9part du couvent. Il est persuad\u00e9e que c\u2019est Elle qui l\u2019a prot\u00e9g\u00e9 tout le temps n\u00e9cessaire. Puis, un jour, les Allemands ont vis\u00e9 juste et d\u00e9moli la tour. Et le lieutenant Lekeux a d\u00fb partir pour d\u2019autres missions.<\/p>\n\n\n\n<p>Un des r\u00e9cits les plus \u00e9mouvants se situe dans les d\u00e9buts du livre, lorsque Lekeux est encore en garnison. On lui annonce que l\u2019on va lui amener un espion allemand pour qu\u2019il soit fusill\u00e9 chez lui. Il raconte cela dans le chapitre titr\u00e9 <em>La mort de l\u2019espion Ehrardt <\/em>(p.77-95). C\u2019est incontestablement un des moments les plus poignants de son t\u00e9moignage o\u00f9 il r\u00e9unit, malgr\u00e9 lui, le c\u00f4t\u00e9 le plus sectaire du catholicisme et le c\u00f4t\u00e9 el plus universel du christianisme. R\u00e9sumons&nbsp;: un espion a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 dans une grande ville belge et condamn\u00e9 \u00e0 mort&nbsp;; il s\u2019appelle Ehrardt, capitaine de r\u00e9serve allemand. Il est protestant et demande \u00e0 voir un pasteur pour communier. Ce qui lui est accord\u00e9. Le lieutenant est oblig\u00e9 d\u2019assister \u00e0 la sc\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; La C\u00e8ne Commence. Comme autel, la table graisseuse&nbsp;; comme temple, le cachot sinistre dont la vo\u00fbte suinte. [\u2026] Il y a quelque chose d\u2019auguste et de poignant \u00e0 ce rite qui est un viatique. Mais comme cela est vide et froid, compar\u00e9 \u00e0 la pl\u00e9nitude la Messe o\u00f9 l\u2019Amour, pr\u00e9sent, palpite et se donne&nbsp;! Ehrardt suit machinalement les gestes du c\u00e9l\u00e9brant, les sourcils fronc\u00e9s. Et je ne puis m\u2019emp\u00eacher de plaindre cet homme de n\u2019avoir pour r\u00e9confort en cette heure supr\u00eame que cette communion fictive, qui ne lui infusera qu\u2019une vie d\u00e9bile. Ah&nbsp;! si je pouvais lui donner cet autre viatique, cette tr\u00e8s r\u00e9elle communion, baiser de Dieu avant le dernier pas&nbsp;!&nbsp;\u00bb (P.79-80).<\/p>\n\n\n\n<p>Je laisse le lecteur appr\u00e9cier l\u2019ouverture spirituelle ainsi manifest\u00e9e&nbsp;! C\u2019est le climat du temps, la morgue d\u2019une Eglise qui se croit unique. Mais c\u2019est aussi une sorte d\u2019insulte \u00e0 la Sainte C\u00e8ne, au nom d\u2019une croyance (la pr\u00e9sence r\u00e9elle) invent\u00e9e de toute pi\u00e8ce par la Tradition. Je n\u2019en dirai pas plus, mais ce passage montre de quelles positions a d\u00fb partir l\u2019\u0153cum\u00e9nisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Heureusement, dans le m\u00eame chapitre, Martial Lekeux donne, \u00e0 l\u2019inverse, un magnifique t\u00e9moignage de fraternit\u00e9 chr\u00e9tienne \u00e0 cet homme, son fr\u00e8re, qui n\u2019a fait que servir son pays, comme il le fait aussi. Il va alors lui manifester son amour fraternel, saisissant sa main et lui parlant de c\u0153ur \u00e0 c\u0153ur.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Je prends dans mes mains ces pauvres mains froides d\u2019angoisse, et, doucement&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Fr\u00e8re\u2026 La mort est le commencement de la Vie\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Il me regarde avec \u00e9tonnement.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Fr\u00e8re, vous croyez, n\u2019est-ce pas&nbsp;? Vous croyez en J\u00e9sus&nbsp;: souvenez-vous de son amour et de ses promesses. Il vous prend \u00e0 Lui&nbsp;: c\u2019est pour vous rendre heureux\u2026 Oh&nbsp;! je vous envie, tenez vraiment je vous envie&nbsp;: demain vous allez \u00eatre avec Lui, dans le ciel, et vous serez si heureux, si immens\u00e9ment heureux&nbsp;! Il vous aime, Lui, il gu\u00e9rira votre souffrance. Oh&nbsp;! oui, mourir, c\u2019est commencer \u00e0 vivre\u2026 notre vraie vie, pour toujours, l\u00e0-haut\u2026 Et vous y reverrez vos enfants, votre femme, bient\u00f4t&nbsp;! C\u2019est si peu de chose, ces quelques ann\u00e9es que nous passons ici\u2026 En attendant seulement.<\/p>\n\n\n\n<p>Et voil\u00e0 que, tout doucement, son visage s\u2019est d\u00e9tendu, est devenu serein. Comme un \u00e9cho, il r\u00e9p\u00e8te, suivant des yeux un songe int\u00e9rieur&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>La mort est le commencement de la vie\u2026 l\u00e0-haut, la patrie\u2026 toujours\u2026 Oui, c\u2019est vrai, cela\u2026 Oh&nbsp;! oui, sterben is leben, mourir c\u2019est vivre\u2026 Mourir, c\u2019est vivre&nbsp;! [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>Et, longuement, fraternellement, dans la foi commune qui nous unit \u00e0 Dieu, nous parlons du ciel, de l\u2019amour, de la vie, et de choses merveilleuses et tr\u00e8s douces&nbsp;: les choses \u00e9ternelles pour lesquelles Dieu a cr\u00e9\u00e9 tout c\u0153ur qui sait aimer\u2026&nbsp;\u00bb (P.82-83).<\/p>\n\n\n\n<p>En lisant cela, j\u2019ai du mal \u00e0 croire que c\u2019est le m\u00eame homme qui jugeait si mal le repas du Seigneur protestant, alors qu\u2019ici, il agit en v\u00e9ritable chr\u00e9tien face \u00e0 un autre chr\u00e9tien, en fr\u00e8re face \u00e0 un fr\u00e8re qui partage la m\u00eame esp\u00e9rance que lui. C\u2019est cela la faiblesse humaine&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Au fil des pages on trouve d\u2019autres \u00e9pisodes tout aussi \u00e9mouvants et vrais que celui-ci. Ainsi, un jour assiste-t-il \u00e0 la dispute de deux soldats qui injurient en m\u00eame temps l\u2019aum\u00f4nier qui cherche \u00e0 les calmer. Il discute ensuite avec ce pr\u00eatre qui lui confie que ces deux gar\u00e7ons sont ses deux pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s, qu\u2019ils sont de bons gar\u00e7ons. Or, tout ce qu\u2019en a entendu Lekeux est paroles violentes, blasph\u00e8mes et menaces. Quelques minutes apr\u00e8s, un obus fracasse la cave o\u00f9 ils \u00e9taient cach\u00e9s, tue l\u2019une des gar\u00e7ons et blesse \u00e0 mort l\u2019autre qui agonise. Il les voit alors serrer la main du cur\u00e9 et r\u00e9clamer de lui les paroles qui vont les aider \u00e0 aller vers Dieu, auquel ils croient tous les deux. Peu apr\u00e8s, le cur\u00e9 montre la lettre qu\u2019un des deux avait \u00e9crite pour ses parents&nbsp;: c\u2019est une lettre pleine d\u2019amour pour les parents et de haine pour la guerre qui rend trop dur le c\u0153ur des hommes. Martial comprend alors qu\u2019il avait mal jug\u00e9 ces deux jeunes hommes, car jug\u00e9s sur l\u2019apparence, alors que Dieu \u00ab&nbsp;regarde au c\u0153ur&nbsp;\u00bb, comme le dit la Bible. Ce passage est extr\u00eamement \u00e9mouvant et nous montre \u00e0 quel point nous pouvons, tous, passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 des personnes et mal les juger.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faudrait encore citer de nombreuses pages de ce livre pour lui rendre justice. Mais il vaut encore mieux le lire. Je vous y encourage, car ce livre peut vous transformer int\u00e9rieurement, par la profondeur de ses r\u00e9flexions et par la beaut\u00e9 de la foi de Martial Lekeux et de ce qu\u2019elle lui a permis de vivre. Ce livre ne m\u2019a pas rendu militariste, mais je comprends que l\u2019on puisse prendre els rames pour se d\u00e9fendre quand on est attaqu\u00e9. Le risque est de se laisser submerger par la haine et de s\u2019y perdre \u00e0 jamais. Ce livre montre que pour cela, la foi chr\u00e9tienne est un fabuleux antidote. J\u2019ai tellement aim\u00e9 ce livre que je viens le commander dans une \u00e9dition neuve, car il est encore \u00e9dit\u00e9 en Belgique&nbsp;: je mets le lien \u00e0 la fin de cet article. L\u2019\u00e9diteur promet des photos in\u00e9dites de cette \u00e9poque et deux cartes pour mieux se situer, ce que l\u2019\u00e9dition original ne contenait pas. Vous savez ce qu\u2019il vous reste \u00e0 faire&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac \u2013 Ao\u00fbt 2026.<\/p>\n\n\n\n<p>O\u00f9 commander ce livre&nbsp;? Editions De Schorre, Bruxelles&nbsp;: 19 \u20ac, plus 5\u20ac de frais de port.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\nhttps:\/\/www.deschorre.net\/FR\/cloitres-tempete.php\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> H\u00e9l\u00e8ne Carr\u00e8re d\u2019Encausse, secr\u00e9taire perpatuelle de l\u2019Acad\u00e9mie fran_aise et historienne, d\u00e9c\u00e9d\u00e9e en 2025.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Librairie Plon, Paris, 1922. Dans le livre consacr\u00e9 \u00e0 la vie de sa m\u00e8re[1], Kolkhoze, que j\u2019ai chroniqu\u00e9 ailleurs, Emmanuel Carr\u00e8re dit qu\u2019elle employait souvent&#8230;<\/p>\n<div class=\"more-link-wrapper\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1556\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\">Mes clo\u00eetres dans la temp\u00eate \u2013 Fr. Martial Lekeux, Franciscain, commandant d\u2019artillerie.<\/span><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,6,19],"tags":[],"class_list":["post-1556","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-critiques","category-les-livres-litterature","category-religion-spiritualite","entry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1556","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1556"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1556\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1560,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1556\/revisions\/1560"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1556"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1556"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1556"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}