{"id":1540,"date":"2026-09-06T18:59:27","date_gmt":"2026-09-06T17:59:27","guid":{"rendered":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1540"},"modified":"2026-09-06T18:59:29","modified_gmt":"2026-09-06T17:59:29","slug":"memoires-de-guerre-vol-1-lappel-1940-1942-charles-de-gaulle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1540","title":{"rendered":"M\u00e9moires de guerre \u2013 vol. 1\u00a0: L\u2019appel, 1940-1942 \u2013 Charles de Gaulle"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Livre de poche, 1966 (premi\u00e8re \u00e9dition, PLON, 1954)<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux films La bataille de Gaulle viennent, tr\u00e8s opportun\u00e9ment et de belle mani\u00e8re, reparler de l\u2019\u00e9pop\u00e9e du G\u00e9n\u00e9ral de Gaulle durant la Seconde Guerre mondiale. Ce sont d\u2018ailleurs les films qui m\u2019ont donn\u00e9 envie d\u2019aller me replonger dans ces M\u00e9moires que je n\u2019avais que parcourus, en partie pour aller v\u00e9rifier des points de d\u00e9tail historiques, car, par ailleurs, ces films sont tr\u00e8s bien document\u00e9s et ne contiennent aucune grosse erreur de fait, tout en pr\u00e9sentant une interpr\u00e9tation avec laquelle, parfois, un historien peut ne pas \u00eatre d\u2019accord. Mais l\u00e0 n\u2019est pas mon propos&nbsp;; cependant, si vous n\u2019avez pas encore vu ces films, t\u00e2chez de le faire, car ils sont une bonne introduction \u00e0 la complexit\u00e9 du personnage et de la p\u00e9riode.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/De-Gaulle-lappel-couv-LDP.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"400\" height=\"601\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/De-Gaulle-lappel-couv-LDP.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1541\" style=\"width:275px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/De-Gaulle-lappel-couv-LDP.jpg 400w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/De-Gaulle-lappel-couv-LDP-200x300.jpg 200w\" sizes=\"auto, (max-width: 400px) 100vw, 400px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>En visitant le M\u00e9morial de Colombey-les-deux-\u00e9glises, il y a quelques ann\u00e9es, j\u2019avais acquis le volume de La Pl\u00e9iade qui reprend les M\u00e9moires de guerre et les M\u00e9moires d\u2019espoir. Mais pour une lecture \u00ab&nbsp;tout-terrain&nbsp;\u00bb, j\u2019ai fait le choix d\u2019une vieille \u00e9dition en livre de poche, plus transportable sans risque de dommages. De plus, en comparant les deux \u00e9ditions, je me suis aper\u00e7u que La Pl\u00e9iade avait reproduit l\u2019int\u00e9gralit\u00e9 du texte original, <strong>mais<\/strong> en omettant tous les documents. Or, ceux-ci peuvent s\u2019av\u00e9rer \u00e9clairants, pendant ou apr\u00e8s la lecture, facilement consultables, car class\u00e9s par ordre chronologique. La version du livre de poche comprend une centaine de pages de ces documents (lettres, t\u00e9l\u00e9gramme, rapports, discours\u2026), ce qui n\u2019est qu\u2019une s\u00e9lection puisque, poss\u00e9dant par ailleurs les volumes complets des documents \u2013 achet\u00e9s dans une brocante en croyant acqu\u00e9rir le texte&nbsp;! -, le volume 1 correspondant &nbsp;\u00e0 l\u2019appel comprend plus de 500 pages de documents. Les \u00e9diteurs du Livre de poche ont donc op\u00e9r\u00e9 une s\u00e9lection assez drastique. Je pr\u00e9cise que l\u2019on peut parfaitement lire le texte seul, il se suffit \u00e0 lui-m\u00eame, les documents \u00e9tant pour les m\u00e9ticuleux, les passionn\u00e9s ou les historiens.<\/p>\n\n\n\n<p>Lire de Gaulle c\u2019est faire une lecture pluridimensionnelle, litt\u00e9raire, historique, politique et personnelle. Pr\u00e9cisons que la partie personnelle est extr\u00eamement r\u00e9duite et qu\u2019il s\u2019agit en fait de renseignements glan\u00e9s entre les lignes ou de phrases \u00e9parses, la nature du G\u00e9n\u00e9ral et son \u00e9ducation le poussant \u00e0 la plus grande r\u00e9serve.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me souviens, il y a quelques ann\u00e9es d\u2019une temp\u00eate dans un verre d\u2019eau cr\u00e9\u00e9e par les belles \u00e2mes de gauche (quand cela existait peut-\u00eatre encore&nbsp;!) lorsque les M\u00e9moires furent mises au programme de terminale litt\u00e9raire, pour le baccalaur\u00e9at. On entendit alors ces \u00ab&nbsp;purs&nbsp;\u00bb crier \u00e0 la man\u0153uvre politique, \u00e0 l\u2019endoctrinement et \u00e0 la manipulation des jeunes esprits. Nonobstant le fait que les jeunes en question puissent travailler assez \u00e0 fond ce texte pour en d\u00e9celer les \u00e9ventuelles manipulations psychologiques, ce combat picrocholin traduit surtout l\u2019ignorance crasse de ceux qui le men\u00e8rent et leur petitesse. Pour accuser, il faut des arguments, et pour avoir des arguments, il faut avoir lu&nbsp;! Le G\u00e9n\u00e9ral est incontestablement un \u00e9crivain et il aurait eu bien plus sa place \u00e0 l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise qu\u2019un Val\u00e9ry Giscard d\u2019Estaing. Lisant en parall\u00e8le les M\u00e9moires du G\u00e9n\u00e9ral et Les M\u00e9moires d\u2019outre-tombe de Chateaubriand, je ne crains pas d\u2019affirmer qu\u2019au point de vue de la ma\u00eetrise de la langue et du style, le G\u00e9n\u00e9ral fait jeu \u00e9gal avec le Vicomte. Ce sont plut\u00f4t la rigueur et le refus de tout d\u00e9bordement personnel qui peuvent nuire \u00e0 la reconnaissance de ce talent. Mais je me suis souvent pris \u00e0 relire des phrases magnifiques sur des sujets purement militaires. C\u2019est donc entendu, contester \u00e0 de Gaulle de pouvoir \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme un grand \u00e9crivain fran\u00e7ais du XXe si\u00e8cle est d\u2019une b\u00eatise rare qui d\u00e9shonore ceux qui l\u2019osent. Je ne vais pas me livrer ici \u00e0 une critique litt\u00e9raire serr\u00e9e, c\u2019est le travail de sp\u00e9cialistes et, de plus, cela me lasserait vite \u2013 \u00e0 trop d\u00e9monter l\u2019horloge, on ne jouit plus de la beaut\u00e9 de sa marche. Je propose donc \u00e0 mon lecteur de juger sur pi\u00e8ce avec le premier paragraphe de ce volume, dont l\u2018incipit est devenu proverbial, \u00e0 juste titre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<strong>Toute ma vie, je me suis fait une certaine id\u00e9e de la France. Le sentiment me l&rsquo;inspire aussi bien que la raison. Ce qu&rsquo;il y a, en moi, d&rsquo;affectif imagine naturellement la France, telle la princesse des contes ou la madone aux fresques des murs, comme vou\u00e9e \u00e0 une destin\u00e9e \u00e9minente et exceptionnelle. J&rsquo;ai, d\u2019instinct, l&rsquo;impression que la Providence l&rsquo;a cr\u00e9\u00e9e pour des succ\u00e8s achev\u00e9s ou des malheurs exemplaires. S&rsquo;il advient que la m\u00e9diocrit\u00e9 marque, pourtant, ses faits et gestes, j&rsquo;en \u00e9prouve la sensation d&rsquo;une absurde anomalie, imputable aux fautes des Fran\u00e7ais, non au g\u00e9nie de la patrie. Mais aussi, le c\u00f4t\u00e9 positif de mon esprit me convainc que la France n&rsquo;est r\u00e9ellement elle-m\u00eame qu&rsquo;au premier rang; que, seules, de vastes entreprises sont susceptibles de compenser les ferments de dispersion que son peuple porte en lui-m\u00eame; que notre pays, tel qu&rsquo;il est, parmi les autres, tels qu&rsquo;ils sont, doit, sous peine de danger mortel, viser haut et se tenir droit. Bref, \u00e0 mon sens, la France ne peut \u00eatre la France sans la grandeur. <\/strong>(p.6)&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Copie-de-La-Boisserie-2-photos.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"908\" height=\"636\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Copie-de-La-Boisserie-2-photos.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1543\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Copie-de-La-Boisserie-2-photos.jpg 908w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Copie-de-La-Boisserie-2-photos-300x210.jpg 300w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/Copie-de-La-Boisserie-2-photos-768x538.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 908px) 100vw, 908px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em><strong>La Boisserie, la maison de la famille de Gaulle o\u00f9 furent \u00e9crites Les m\u00e9moires de guerre<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Qui saurait rester insensible \u00e0 cette \u00e9criture (en sus de son contenu)&nbsp;? Cette premi\u00e8re phrase hante tous les livres d\u2019histoire du XXe si\u00e8cle et fut et sera reprise par bien des orateurs ou \u00e9crivains, pour ne pas dire par des \u00ab&nbsp;p\u00e9kins ordinaires&nbsp;\u00bb comme moi. Il faut lire ces M\u00e9moires \u00e0 petite dose, jour apr\u00e8s jour, sans doute comme l\u2019auteur les a \u00e9crites dans son bureau octogonal de Colombey, durant sa <em>travers\u00e9e du d\u00e9sert <\/em>politique comme disent les professionnels de la chose. Il y a un vrai plaisir de lecteur en parcourant ces pages, un lecteur qui sera sans doute, plus tard, appel\u00e9 \u00e0 ouvrir ces volumes au hasard et en parcourir quelque page, comme on revient sur les lieux d\u2019une belle idylle pass\u00e9e. Je donnerai, in fine, un autre extrait de cette prose remarquable.<\/p>\n\n\n\n<p>Lecture historique, \u00e9videmment. Ici, il faut, d\u2019embl\u00e9e, souligner la grande rigueur factuelle du G\u00e9n\u00e9ral, qui travaille vraiment en historien. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 agr\u00e9ablement surpris par le recul pris dans les comptes-rendus et les portraits de personnages, y compris adverses. Jamais il ne laisse la passion prendre le dessus. Tout au plus trahit-il parfois un attachement fort, comme lorsqu\u2019il parle de Leclerc ou de Koenig. Mais il fait le choix, l\u00e9gitime, de l\u2019approche la plus distanci\u00e9e possible. Ce qui l\u2019am\u00e8ne, assez souvent, \u00e0 parler d\u2019\u00e9pisodes o\u00f9 il est impliqu\u00e9, de de Gaulle \u00e0 la troisi\u00e8me personne. Ne nous y trompons pas, ce n\u2019est pas l\u00e0 le \u00ab&nbsp;syndrome Alain Delon&nbsp;\u00bb d\u2019une forte m\u00e9galomanie, mais le pur d\u00e9sir de rendre compte des \u00e9v\u00e9nements avec objectivit\u00e9. C\u2019est alors que les documents sont importants, car ils viennent corroborer de mani\u00e8re&nbsp; nette le r\u00e9cit, avec des preuves ind\u00e9niables. Le g\u00e9n\u00e9ral a fait le choix de propose un plan th\u00e9matico-chronologique, en vastes chapitres fort bien d\u00e9limit\u00e9s&nbsp;: La pente, La chute, la France Libre, L\u2019Afrique, Londres, L\u2019Orient, Les Alli\u00e9s, La France Combattante. Il a articul\u00e9 son r\u00e9cit en tressant trois fils principaux&nbsp;: le travail qu\u2019il a d\u00fb accomplir pour la France, la mise en place d\u2019une France alternative \u00e0 Vichy, avec tous ses rouages \u00e9tablis&nbsp; progressivement, puis les combats et strat\u00e9gies diverses. Ce choix permet de ne pas lasser le lecteur en &nbsp;passant d\u2018un th\u00e8me \u00e0 l\u2019autre tout en d\u00e9roulant le fil du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Les hommes sont capitaux dans cette \u00e9pop\u00e9e. M\u00eame si la valeur supr\u00eame reste la France, rien ne serait possible sans les hommes et, d\u2019abord, sans l\u2019homme qui se dresse seul contre la d\u00e9faite. C\u2019est tout \u00e0 l\u2019honneur du G\u00e9n\u00e9ral de savoir dire ce qu\u2019il a fait tout en gardant la mesure. Il sait montrer l\u2019\u00e2pret\u00e9 des d\u00e9buts, lorsqu\u2019il est seul et c\u2019est Churchill qui le tient \u00e0 bout de bras&nbsp;; puis, peu \u00e0 peu, les ralliements&nbsp;, d\u2019abord une poign\u00e9e, et ensuite des groupes plus importants&nbsp;; on retient souvent, \u00e0 juste titre, l\u2019arriv\u00e9e des S\u00e9nans au complet, venant servir leur pays. Cependant, il fallut une foi de fer \u00e0 cet homme seul pour croire \u00e0 son destin. Nous lisons, entre les mots et les lignes, que des moments de grand doute l\u2019ont assailli. Mais il a aussi su compter sur une \u00e9quipe r\u00e9duite mais totalement d\u00e9vou\u00e9e. Dans ce contexte londonien minuscule \u00e9mergent des hommes qui auront plus tard un destin national, comme Ren\u00e9 Pleven ou Jacques Soustelle. Il y a aussi toute la geste des combattants. Pour lib\u00e9rer la France du joug nazi, il faut des soldats. De Gaulle essaie de recruter par tous les moyens. Les d\u00e9buts sont tr\u00e8s modestes, il songe \u00e0 renoncer. Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019une partie de l\u2019Afrique coloniale le rejoint, au prix d\u2019une strat\u00e9gie digne d\u2019un grand film d\u2019aventure. D\u00e8s lors, les troupes s\u2019\u00e9toffent des soldats coloniaux. Des officiers de carri\u00e8re rejoignent la France Libre, qui deviendra en 1942 La France Combattante, changement de nom significatif.<\/p>\n\n\n\n<p>Les id\u00e9es et la strat\u00e9gie sont capitales dans un conflit. En lisant ces pages, il appara\u00eet d\u00e8s le d\u00e9but, lors de la guerre perdue de mai-juin 1940, que le Colonel de Gaulle a des id\u00e9es strat\u00e9giques offensives et efficaces. Mais il se heurte \u00e0 l\u2019immobilisme d\u2019une hi\u00e9rarchie fossilis\u00e9e que le Capitaine Marc Bloch a parfaitement d\u00e9crit dans son chef-d\u2019\u0153uvre de circonstance, L\u2019\u00e9trange d\u00e9faite. De Gaulle ne devient g\u00e9n\u00e9ral que pour la d\u00e9faite, pour entrer au gouvernement de Paul Reynaud, le dernier gouvernement de la IIIe R\u00e9publique, celui qui verra les parlementaires voter en masse les pleins pouvoirs \u00e0 un vieux mar\u00e9chal de 84 ans, qui fut le colonel puis le g\u00e9n\u00e9ral du plus jeune capitaine de l\u2019arm\u00e9e fran\u00e7aise durant la Premi\u00e8re Guerre mondiale. Des id\u00e9es, cet officier en a , surtout depuis la victoire en trompe-l\u2019\u0153il de 1918. Il \u00e9crira plusieurs livres qui sont de v\u00e9ritables programmes militaires. Mais il ne sera pas \u00e9cout\u00e9, alors qu\u2019il est lu et admir\u00e9 \u00e0 Berlin, par les militaires nazis, qui voient en lui un homme \u00e9clair\u00e9 et moderne. C\u2019est un comble&nbsp;! Il ne peut accepter la d\u00e9faite. Jusqu\u2019au bout, il poussera Paul Raynaud \u00e0 partir \u00e0 Alger pour organiser la suite de la lutte. Mais il ne pourra vaincre la masse favorable \u00e0 P\u00e9tain et \u00e0 l\u2019armistice. Il s\u2019envole de bordeaux le 17 juin1940, pour Londres, bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 r\u00e9sister, il ne sait pas encore comment, mais c\u2019est une conviction in\u00e9branlable. Le lendemain, il prononce un discours \u00e0 la BBC, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019appui de Churchill. Bien peu de gens entendront en direct cet appel. Mais il va d\u00e8s lors circuler en format \u00e9crit et trouver un public en France, notamment parmi les \u00e9tudiants. De Gaulle est emport\u00e9, malgr\u00e9 lui, dans cette folle aventure. Il sait qu\u2019il ne peut capituler, mais il n\u2019a pas de plan pr\u00e9cis, il va tout improviser au fil des jours. Son r\u00e9cit montre bien que ce fut tr\u00e8s souvent qu\u2019il se trouva au bord du pr\u00e9cipice. Il fallait une bonne dose d\u2019une forme de m\u00e9galomanie pour traverser toutes ces \u00e9preuves. Il fallait aussi un caract\u00e8re tr\u00e8s dur, souvent cassant, une absence apparente de sentimentalit\u00e9 pour avaler toutes les avanies du parcours. \u00c0 la fin du volume, on sent que ce premier stade, celui o\u00f9 l\u2019existence m\u00eame de la France Libre \u00e9tait menac\u00e9e, est pass\u00e9. Mais le G\u00e9n\u00e9ral ne se leurre pas, il sait qu\u2019il va devoir composer avec la politique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me niveau de lecture est en effet la lecture politique de ces M\u00e9moires. Par nature, un officier sup\u00e9rieur ne fait pas de politique, cela lui est l\u00e9galement interdit, m\u00eame si tout le monde sait que les officiers ont des id\u00e9es politiques et qu\u2019en France, elles sont plut\u00f4t de droite. On a dit que de Gaulle aurait \u00e9t\u00e9, initialement, monarchiste. Ce ne serait pas sociologiquement et historiquement absurde. Mais, je puis affirmer que dans ces M\u00e9moires rien ne permet de le dire et que toute sa d\u00e9marche est port\u00e9e par un d\u00e9sir de l\u00e9gitimit\u00e9 d\u00e9mocratique et le respect des institutions repr\u00e9sentatives \u00e0 venir. La suite de son histoire publique le confirmera, n\u2019en d\u00e9plaise \u00e0 ceux qui ont voulu voir en lui un dictateur. Ce que de Gaulle ne supporte pas, c\u2019est la veulerie et le d\u00e9faitisme. Il n\u2019est nullement antiparlementariste&nbsp;; \u00e0 aucun moment de ce texte, il ne parle des d\u00e9put\u00e9s qui ont trahi la R\u00e9publique. Ce qu\u2019il ne supporte pas, c\u2019est la trahison de la France par son officier le plus prestigieux et le suivisme des politiciens et du peuple, en grande partie. Tr\u00e8s vite, dans la lecture de ces M\u00e9moires, nous voyons qu\u2019il est conscient qu\u2019il faudra reconstruire tout le syst\u00e8me politique du pays apr\u00e8s la victoire. Il l\u2019\u00e9crit \u00e0 plusieurs reprises. Il compte d\u2019ailleurs beaucoup sur les hommes, plut\u00f4t&nbsp; jeunes qui l\u2019entourent \u00e0 Londres. Il veut une France d\u00e9mocratique, d\u00e9barrass\u00e9e de l\u2019impuissance de la IIIe R\u00e9publique, c\u2019est un fait av\u00e9r\u00e9. Mais sa vision politique est surtout ext\u00e9rieure. C\u2019est la grandeur de la France, son statut, son r\u00f4le apr\u00e8s guerre qui l\u2019obs\u00e8dent. N\u2019avons-nous pas lu \u00e0 la fin du premier paragraphe de son livre la phrase suivante&nbsp;: \u00ab&nbsp;Bref, \u00e0 mon sens, la France ne peut \u00eatre la France sans la grandeur.&nbsp;\u00bb Il va donc se montrer inflexible sur la souverainet\u00e9 de la France et son int\u00e9grit\u00e9 territoriale. Le livre en montre de tr\u00e8s nombreux exemples. Il va au combat d\u00e8s que n\u00e9cessaire et en termes tr\u00e8s abrupts. Churchill en a fait les frais souvent. Mais aussi ses ministres divers. Pas touche \u00e0 la France. Certes, elle est vaincue, \u00e0 terre et occup\u00e9e, mais elle reste la France, ce grand pays phare de l\u2019humanit\u00e9. De Gaulle a une vraie mystique de son pays. Quand il discerne le moindre risque d\u2019une atteinte \u00e0 ses droits, il sort ses griffes. Il n\u2018h\u00e9site pas \u00e0 ruser, \u00e0 faire du chantage, \u00e0 jouer sur les inimiti\u00e9s, voire \u00e0 composer avec les Russes pour forcer les Anglo-am\u00e9ricains \u00e0 envoyer ses troupes combattre en Lybie. L\u00e0 aussi, il s\u2019av\u00e8re tr\u00e8s fin strat\u00e8ge et, s\u2019il n\u2019est pas un politique, il a un tr\u00e8s grand sens du politique. N\u2019oublions pas que, dans l\u2019antiquit\u00e9 grecque, le strat\u00e8ge \u00e9tait un dirigeant de la Cit\u00e9. On comprendra toute la grandeur de cette vision de la France quand il pr\u00e9sidera \u00e0 ses destin\u00e9es. Ces M\u00e9moires permettent au lecteur curieux de l\u2019histoire de la France apr\u00e8s 1945 de comprendre les racines de la diplomatie fran\u00e7aise \u00e0 partir de 1958, sachant que c\u2019est sans doute dans ce domaine que l\u2019h\u00e9ritage du G\u00e9n\u00e9ral a \u00e9t\u00e9 le plus f\u00e9cond, puisque ses principes sont encore&nbsp; les grandes lignes de notre politique ext\u00e9rieure (sans les moyens de les appliquer, mais c\u2019est une autre histoire).<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/La-Boisserie-2-photos.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"898\" height=\"595\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/La-Boisserie-2-photos.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1542\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/La-Boisserie-2-photos.jpg 898w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/La-Boisserie-2-photos-300x199.jpg 300w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2026\/09\/La-Boisserie-2-photos-768x509.jpg 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 898px) 100vw, 898px\" \/><\/a><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><em><strong>Le bureau du G\u00e9n\u00e9ral, dans la tour octogonale rajout\u00e9e \u00e0 la maison apr\u00e8s la guerre: le lieu de l&rsquo;\u00e9criture<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, que peut-on conna\u00eetre d\u2019un homme aussi secret que le G\u00e9n\u00e9ral de Gaulle, en lisant ses M\u00e9moires&nbsp;? Je l\u2019ai dit et je le redis, nous sommes l\u00e0 \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 des <em>M\u00e9moires d\u2019Outre-tombe<\/em> o\u00f9 Chateaubriand se d\u00e9voile constamment (dans la lign\u00e9e du romantisme ambiant). On ne trouve aucun paragraphe complet qui parle de l\u2019homme de Gaulle ou de sa famille. Il faut \u00eatre aux aguets et grappiller de br\u00e8ves informations, diss\u00e9min\u00e9es dans les autres trames du r\u00e9cit. On sait, par les historiens, que sa famille avait fui la maison de Colombey et \u00e9tait venue se r\u00e9fugier dans la famille bretonne. Ils d\u00e9cid\u00e8rent, sur le conseil du G\u00e9n\u00e9ral, de fuir en bateau et de gagner l\u2019Angleterre. Ce fut tr\u00e8s difficile, dangereux et il s\u2019inqui\u00e8te beaucoup de ne pas avoir de nouvelles. Enfin, il apprit qu\u2019ils \u00e9taient sains et saufs et en Angleterre. D\u00e8s lors, il va s\u2019efforcer d\u2019avoir sa famille pr\u00e8s de lui. Il fait une rapide allusion aux changements de domiciles du s\u00e9jour londonien, mais nous n\u2019en savons pas plus. On sait qu\u2019il se d\u00e9brouillait pour passer un peu de temps avec Anne et Yvonne. Son fils et sa fille vivaient leurs vies&nbsp;: le fils \u00e9tait dans la marine de guerre et la fille continuait ses \u00e9tudes. Et c\u2019est tout ce qui filtre des plus de trois cents pages du livre&nbsp;! Sur les \u00e9tats d\u2019\u00e2me du g\u00e9n\u00e9ral, il ne faut pas en attendre plus. Tr\u00e8s symptomatiquement, c\u2019est seulement dans la derni\u00e8re page du volume qu\u2019il fracture un tout petit peu l\u2019armure. Je vous donne ces derni\u00e8res lignes&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<strong>Je fais le bilan du pass\u00e9. Il et positif, mais cruel. \u00ab\u00a0Homme par homme, morceau par morceau&nbsp;\u00bb, la France Combattante est, assur\u00e9ment, devenue solide et coh\u00e9rente. Mais, pour payer ce r\u00e9sultat, combien a-t-il fallu de pertes, de chagrins, de d\u00e9chirements! La phase nouvelle, nous l&rsquo;abordons avec des moyens appr\u00e9ciables: 70 000 hommes sous les armes, des chefs de haute qualit\u00e9, des territoires en plein effort, une r\u00e9sistance int\u00e9rieure qui va croissant, un gouvernement ob\u00e9i, une autorit\u00e9 connue, sinon reconnue dans le monde. Nul doute que la suite des \u00e9v\u00e9nements doive faire lever d&rsquo;autres forces. Pourtant, je ne me leurre pas sur les obstacles de la route : puissance de l&rsquo;ennemi; malveillance des \u00c9tats alli\u00e9s; parmi les Fran\u00e7ais, hostilit\u00e9 des officiels et des privil\u00e9gi\u00e9s, intrigues de certains, inertie d&rsquo;un grand nombre et, pour finir, danger de subversion g\u00e9n\u00e9rale. <\/strong><strong><u>Et moi, pauvre homme! aurai-je assez de clairvoyance, de fermet\u00e9, d&rsquo;habilet\u00e9 pour ma\u00eetriser jusqu&rsquo;au bout les \u00e9preuves?<\/u> Quand bien m\u00eame, d&rsquo;ailleurs, je r\u00e9ussirais \u00e0 mener \u00e0 la victoire un peuple \u00e0 la fin rassembl\u00e9, que sera, ensuite, son avenir? Entre-temps, combien de ruines se seront ajout\u00e9es \u00e0 ses ruines, de division \u00e0 ses divisions? Alors, le p\u00e9ril pass\u00e9, les lampions \u00e9teints, quels flots de boue d\u00e9ferleront sur la France? <\/strong>(p. 326).&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Je souligne la seule phrase vraiment personnelle de cette conclusion. On y sent, un instant, un homme qui a conscience de ses limites et de l\u2019ampleur de la t\u00e2che qui l\u2019attend, un peu \u00e9cras\u00e9 par tout ce qui vient. Comment ne le serait-il pas&nbsp;? On appr\u00e9ciera aussi, h\u00e9las&nbsp;!, la lucidit\u00e9 de la phrase finale, qui laisse entrevoir des lendemains qui d\u00e9chantent.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est peu de dire que les M\u00e9moires de guerre sont une \u0153uvre de premier ordre, comme leur auteur est un homme d\u2019exception. Ce qui ne signifie pas qu\u2019il soit en tout admirable et qu\u2019il n\u2019ait pas commis de grandes erreurs, mais rappelons-nous les mots de P\u00e9guy, une des grandes influences de de Gaulle&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ils ont les mains pures, mais ils n\u2019ont pas de mains&nbsp;!&nbsp;\u00bb L\u2019exercice du pouvoir am\u00e8ne \u00e0 faire des choix, \u00e0 trancher des situations, \u00e0 commettre des actes lourds. Pour Charles de Gaulle, la ligne directrice \u00e9tait la s\u00e9curit\u00e9 et la grandeur de la France. Chateaubriand, qui admirait le g\u00e9nie de Bonaparte, ne lui a jamais pardonn\u00e9 l\u2019ex\u00e9cution du Duc d\u2019Enghien, crime gratuit selon lui, car il ne repr\u00e9sentait aucune menace pour le pays. On reprochera \u00e0 de Gaulle pr\u00e9sident de ne pas avoir graci\u00e9 le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, l\u2019auteur d\u2019un attentat contre lui. \u00c0 chacun de juger. Mais, pensons \u00e0 ce que nous aurions fait en de telles circonstances, et cela nous rendra plus prudent dans nos jugements.<\/p>\n\n\n\n<p>Le G\u00e9n\u00e9ral de Gaulle est un grand \u00e9crivain. Il a choisi de vouer sa plume \u00e0 la guerre et \u00e0 la politique. Mais ces textes ne l\u2019emp\u00eachent pas laisser appara\u00eetre sa grande culture, notamment antique et litt\u00e9raire \u2013 de nombreuses allusions pars\u00e8ment le texte -, en cela fruit d\u2019une instruction qui donnait des humanit\u00e9s \u00e0 ses enfants, les armant pour comprendre la vie. Il faut lire et relire ce texte qui doit avoir une place de choix dans nos biblioth\u00e8ques.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac \u2013 Septembre 2026.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Livre de poche, 1966 (premi\u00e8re \u00e9dition, PLON, 1954) Les deux films La bataille de Gaulle viennent, tr\u00e8s opportun\u00e9ment et de belle mani\u00e8re, reparler de l\u2019\u00e9pop\u00e9e&#8230;<\/p>\n<div class=\"more-link-wrapper\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1540\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\">M\u00e9moires de guerre \u2013 vol. 1\u00a0: L\u2019appel, 1940-1942 \u2013 Charles de Gaulle<\/span><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,5,6],"tags":[],"class_list":["post-1540","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-critiques","category-les-livres-essais","category-les-livres-litterature","entry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1540","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1540"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1540\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1544,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1540\/revisions\/1544"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1540"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1540"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1540"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}