{"id":1381,"date":"2025-07-26T18:44:49","date_gmt":"2025-07-26T17:44:49","guid":{"rendered":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1381"},"modified":"2025-07-26T18:44:50","modified_gmt":"2025-07-26T17:44:50","slug":"les-regles-du-mikado-erri-de-luca","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1381","title":{"rendered":"Les r\u00e8gles du mikado \u2013 Erri De Luca"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><strong>Gallimard, collection NRF, 2024, 154 pages.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un nouveau livre de De Luca, c\u2019est No\u00ebl avant l\u2019heure, un cadeau savour\u00e9, un plaisir anticip\u00e9\u2026 Autant dire que Les r\u00e8gles du mikado ont \u00e9t\u00e9 lues avec le plus grand bonheur, comme \u00e0 chaque livre nouveau de cet auteur et, encore une fois, je n\u2019ai nullement \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7u.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/les-regles-du-mikado-erri-de-luca.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"730\" height=\"411\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/les-regles-du-mikado-erri-de-luca.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1382\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/les-regles-du-mikado-erri-de-luca.jpg 730w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2025\/07\/les-regles-du-mikado-erri-de-luca-300x169.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 730px) 100vw, 730px\" \/><\/a><\/figure>\n\n\n\n<p>Comme \u00e0 l\u2019accoutum\u00e9e, il y a beaucoup de l\u2019auteur dans le personnage principal de ce roman, dont nous ne conna\u00eetrons pas le nom. Comme lui, c\u2019est un solitaire, un homme qui aime la for\u00eat et la montagne, un homme avare de paroles. Mais aussi un homme qui n\u2019a aucun souci financier, ayant fort bien r\u00e9ussi sa vie professionnelle, dans le domaine de l\u2019horlogerie, o\u00f9 il poss\u00e8de plusieurs boutiques. Ayant peu de besoins, il a cr\u00e9\u00e9 une fondation \u00e0 but social, pour aider les personnes ne pouvant pas faire d\u2019\u00e9tude et pour leur donner une chance de le faire. Il y puise de l\u2019argent selon ses besoins, le reste de ses b\u00e9n\u00e9fices alimentant les fonds de cette organisation. Il passe l\u2019essentiel de son temps \u00e0 camper en montagne, pr\u00e8s de la fronti\u00e8re de Slov\u00e9nie, dans les tr\u00e8s beaux massifs de la r\u00e9gion. De Luca distillera quelques \u00e9l\u00e9ments de sa vie personnelle, mais au compte-gouttes, lors des \u00e9changes avec la seconde protagoniste du livre.<\/p>\n\n\n\n<p>Celle-ci est une tr\u00e8s jeune femme (j\u2019allais \u00e9crire jeune fille) de quinze ans, gitane slov\u00e8ne, qui vient de s\u2019enfuir de son clan et de son pays, pour \u00e9viter un mariage arrang\u00e9. Du contraste de ces deux personnages, un \u00ab&nbsp;vieux&nbsp;\u00bb et une tr\u00e8s jeune femme, na\u00eet tout l\u2019int\u00e9r\u00eat de la situation. Le vieil homme accepte de donner un abri \u00e0 la fugueuse, qui est extr\u00eamement m\u00e9fiante, et, peu \u00e0 peu, un dialogue s\u2019installe. Un rebondissement double survient, lorsque, d\u2019abord, le p\u00e8re fait irruption dans la tente et que le campeur doit le dissuader de croire que sa fille est l\u00e0, puis quand les gendarmes viennent contr\u00f4ler le vieil homme et le menacent de l\u2019amener au poste parce qu\u2019il manifeste un certain d\u00e9dain de leur autorit\u00e9. A chaque fois, la fille se faufile sous la tente et va se cacher en silence. &nbsp;A la suite de quoi l\u2019homme lui propose de descendre jusqu\u2019\u00e0 la mer, de louer des v\u00e9los et de poursuivre le camping l\u00e0-bas. Je passe sur une tentative d\u2019agression dans la tente, qui va les obliger \u00e0 fuir et \u00e0 se r\u00e9fugier dans un port o\u00f9 ils seront h\u00e9berg\u00e9s sur le bateau de p\u00eache d\u2019un ami. C\u2019est cette rencontre qui va d\u00e9cider du destin futur de la jeune femme&nbsp;: elle deviendra p\u00eacheur (faut-il dire p\u00eacheuse&nbsp;?), finira par \u00e9pouser le fils du marin, un militaire et en aura deux enfants. Elle ne reverra plus le vieil homme, qui va assurer son avenir en lui faisant verser une pension par la fondation, le temps qu\u2019elle trouve sa place dans la soci\u00e9t\u00e9 italienne. Ils \u00e9changeront seulement des lettres, qui constituent la deuxi\u00e8me partie du livre. Par ce proc\u00e9d\u00e9, l\u2019auteur raconte la suite de la vie de la jeune femme, son chemin de vie (elle habite dans une p\u00e9niche) et nous avons une r\u00e9ponse de l\u2019homme, \u00e2g\u00e9, qui lui raconte son mode d\u2019existence quasi autarcique en pleine nature. Il lui dit qu\u2019il \u00e9crit dans un cahier&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;J\u2019\u00e9cris dans un cahier ce que je n\u2019ai pas pu dire, m\u00eame \u00e0 toi. Je souris \u00e0 l\u2019id\u00e9e que quelqu\u2019un puisse le lire.&nbsp;\u00bb (P. 108).<\/p>\n\n\n\n<p>La derni\u00e8re partie est le texte de ce cahier, \u00e0 laquelle la femme r\u00e9pondra par une lettre \u00e9crite \u00e0 la fondation, sans aucune chance que l\u2019homme puisse la lire, puisqu\u2019apparemment il est mort. Et c\u2019est cette derni\u00e8re partie qui est le coup de ma\u00eetre de ce vieux routier de la fiction qu\u2019est Erri De Luca. Je ne donnerai pas les d\u00e9tails, ce serait vous priver du plaisir de la lecture de ce tr\u00e8s beau petit livre. Mais je peux simplement vous r\u00e9v\u00e9ler que tout le r\u00e9cit pr\u00e9c\u00e9dent est remis en question par ce cahier et qu\u2019il oblige le lecteur \u00e0 tout reconsid\u00e9rer, ce qui est une varie prouesse de romancier digne des plus grands. Rien de ce que nous avons lu jusqu\u2019alors n\u2019\u00e9tait ce qu\u2019il paraissait \u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le vrai sujet de ce livre n\u2019est pas, comme on le croit \u00e0 la lecture des cent premi\u00e8res pages, la rencontre de deux \u00eatres tr\u00e8s diff\u00e9rents. Ceci est seulement un des \u00e9l\u00e9ments de la v\u00e9ritable histoire, le cadre qui nous permet de saisir le fond r\u00e9el. C\u2019est une manipulation, l\u2019histoire d\u2019apparences trompeuses, de silences graves, de vies camoufl\u00e9es. De Luca fait la d\u00e9monstration de sa ma\u00eetrise totale de l\u2019\u00e9criture, non seulement au plan stylistique, mais surtout au plan narratif.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9crivain a fait des choix techniques radicaux&nbsp;: la premi\u00e8re partie est un dialogue continu entre les deux protagonistes, o\u00f9 il faut parfois revenir en arri\u00e8re pour bien v\u00e9rifier qui parle, car il n\u2019y a pas du tout d\u2019indications sur les changements de locuteurs. Ce choix absolu est l\u2019\u00e9crin dans lequel De Luca nous d\u00e9voile les deux personnalit\u00e9s de son r\u00e9cit. Il faut notamment saluer la beaut\u00e9 du personnage f\u00e9minin. Cette jeune gitane a un savoir brut extr\u00eamement important pour sa vie quotidienne, elle sait juger les gens, peser les dangers, faire les gestes qui sauvent, bref, elle est arm\u00e9e pour la survie en milieu hostile. Et cela, elle le doit \u00e0 son peuple, \u00e0 sa famille, au mode de vie de parias que durent mener les Roms dans les Balkans. Mais elle est en partie inadapt\u00e9e \u00e0 la vie italienne ordinaire, elle ne sait ni lire ni \u00e9crire. Ce sera d\u2019ailleurs sa premi\u00e8re t\u00e2che que d\u2019apprendre cela. En face d\u2019elle, un homme qui d\u00e9livre peu d\u2019informations sauf sur deux sujets qui semblent tr\u00e8s futiles&nbsp;: le jeu du mikado et l\u2019horlogerie. L\u2019homme analyse toutes les circonstances de la vie \u00e0 travers un jeu de baguettes japonais. Et cette m\u00e9taphore fonctionne parfaitement, gr\u00e2ce au talent de l\u2019\u00e9crivain. Quant \u00e0 l\u2019horlogerie, elle lui donne une vision m\u00e9caniste de l\u2019existence, o\u00f9 tout est reli\u00e9 et o\u00f9 il faut avoir les gestes les plus pr\u00e9cis. On comprend bien que De Luca n\u2019a pas choisi ces deux aspects par hasard. Ils lui permettent de proposer une lecture du monde o\u00f9 le hasard et la d\u00e9pendance sont d\u00e9cisifs. Ce qui prendra tout son sens dans la troisi\u00e8me partie du livre.<\/p>\n\n\n\n<p>Les lettres sont le second choix. On sait combien le genre \u00e9pistolaire peut \u00eatre performant en litt\u00e9rature. Ici, comme toujours chez l\u2019auteur, il n\u2019abuse pas de ce proc\u00e9d\u00e9. Quatre lettres, dont trois de l femme et une r\u00e9ponse assez longue de l\u2019homme. Le tout transitant par le biais de la fondation, qui se nomme, \u00f4 surprise, Mikado.<\/p>\n\n\n\n<p>Le cahier final est le retour \u00e0 la forme classique du r\u00e9cit. Il aura donc utilis\u00e9 trois moyens diff\u00e9rents pour faire avancer son projet, en les combinant de mani\u00e8re tr\u00e8s fluide.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici donc un livre que je vous recommande tr\u00e8s chaleureusement, comme chaque livre de cet auteur. De Luca occupe une place tr\u00e8s singuli\u00e8re dans les lettres europ\u00e9ennes&nbsp;; tant par sa vie et sa pens\u00e9e que par ses choix d\u2019\u00e9crivain. Il a un univers \u00e0 nul autre pareil. Un univers o\u00f9 la r\u00e9flexion politique n\u2019est jamais absente, mais en laissant la place \u00e0 la vie dans la sobri\u00e9t\u00e9 et la distance au monde capitaliste. Lire un livre de De Luca est un temps suspendu qu\u2019on aimerait prolonger au-del\u00e0 de la bri\u00e8vet\u00e9 des livres. On peut alors les relire r\u00e9guli\u00e8rement, car, comme les grands crus, ils vieillissent bien.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac, Les Bordes, juillet 2025.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Gallimard, collection NRF, 2024, 154 pages. Un nouveau livre de De Luca, c\u2019est No\u00ebl avant l\u2019heure, un cadeau savour\u00e9, un plaisir anticip\u00e9\u2026 Autant dire que&#8230;<\/p>\n<div class=\"more-link-wrapper\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1381\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\">Les r\u00e8gles du mikado \u2013 Erri De Luca<\/span><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,6],"tags":[],"class_list":["post-1381","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-critiques","category-les-livres-litterature","entry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1381","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1381"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1381\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1383,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1381\/revisions\/1383"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1381"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1381"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1381"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}