{"id":1143,"date":"2024-06-18T22:57:27","date_gmt":"2024-06-18T21:57:27","guid":{"rendered":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1143"},"modified":"2024-06-24T23:12:13","modified_gmt":"2024-06-24T22:12:13","slug":"lor-des-rivieres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1143","title":{"rendered":"L\u2019or des rivi\u00e8res : deux critiques oppos\u00e9es"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Fran\u00e7oise Chandernagor \u2013 Paris, Gallimard, 2024, 330 pages, 21\u20ac.<\/h2>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-large is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Lor-des-rivieres-couv_.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"714\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Lor-des-rivieres-couv_-714x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1145\" style=\"width:241px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Lor-des-rivieres-couv_-714x1024.jpg 714w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Lor-des-rivieres-couv_-209x300.jpg 209w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Lor-des-rivieres-couv_-768x1101.jpg 768w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/Lor-des-rivieres-couv_.jpg 886w\" sizes=\"auto, (max-width: 714px) 100vw, 714px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Un des secrets les mieux gard\u00e9s de France\u2026.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un des slogans qui fut utilis\u00e9 par le Comit\u00e9 D\u00e9partemental du Tourisme de Creuse, pour promouvoir son territoire. J\u2019avoue que la formule est belle (ce qui est rare pour des communicants) et terriblement vraie. Elle est, sous une forme tacite, au c\u0153ur de ce tr\u00e8s beau livre, personnel et testamentaire.<\/p>\n\n\n\n<p>En Creuse, Fran\u00e7oise Chandernagor demeure dans une commune voisine de la mienne, mais je n\u2019ai jamais eu le plaisir de la rencontrer, bien que j\u2019eus aim\u00e9 collaborer avec elle pour mes actions culturelles creusoises. Le pays (au sens fort et local de ce beau mot) est donc aussi le mien, depuis que j\u2019ai fait le choix, il y a bient\u00f4t vingt ans de m\u2019installer dans le d\u00e9partement le plus pauvre et le plus vieux de France, choix que, non seulement je n\u2019ai regrett\u00e9, mais que jeme &nbsp;f\u00e9licite r\u00e9guli\u00e8rement d\u2019avoir fait. Si vous lisez ce livre, j\u2019esp\u00e8re que vous comprendrez pourquoi.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/francoise-chandernagor-portrrait.webp\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"657\" height=\"438\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/francoise-chandernagor-portrrait.webp\" alt=\"\" class=\"wp-image-1144\" style=\"width:552px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/francoise-chandernagor-portrrait.webp 657w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/06\/francoise-chandernagor-portrrait-300x200.webp 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 657px) 100vw, 657px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>F. Chandernagor est une romanci\u00e8re connue et reconnue, \u00e0 la t\u00eate d\u2019une \u0153uvre romanesque importante, pl\u00e9biscit\u00e9e par les lecteurs, depuis son premier succ\u00e8s (si je ne me trompe pas) avec L\u2019all\u00e9e du roi, en 1981. Voici donc plus de quarante ans qu\u2019elle enchante ses lecteurs avec de belles histoires, fort bien document\u00e9es et bien \u00e9crites. &nbsp;Mais ce livre-l\u00e0 n\u2019est pas un roman, mais bien plut\u00f4t un livre de souvenirs et l\u2019\u00e9bauche de m\u00e9moires. C\u2019est le livre d\u2019une femme de t\u00eate qui voit s\u2019approcher les quatre-vingts ans et le temps de faire le point, sous l\u2019angle creusois. C\u2019est, sans aucun pathos, le temps de pr\u00e9voir o\u00f9 sera la derni\u00e8re demeure. Pour elle, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 fait&nbsp;: la double tombe qui l\u2019accueillera avec son mari est faite, il ne manque plus que la date du clap de fin. Elle sera donc inhum\u00e9e \u2013 j\u2019aime ce mot que nos tombeaux ont d\u00e9natur\u00e9, retourner \u00e0 l\u2019humus \u2013 dans sa propri\u00e9t\u00e9 de Creuse. Je croyais que cela \u00e9tait interdit par la loi de la R\u00e9publique, qui se m\u00eale de tout et surtout de ce qui ne la regarde pas, mais en v\u00e9rifiant, il s\u2019av\u00e8re que c\u2019est tout \u00e0 fait possible, \u00e0 condition de respecter des distances et r\u00e8gles, et assorti d\u2019une autorisation pr\u00e9fectorale. L\u2019auteure fait de ce choix une affirmation forte de son attachement \u00e0 la Creuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi la Creuse&nbsp;? Je dirais par les hasards d\u2019une origine paternelle myst\u00e9rieuse, dont elle nous livre le secret au fil des pages, mais que son nom \u00e9claire ais\u00e9ment. Chandernagor, \u00e7a ne sonne gu\u00e8re creusois ou fran\u00e7ais. Elle nous en raconte l\u2019histoire. Plus pr\u00e8s de nous, c\u2019est dans la branche maternelle que se trouve la racine creusoise. Elle en fait une rapide g\u00e9n\u00e9alogie, en insistant sur ses grands-parents, plus particuli\u00e8rement son grand-p\u00e8re, ma\u00e7on dans l\u2019\u00e2me et constructeur de la \u00ab&nbsp;maison biscornue&nbsp;\u00bb de Palaiseau o\u00f9 elle est n\u00e9e et a v\u00e9cu son enfance et sa jeunesse. C\u2019est pour elle l\u2019occasion de raconter la saga des ma\u00e7ons creusois et leur r\u00f4le dans l\u2019\u00e9dification des grandes villes du XIXe si\u00e8cle (Lyon, Toulouse, Limoges, mais surtout Paris), de citer Martin Nadaud, le puissant symbole de cette \u00e9pop\u00e9e, ma\u00e7on devenu d\u00e9put\u00e9 de la Creuse, comme son propre p\u00e8re le sera dans sa jeunesse. Car Chandernagor est un nom qui fut d\u2019abord connu par Andr\u00e9, le papa, autodidacte plut\u00f4t rigide, dont elle ne dit pas que du bien, notamment qu\u2019il fut un p\u00e8re absent ne s\u2019occupant pas de ses enfants. Si je l\u2019ai bien lue, il est maintenant centenaire (n\u00e9 en 1921). De cette ascendance familiale marchoise est n\u00e9e la pratique des migrations saisonni\u00e8res desquelles elle nous livre des r\u00e9cits \u00e9crits dans un style picaresque tr\u00e8s dr\u00f4le. Comme sont \u00e9galement tr\u00e8s dr\u00f4les, mais aussi touchants, les portraits multiples de Creusois connus depuis son enfance. Elle a pris soin de changer les noms de lieu et de personnes, mais il est certain que, comme chez Colette, les protagonistes ou leurs descendants pourront sans doute les identifier. Elle a suffisamment v\u00e9cu pour pouvoir brosser une \u00e9volution qui prend l\u2019allure d\u2019une \u00e9pop\u00e9e de l\u2019isolement et de la simplicit\u00e9 authentique.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Comme souvent dans les bons livres de souvenirs, les maisons ont une grande place. Il faut avoir atteint un certain \u00e2ge pour mesurer compl\u00e8tement l\u2019importance de la maison. Ce livre est l\u2019histoire de trois maisons. La premi\u00e8re est la \u00ab&nbsp;maison biscornue&nbsp;\u00bb de Palaiseau. Son grand-p\u00e8re, sans grands moyens, comme tous les ma\u00e7ons creusois, avait acquis un terrain \u00e9troit, pentu, en angle, sur lequel il s\u2019\u00e9vertua, au fil du temps \u00e0 monter des \u00e9tages les uns sur les autres, au fur et \u00e0 mesure que la famille s\u2019agrandissait. Telle qu\u2019elle la d\u00e9crit, elle me fait songer \u00e0 une de ces maisons des dessins anim\u00e9s du Japonais Hayao Miyazaki. Cette maison fut celle de l\u2019enfance, celle d\u2019o\u00f9 l\u2019on partait pour aller en Creuse le moment venu, celle o\u00f9 le grand-p\u00e8re fabriquait tout en b\u00e9ton, celle o\u00f9 on ajoutait des pi\u00e8ces quand un mariage avait lieu ou un enfant naissait. Fran\u00e7oise C. dit qu\u2019elle pensait qu\u2019elle s\u2019\u00e9croulerait, mais elle semble avoir bien tenu le coup.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me maison est celle des arri\u00e8re-grands-parents, la maison creusoise typique, d\u00e9nu\u00e9e de tout confort, mais o\u00f9 la vie bruissait, notamment celle des enfants de la famille. Cette maison \u00e9tait dans un village o\u00f9 la famille \u00e9tait int\u00e9gr\u00e9e et connue. C\u2019est l\u00e0 que l\u2019auteure nous livre ses savoureux portraits de femmes et d\u2019hommes du cru, souvent ironiques, mais jamais m\u00e9chants si ce n\u2019est avec les brutes. Ce sont des paysans vivant dans un pays isol\u00e9, loin des agitations des grandes villes, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 c\u2019est la radio qui est le m\u00e9dium majeur. Les Creusois sont pauvres, mais pas mis\u00e9rables, ils se \u00ab&nbsp;d\u00e9brouillent&nbsp;\u00bb comme on dit dans tous les territoires modestes et oubli\u00e9s. Et la petite fille vibre de toute sa sensibilit\u00e9, emmagasine ses moments de vie, les partage. Ainsi de la f\u00eate de la moisson, avec la batteuse et les libations qui l\u2019accompagnent. Ou de cette partie de p\u00eache illicite et nocturne pour aller capturer de gros poissons dans la proximit\u00e9 d\u2019un barrage. On le voit, ce sont des petites choses qui pourraient para\u00eetre insignifiantes vues de la grande ville, comme ces habitants sont consid\u00e9r\u00e9s comme des ploucs irr\u00e9ductibles. Mais les moments pass\u00e9s dans cette maison de famille rustique et parfois dure \u00e0 vivre \u2013 il faut lire la description de la douche construite par le grand-p\u00e8re \u2013 sont rest\u00e9s pour elle des heures de joie, car d\u00e9nu\u00e9es de tout artifice.<\/p>\n\n\n\n<p>La troisi\u00e8me maison sera aussi celle de \u00ab&nbsp;la derni\u00e8re demeure&nbsp;\u00bb. C\u2019est la maison personnelle, celle de la r\u00e9ussite d\u2019une femme au destin assez exceptionnel. Avec une grande pudeur, Fran\u00e7oise Chandernagor n\u2019aborde jamais sa carri\u00e8re professionnelle et son parcours. Elle fut pourtant la premi\u00e8re jeune fille (\u00e0 l\u2019\u00e9poque on pouvait encore dire cela sans encourir les foudres wokistes et f\u00e9ministes) \u00e0 sortir major de la prestigieuse Ecole nationale d\u2019Administration (ENA), la fameuse fabrique du pouvoir (1969). Visiblement, elle n\u2019avait pas d\u2019ambitions politiques, sans doute assez \u00e9coeur\u00e9e par l\u2019exemple de son p\u00e8re. Elle choisit donc de rentrer au Conseil d&rsquo;Etat o\u00f9 elle occupera diverses fonctions juridiques, en lien avec sa formation initiale de juriste. Elle se mettra en retraite de ce poste en 1993, quand elle pourra vivre de sa plume. De cela le lecteur ne saura rien. Elle ne parle que de sa vie d\u2019\u00e9crivain. Sa maison creusoise est le havre de calme o\u00f9 elle a pris l\u2019habitude d\u2019\u00e9crire. Elle a longtemps conserv\u00e9 l\u2019alternance migratoire h\u00e9rit\u00e9e de sa famille, puis elle a choisi de s\u2019y installer d\u00e9finitivement. Elle nous en fait une description bucolique, qui laisse transpara\u00eetre qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un domaine vaste qui la met \u00e0 labri du voisinage. Nous avons de tr\u00e8s belles descriptions des arbres de ce parc, de l\u2019\u00e9tang, des saisons\u2026 &nbsp;C\u2019est la maison de la maturit\u00e9, de l\u2019accomplissement. Certes, une maison, surtout en campagne, n\u2019est jamais achev\u00e9e, mais elle a quand m\u00eame sa propre finalit\u00e9 atteinte&nbsp;: \u00eatre le port d\u2019attache d\u00e9finitif.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut dire un mot du titre de ce recueil de souvenirs. C\u2019est d\u2019ailleurs par cette histoire qu\u2019elle ouvre son ouvrage. Ce titre est un cadeau d\u2019un de ses camarades du Jury Goncourt, Fran\u00e7ois Nourissier, qui l\u2019avait re\u00e7u lui-m\u00eame de Jean Paulhan, le c\u00e9l\u00e8bre \u00e9diteur de Gallimard, lequel lui avait sugg\u00e9r\u00e9 <em>L\u2019or de la Loire<\/em> pour un de ses livres. Nourissier n\u2019en a rien fait, il l\u2019a \u00e0 son tour offert \u00e0 Fran\u00e7oise Chandernagor, qui l\u2019a modifi\u00e9 en <em>L\u2019or des rivi\u00e8res<\/em>. Il n\u2019y pas eu de ru\u00e9e vers l\u2019or en Creuse, \u00e0 ma connaissance, mais l\u2019expression convient bien \u00e0 cette vieille province historique de la Marche, o\u00f9 l\u2019eau est omnipr\u00e9sente, tant par les milliers d\u2019\u00e9tangs que par le chevelu des ruisseaux et des rivi\u00e8res. D\u2019ailleurs, le m\u00eame CDT que j\u2019ai cit\u00e9 au d\u00e9but de cette chronique a aussi accouch\u00e9 d\u2019un slogan du type \u00ab&nbsp;La Creuse, le pays vert et bleu&nbsp;\u00bb, couleurs que l\u2019on retrouve sur le logo du d\u00e9partement. Oui, ce beau secret \u00e0 pr\u00e9server est riche de ses magnifiques for\u00eats, aux multiples essences, et de ses eaux vives et stagnantes. Il faut lire ce tr\u00e8s beau livre, bien cal\u00e9 dans un fauteuil profond, en face d\u2019une baie vitr\u00e9e donnant sur la campagne de Creuse (ou d\u2019ailleurs, si on n\u2019a pas la chance d\u2019\u00eatre en Creuse), un verre d\u2019excellent whisky ou Cognac \u00e0 port\u00e9e de main, et d\u00e9guster livre et alcool sans mod\u00e9ration \u2013 vous \u00eates chez vous, et merde \u00e0 la loi&nbsp;!.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac \u2013 Les Bordes \u2013 juin 2024.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Une fois cet article termin\u00e9, j&rsquo;ai eu envie d&rsquo;adopter le point de vue marxiste et r\u00e9diger une critique politique de cet ouvrage. Ce texte est un exercice de style argument\u00e9, il n&rsquo;est pas l&rsquo;expression de ma pens\u00e9e, mais ce que j&rsquo;aurais pu penser si je m&rsquo;\u00e9tais mis dans la peau d&rsquo;un militant LFI ou NPA.<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">L\u2019or des rivi\u00e8res<\/h1>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une critique politique<\/h2>\n\n\n\n<p>Voici un livre comme seule une certaine oligarchie fran\u00e7aise peut en produire. J\u2019entends par oligarchie, dans ce contexte, l\u2019ensemble des \u00e9lites culturelles parisiennes et leurs comp\u00e8res politiques et \u00e9conomiques. C\u2019est un fait notoire que notre pays est dirig\u00e9, de facto, par un petit nombre de personnes qui gravitent dans des cercles concentriques ou tangents dont l\u2019\u00e9picentre tourne autour des arrondissements centraux de la capitale. Fran\u00e7oise Chandernagor en est un exemple type&nbsp;: haut fonctionnaire ayant occup\u00e9 diverses fonctions au sein du prestigieux Conseil d\u2019Etat, club quasi priv\u00e9 r\u00e9serv\u00e9 aux \u00e9narques ou personnages politiques de haut rang en reconversion, elle est aussi un \u00e9crivain reconnu et, de surcro\u00eet, membre de l\u2019incontournable jury Goncourt qui fait la m\u00e9t\u00e9o litt\u00e9raire depuis des d\u00e9cennies. Donc pas vraiment une femme du petit peuple. Et pourtant, dans ce livre de souvenirs, elle se la joue comme une vraie petite-fille de ma\u00e7on creusois. Elle a d\u2019ailleurs gomm\u00e9 e allusion \u00e0 sa vie professionnelle&nbsp;: elle est une Creusoise de c\u0153ur et de raison&nbsp;! Il y a cependant un certain malaise \u00e0 lire son r\u00e9cit. D\u2019abord parce qu\u2019il fait d\u2019elle une jeune fille de plain-pied avec les villageois de Creuse. Ce qui ne peut avoir \u00e9t\u00e9 la v\u00e9rit\u00e9 vraie. Elle \u00e9tait une Parisienne qui venait passer ses vacances dans la maison de ses arri\u00e8re-grands-parents et jouait \u00e0 la petite paysanne le temps des cong\u00e9s scolaires. Son p\u00e8re fut longtemps d\u00e9put\u00e9 socialiste de la Creuse et elle \u00e9tait donc clairement identifi\u00e9e \u00e0 la bourgeoisie exog\u00e8ne. C\u2019est sans doute un travestissement de la v\u00e9rit\u00e9 que ce qu\u2019elle nous raconte. Est-ce de la mauvaise foi ou croit-elle vraiment ce qu\u2019elle a \u00e9crit&nbsp;? Les souvenirs lointains nous trompent souvent et nous avons tendance \u00e0 les embellir.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce qui peut le plus g\u00eaner le lecteur, surtout s\u2019il est lui-m\u00eame un vrai Creusois autochtone, c\u2019est le mis\u00e9rabilisme condescendant qui pr\u00e9side aux portraits de villageois et aux descriptions de la vie dans son enfance. La Creuse qu\u2019elle d\u00e9crit est une lointaine colonie de Paris dans laquelle on n\u2019arrive qu\u2019apr\u00e8s un p\u00e9riple long, dangereux et \u00e9puisant. On croirait lire George Sand d\u00e9crire ses voyages entre paris et le Berry au XIXe si\u00e8cle&nbsp;! Quand les Parisiens sont enfin arriv\u00e9s, ils vivent au contact de paysans rustres et simplets avec les enfants desquels on s\u2019amuse bien le temps d\u2019un \u00e9t\u00e9. Bien que ce ne soit nullement intentionnel, il y a de la morgue dans toutes ces descriptions humaines. Morgue instinctive du parisien envers le provincial rural profond et morgue de l\u2019intellectuel envers les primaires du cru. Ces \u00eatres frustes habitent des maisons au sol de terre battue, sentent mauvais, car ils ne se lavent jamais, les femmes font pipi debout directement sous leur jupon, etc.&nbsp; Vu de Paris, ces \u00eatres sont assez repoussants, comme une sorte de g\u00e9n\u00e9alogie des Gilets Jaunes, le plouc ne connaissant pas vraiment d\u2019\u00e9volution positive.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, la derni\u00e8re partie du livre, celle qui d\u00e9crit la maison acquise par l\u2019auteure, est un v\u00e9ritable acte d\u2019autosatisfaction bourgeoise. Le clou \u00e9tant d\u2019avoir pr\u00e9vu de se faire inhumer sur sa propri\u00e9t\u00e9, comme les seigneurs f\u00e9odaux autrefois dans leurs cimeti\u00e8res priv\u00e9s. Cette maison et son parc sont d\u00e9crits en termes lyriques et bucoliques qui rappellent la grande tradition litt\u00e9raire fran\u00e7aise des \u00e9crivains nantis.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est bien s\u00fbr pas question de remettre en cause l\u2019amour de Fran\u00e7oise Chandernagor pour la Creuse, mais seulement de le remettre en perspective par rapport \u00e0 l\u2019auteure et \u00e0 son histoire. Elle s\u2019abrite d\u2019ailleurs assez adroitement derri\u00e8re l\u2019origine d\u2019anciens esclaves indiens des Chandernagor pour se mettre au niveau des ma\u00e7ons creusois d\u2019hier et des habitants modestes et oubli\u00e9s d\u2019aujourd\u2019hui. Cet amour pourrait \u00eatre compar\u00e9 \u00e0 la passion des bourgeois bordelais pour le Bassin d\u2019Arcachon, une passion quasi coloniale.<\/p>\n\n\n\n<p>Finalement, la question essentielle est double&nbsp;: peut-on adopter un pays sans que celui-ci vous adopte, sur le long terme&nbsp;? Peut-on dire aimer un pays si l\u2019on a un regard condescendant sur ses habitants et si l\u2019on aime surtout ses paysages&nbsp;? C\u2019est au lecteur de ce livre de r\u00e9pondre, par l\u2019interpr\u00e9tation de sa propre lecture. Il peut y avoir deux lectures de ce livre, c\u2019est pourquoi il y a deux critiques tr\u00e8s diff\u00e9rentes. L\u2019une n\u2019est pas n\u00e9cessairement exclusive de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac \u2013 les Bordes&nbsp; &#8211; Juin 2024<\/p>\n\n\n\n<p><strong>PS&nbsp;: j\u2019ai acquis, par choix longuement m\u00fbri, une ancienne petite ferme dans le nord de la Creuse, il y a plus de quinze ans. J\u2019aime ce pays, ses paysages, ses habitants modestes, leurs plaisirs festifs bon enfant et leur capacit\u00e9 \u00e0 accueillir les r\u00e9sidents venus d\u2019ailleurs. Mais je sais que je serai toujours \u00ab&nbsp;le bordelais&nbsp;\u00bb pour les gens de mon hameau, alors qu\u2019\u00e0 Bordeaux j\u2019\u00e9tais le gars du P\u00e9rigord, o\u00f9 ma famille est enracin\u00e9e au moins depuis le XVIe si\u00e8cle. Je crois que l\u2019on peut cumuler les identit\u00e9s, sans tricher et s\u2019illusionner sur l\u2019enracinement \u00e0 l\u2019\u00e9chelle d\u2019une vie humaine. Ma vraie patrie c\u2019est l\u2019Aquitaine et surtout ma langue, le fran\u00e7ais, que je ch\u00e9ris et qui transcende les clivages r\u00e9gionaux. J\u2019ai adopt\u00e9 la Creuse, d\u2019une adoption pleini\u00e8re, mais je sais que la Creuse ne peut m\u2019adopter, elle peut juste m\u2019accepter pleinement.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Fran\u00e7oise Chandernagor \u2013 Paris, Gallimard, 2024, 330 pages, 21\u20ac. Un des secrets les mieux gard\u00e9s de France\u2026. C\u2019est un des slogans qui fut utilis\u00e9 par&#8230;<\/p>\n<div class=\"more-link-wrapper\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1143\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\">L\u2019or des rivi\u00e8res : deux critiques oppos\u00e9es<\/span><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,6],"tags":[],"class_list":["post-1143","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-critiques","category-les-livres-litterature","entry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1143","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1143"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1143\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1149,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1143\/revisions\/1149"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1143"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1143"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1143"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}