{"id":1128,"date":"2024-05-27T15:55:01","date_gmt":"2024-05-27T14:55:01","guid":{"rendered":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1128"},"modified":"2024-05-27T15:57:00","modified_gmt":"2024-05-27T14:57:00","slug":"les-invisibles-joel-peyrou-gerard-mordillat","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1128","title":{"rendered":"Les invisibles &#8211; Jo\u00ebl Peyrou \u2013 G\u00e9rard Mordillat"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/Les-invisibles-couv.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"665\" height=\"672\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/Les-invisibles-couv.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1129\" style=\"width:466px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/Les-invisibles-couv.jpg 665w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/05\/Les-invisibles-couv-297x300.jpg 297w\" sizes=\"auto, (max-width: 665px) 100vw, 665px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"> Paris, Les \u00e9ditions de l\u2019Atelier, 2010.<\/h2>\n\n\n\n<p>Ceux qui regardent la t\u00e9l\u00e9vision (il y en a encore, surtout chez les plus vieux) savent qu\u2019il existe une s\u00e9rie polici\u00e8re t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e qui s\u2019appelle Les invisibles, dont le th\u00e8me est de retrouver l\u2019identit\u00e9 et le meurtrier de gens obscurs ou sans papiers. C\u2019est d\u2018ailleurs plut\u00f4t une s\u00e9rie qui sort du magma g\u00e9n\u00e9ral qui inonde les \u00e9crans. Eh bien ce livre n\u2019a strictement aucun rapport, si ce n\u2019est l\u2019anonymat de ses protagonistes.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes face \u00e0 un livre de photojournalisme, comme on dit aujourd\u2019hui. Le photographe, c\u2019est Jo\u00ebl Peyrou, qui jouit d\u2019une certaine r\u00e9putation de qualit\u00e9 dans le milieu. Le grand documentariste G\u00e9rad Mordillat signe le texte de pr\u00e9sentation. Qui sont ces invisibles&nbsp;? J\u2019emprunte les mots de Mordillat.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp; Ce sont des hommes\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Des hommes au travail, photographi\u00e9s en couleur par Jo\u00ebl Peyrou. [\u2026&nbsp;&nbsp; ]<\/p>\n\n\n\n<p>Ce sont des menuisiers, des laveurs de vitres, des m\u00e9tallos, des ma\u00e7ons, des m\u00e9caniciens, des postiers\u2026 Des professionnels saisis dans le geste quotidien d eleur activit\u00e9, sans id\u00e9alisation, sans commis\u00e9ration, \u00e0 hauteur d\u2019\u0153il, \u00e0 hauteur d\u2019hommes. [\u2026]<\/p>\n\n\n\n<p>Ces hommes au travail sont des pr\u00eatres-ouvriers, des PO comme on les appelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Des OS du sacerdoce si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re.&nbsp;\u00bb (P.7.)<\/p>\n\n\n\n<p>Le titre est formidablement bien choisi, car il porte plusieurs sens qui s\u2019additionnent (on dirait qu\u2019ils sont polys\u00e9miques chez les universitaires cuistres). Ces hommes sont, comme tous les ouvriers, invisibles en tant qu\u2019eux-m\u00eames, interchangeables, comme la photographie de couverture le montre&nbsp;: un homme part dans la nuit, \u00e0 la fin de sa journ\u00e9e de travail, il quitte l\u2019entrep\u00f4t de mat\u00e9riel. C\u2019est un travailleur lambda, un anonyme, un invisible. Mais cet homme est aussi un pr\u00eatre invisible au peuple de l\u2019\u00c9glise catholique. Il est hors de sa fonction habituelle, sans les v\u00eatements et ustensiles sacerdotaux. Il a un bleu de travail, rien n\u2019indique qu\u2019il s\u2019agit d\u2019un porteur de sacrements. Les chr\u00e9tiens ne le voient pas plus comme pr\u00eatre que comme ouvrier. Enfin, ces hommes sont aussi invisibles \u00e0 leurs coll\u00e8gues, tant que ceux-ci n\u2019ont pas li\u00e9 connaissance intime avec eux. Le PO ne met jamais en avant sa qualit\u00e9 religieuse, c\u2019est un \u00e9l\u00e9ment de base de sa vie professionnelle. Il est l\u00e0 comme ouvrier, facteur, employ\u00e9, pas comme pr\u00eatre ou aum\u00f4nier. Il demeure invisible tant que ses camarades n\u2019ont pas appris \u00e0 le voir comme porteur de Dieu. Cette triple invisibilit\u00e9 est le cadre de ce magnifique reportage-hommage de Jo\u00ebl Peyrou. Il a mis cinq ann\u00e9es \u00e0 r\u00e9aliser ce projet. Il lui a fallu comprendre, observer, \u00eatre accept\u00e9, pour que ces photos soient si \u00ab&nbsp;naturelles&nbsp;\u00bb, qu\u2019on oublie l\u2019appareil et le photographe.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai connu ce livre par un de se acteurs, lors d\u2019une conf\u00e9rence organis\u00e9e par l\u2019Universit\u00e9 Populaire des Hauts de Garonne, \u00e0 Lormont, que j\u2019ai cr\u00e9\u00e9e et que j\u2019anime, avec d\u2019autres amis depuis plus de quinze ans. Nous avions mis au point une causerie sur les pr\u00eatres-ouvriers, avec Patrick R\u00f6del, un philosophe-\u00e9crivain venu nous pr\u00e9senter la Doctrine sociale de l\u2019\u00c9glise. Antoine Br\u00e9thom\u00e9 \u00e9tait alors parmi les auditeurs et s\u2019\u00e9tait fait conna\u00eetre. De l\u00e0 \u00e9tait n\u00e9e cette id\u00e9e de parler des pr\u00eatres-ouvriers, cette page souvent ignor\u00e9e de beaucoup de nos contemporains. Antoine a \u00e9t\u00e9 ma\u00e7on, c\u2019est lui, l\u2019homme qui s\u2019en va, sur la couverture du livre. Il m\u2019a fait conna\u00eetre ce beau livre, dont il \u00e9tait, \u00e0 tr\u00e8s juste titre, fier.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils s\u2019appellent Antoine, Albert, Jean-Louis, G\u00e9rard, Francis et Maurice. Ils sont n\u00e9s entre 1936, pour le plus \u00e2g\u00e9,&nbsp; Albert, et 1965, pour le plus jeune, Maurice. Ils exercent divers m\u00e9tiers&nbsp;: ma\u00e7on, comme Antoine, chauffeur et autres emplois, comme Albert, ouvrier d\u2019usine, comme Jean-Louis 1 ou Francis,&nbsp; laveur de carreaux,&nbsp; comme Jean-Louis 2,&nbsp; menuisier, comme G\u00e9rard ou facteur comme Maurice. Des m\u00e9tiers modestes et fort utiles. Le livre les donne \u00e0 voir dans leur travail&nbsp;: on voit des b\u00e9tonni\u00e8res, des \u00e9chelles, des machines-outils, des v\u00e9los \u00e0 r\u00e9parer\u2026 On voit des hommes travailler, rire, partager. Le monde du travail de tous les jours. Sur ces photos, rien ne distingue nos invisibles des autres invisibles. Ils sont ouvriers parmi les ouvriers. C\u2019\u00e9tait le but premier du choix des PO&nbsp;: se fondre dans la masse des travailleurs, partager vraiment leurs conditions de travail et de vie. Ce&nbsp; devait \u00eatre un projet profond\u00e9ment subversif puisqu\u2019on se souvient qu\u2019un pape a interdit cette activit\u00e9 en 1954, puis le rappelle en 1959. Tout travail en usine, m\u00eame \u00e0 temps partiel, est interdit. Mais ce livre prouve que cette d\u00e9cision n\u2019a pas emp\u00each\u00e9 le mouvement de se poursuivre. Certains ont pers\u00e9v\u00e9r\u00e9. Le Concile Vatican II autorisera \u00e0 nouveau, sous Paul VI, le travail ouvrier, sous l\u2019\u00e9gide de la Mission Ouvri\u00e8re. Tout cela par crainte de voir ces pr\u00eatres contamin\u00e9s par le Parti Communiste Fran\u00e7ais et le marxisme&nbsp;! l\u2019\u00c9glise a renouvel\u00e9 l\u2019erreur avec la condamnation des religieux sud-am\u00e9ricains et leur th\u00e9ologie de la lib\u00e9ration. Cela prouve malheureusement que l\u2019\u00c9glise a bien peu confiance dans la foi de ses pr\u00eatres, ce que je trouve ridicule et insultant, quand on sait le pouvoir de transformation vital de l\u2019\u00c9vangile.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ce livre, \u0153uvre d\u2019un agnostique (c\u2019est quelqu\u2019un qui n\u2019a pas encore trouv\u00e9 de r\u00e9ponse \u00e0 sa qu\u00eate), va au-del\u00e0 du milieu du travail. Il donne aussi \u00e0 voir nos PO dans le second versant de leur vie, celle de pr\u00eatre. Ainsi voit-on G\u00e9rard en pri\u00e8re, vraisemblablement le matin, avant de partir travailler (P. 28.). Il nous montre Antoine, une Bible pos\u00e9e sur la table, \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de lui, lisant devant une coupelle avec un morceau de pain (le Pain de vie&nbsp;?), Antoine installant l\u2019autel dans une vieille \u00e9glise, sans doute du P\u00e9rigord (P. 40-41), comme le montre la photo de la page 99. Francis, Bible ouverte sur la table&nbsp;: pr\u00e9pare-t-il une hom\u00e9lie ou un service religieux&nbsp;? Albert, priant dans une chapelle moderne (P. 51), Jean-Louis 2 se recueillant devant une vieille personne d\u00e9c\u00e9d\u00e9e. Ces hommes doivent assumer une double charge, celle de travailleur au quotidien et celle de leur sacerdoce, dont ils ont fait solennellement le voeu. Il n\u2019est pas bien difficile d\u2019imaginer que ce n\u2019est pas toujours ais\u00e9, surtout quand la fatigue brise le corps. Et pourtant, d\u2019est ce qu\u2019ils ont choisi et accompli toute leur vie professionnelle durant. Pourquoi&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Pour vivre, non pas coup\u00e9 des autres dans un r\u00f4le bien balis\u00e9 de pr\u00eatre, mais pour \u00eatre au milieu d\u2019eux compl\u00e8tement. Ce faisant, ils ne font que revenir \u00e0 la vie de l\u2019\u00c9glise primitive, quand le sacerdoce professionnel n\u2019existait nullement, amis seulement l\u2019usage des charismes d\u00e9crit par Saint-Paul dans la premi\u00e8re \u00e9p\u00eetre aux Corinthiens, chapitres 12, 13 et 14. Le pr\u00eatre ou le pasteur professionnel est une invention institutionnelle, pas une cr\u00e9ation \u00e9vang\u00e9lique. Paul a continu\u00e9 \u00e0 pratiquer son m\u00e9tier de faiseur de tentes, pour n\u2019\u00eatre \u00e0 charge \u00e0 personne. Il est \u00e9vident que la cr\u00e9ation d\u2019une caste sacerdotale isole lesdits pr\u00eatres et pasteurs des autres croyants, qu\u2019ils le veuillent ou non. Le PO n\u2019arrive pas avec cette image, il est un compagnon de travail. Certains les ont c\u00f4toy\u00e9s des ann\u00e9es en ignorant leur pr\u00eatrise. Est-ce utile&nbsp;? Cela ram\u00e8ne-t-il des \u00e2mes dans l\u2019\u00c9glise&nbsp;? Nous ne sommes pas aptes \u00e0 dresser ce type de bilan, personne ne l\u2019est v\u00e9ritablement. Selon la doctrine chr\u00e9tienne, c\u2019est Dieu et J\u00e9sus seuls qui savent ce qui se passe dans le c\u0153ur des hommes et des femmes. Mais je dois dire, en mon nom propre, que je comprends parfaitement le sens de cet engagement de pr\u00eatre-ouvrier et que je l\u2019approuve m\u00eame, car il correspond \u00e0 ma lecture protestante du Nouveau Testament. Le sacerdoce exclusif m\u2019appara\u00eet comme une sorte de mal n\u00e9cessaire, dont l\u2019explication, fort complexe, n\u2019a pas sa place ici. C\u2019est en partageant v\u00e9ritablement l\u2019existence commune des gens que l\u2019on peut faire passer le message de l\u2019\u00c9vangile, par notre comportement d\u2019abord, puis par la parole, quand la porte des c\u0153urs s\u2019entr\u2019ouvre.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019aime ce livre pour sa v\u00e9rit\u00e9 simple. Nous y voyons des gens au travail, sans signes distinctifs. Pourtant l\u2019un d\u2019eux est pr\u00eatre, porteur du minist\u00e8re divin. Son engagement religieux lui donne une grande responsabilit\u00e9 envers les autres et lui-m\u00eame. Celle d\u2019\u00eatre un t\u00e9moin du Christ. Peu importe la mani\u00e8re, du moment que l\u2019\u00c9vangile est l\u00e0. Il faut ajouter que les textes de Jo\u00ebl Peyrou, qui ponctuent l\u2019ouvrage, sont \u00e9galement tr\u00e8s beaux et humbles.<\/p>\n\n\n\n<p>Seul Dieu voit les invisibles, c\u2019est un peu l\u00e0 son superpouvoir\u00a0! Merci au photographe d\u2019avoir produit ce tr\u00e8s beau recueil, que je reprends r\u00e9guli\u00e8rement, par vrai plaisir de voir mes fr\u00e8res pr\u00eatres m\u00eal\u00e9s \u00e0 leurs fr\u00e8res humains et partageant le pain de sueur. Ce livre n\u2019est plus disponible en neuf, mais il se trouve en occasion, souvent \u00e0 des prix tr\u00e8s bas. Ne le ratez pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac \u2013 Beychac, le 27 mai 2024.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Paris, Les \u00e9ditions de l\u2019Atelier, 2010. 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