{"id":1084,"date":"2024-02-23T11:56:16","date_gmt":"2024-02-23T10:56:16","guid":{"rendered":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1084"},"modified":"2024-02-23T12:12:15","modified_gmt":"2024-02-23T11:12:15","slug":"il-est-minuit-docteur-schweitzer-de-gilbert-cesbron","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1084","title":{"rendered":"Il est minuit, docteur Schweitzer, de Gilbert Cesbron"},"content":{"rendered":"\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Il-est-minuit-docteur-schweitzer-couv.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"301\" height=\"500\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Il-est-minuit-docteur-schweitzer-couv.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1086\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Il-est-minuit-docteur-schweitzer-couv.jpg 301w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/Il-est-minuit-docteur-schweitzer-couv-181x300.jpg 181w\" sizes=\"auto, (max-width: 301px) 100vw, 301px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">Il est minuit, docteur Schweitzer<\/h1>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Gilbert Cesbron&nbsp;; Livre de poche 1972 (1re \u00e9dition 1952).<\/h2>\n\n\n\n<p>Cette pi\u00e8ce en deux actes a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite en 1950 par l\u2019auteur Gilbert Cesbron, d\u00e9j\u00e0 connu comme romancier et qui devait \u00e9crire quelques autres pi\u00e8ces \u00e0 la suite de celle-ci, qui inaugurait son arriv\u00e9e dans le monde du th\u00e9\u00e2tre. Cette pi\u00e8ce a connu un grand succ\u00e8s et a \u00e9t\u00e9 port\u00e9e sur les m\u00e9dias de l\u2019\u00e9poque assez vite. Il y eut d\u2019abord une version radiophonique \u2013 \u00e0 cette \u00e9poque, les pi\u00e8ces radiodiffus\u00e9es \u00e9taient nombreuses et beaucoup de cr\u00e9ations \u00e9taient \u00e9crites pour la radio. Puis suivit une adaptation cin\u00e9matographique, avec Pierre Fresnay, alors au sommet de sa carri\u00e8re, dans le r\u00f4le du docteur Schweitzer et une jeune actrice dans le seul r\u00f4le f\u00e9minin, Jeanne Moreau. La formule du titre devint presque proverbiale pour exprimer l\u2019id\u00e9e d\u2019urgence.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/il-est-minuit-docteur-schweitzer-image-du-film.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"630\" height=\"355\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/il-est-minuit-docteur-schweitzer-image-du-film.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1087\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/il-est-minuit-docteur-schweitzer-image-du-film.jpg 630w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/il-est-minuit-docteur-schweitzer-image-du-film-300x169.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 630px) 100vw, 630px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Une image du film, avec Pierre Fresnay, dans le r\u00f4le du docteur Schweitzer, et la jeune Jeanne Moreau, dans le r\u00f4le de Marie. A gauche, le p\u00e8re Charles, r\u00f4le tenu par Jean Dubucourt. Film de Andr\u00e9 Haguet, 1952.<\/p>\n\n\n\n<p>Cesbron est un auteur catholique, qui n\u2019a jamais fait myst\u00e8re de sa foi et qui \u00e9crira un <em>Ce que je crois<\/em> fort int\u00e9ressant, au soir de sa vie. Cette pr\u00e9cision est capitale pour saisir l\u2019enjeu de cette pi\u00e8ce. Il s\u2019agit d\u2019une sorte de huis clos, toute l\u2019action, verbale, se passant dans le bureau du docteur Schweitzer, dans le premier h\u00f4pital qu\u2019il construisit en grande partie de ses mains, \u00e0 Lambar\u00e9n\u00e9, sur le bord de l\u2019Ogou\u00e9, au Gabon, alors colonie fran\u00e7aise incluse dans l\u2019AEF (Afrique Equatoriale Fran\u00e7aise). Les deux actes correspondent \u00e0 deux moments de l\u2019action, avec une mont\u00e9e en intensit\u00e9 dramatique lors du second acte. Les personnages sont peu nombreux\u00a0: Schweitzer, au premier chef bien s\u00fbr, puis Marie, une jeune femme de France venue travailler \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, l\u2019administrateur colonial Leblanc, repr\u00e9sentant la R\u00e9publique, autorit\u00e9 civile du lieu, le commandant Lieuvin, responsable militaire du lieu et un moine ermite, le p\u00e8re Charles de Ferrier, vivant dans la jungle non loin de l\u2019h\u00f4pital. Tous ces personnages ont aux alentours de la quarantaine<a id=\"_ftnref1\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>, sauf Marie, qui a seulement 32 ans. Les deux personnalit\u00e9s, Ferrier et Lieuvin sont des all\u00e9gories de personnages c\u00e9l\u00e8bres. Ferrier repr\u00e9sente le p\u00e8re Charles de Foucault et Lieuvin est la figure de Lyautey. Tout va se jouer en quelques heures, entre deux minuits, donc avec une tr\u00e8s forte unit\u00e9 de temps, de lieu et d\u2019action, vieilles recettes de la trag\u00e9die qui ont fait la preuve de leur efficacit\u00e9.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/gilbert-cesbron-portrait.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"492\" height=\"432\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/gilbert-cesbron-portrait.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1085\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/gilbert-cesbron-portrait.jpg 492w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/02\/gilbert-cesbron-portrait-300x263.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 492px) 100vw, 492px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>                                                      L&rsquo;\u00e9crivain Gilbert Cesbron<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9but de la pi\u00e8ce met en sc\u00e8ne Schweitzer et Marie, qui lui fait office de secr\u00e9taire et d\u2019assistante. Leurs \u00e9changes laissent vite entendre que Marie est tourment\u00e9e. Face \u00e0 un Schweitzer habit\u00e9 par sa foi et sa mission, elle doute d\u2019elle-m\u00eame et du sens de sa vie. La conversation d\u00e9marre sur les aspects professionnels, puis en vient \u00e0 ce qui pr\u00e9occupe la jeune femme\u00a0: le sens de la vie et la qu\u00eate du bonheur. Elle interroge avidement le docteur et elle doit \u00eatre tr\u00e8s surprise de l\u2019entendre dire \u00ab\u00a0<em>Le bonheur, \u00e7a n\u2019existe pas.<\/em>\u00a0\u00bb Or, elle veut croire au bonheur de toute la force de son \u00e2me douloureuse \u2013 on devinera assez vite qu\u2019elle est venue ici fuir apr\u00e8s une d\u00e9ception amoureuse. Schweitzer oppose le bonheur \u00e0 la joie et dit qu\u2019il a choisi la joie. \u00c9videmment, pour saisir pleinement cette phrase il faut \u00eatre un chr\u00e9tien convaincu et savoir la place de la joie dans le christianisme. Schweitzer est un grand th\u00e9ologien et un pasteur exp\u00e9riment\u00e9, il sait exactement le poids des mots. Ainsi est pos\u00e9e une des intrigues de la pi\u00e8ce\u00a0: Marie et le bonheur, qu\u2019elle identifie \u00e0 l\u2019amour humain, alors que Schweitzer parle de la joie divine\u00a0; il y a deux plans disjoints. Sans d\u00e9voiler tout le contenu de la pi\u00e8ce, disons que Marie trouvera l\u2019amour, pour le perdre presque aussit\u00f4t, mais sans \u00eatre priv\u00e9e de son bonheur.<\/p>\n\n\n\n<p>Le P\u00e8re Charles entre alors en sc\u00e8ne. Et \u00e0 travers lui, Cesbron nous donne \u00e0 contempler tout ce qui peut r\u00e9unir deux hommes de foi, au-dessus de ce qui devrait les s\u00e9parer eccl\u00e9sialement. Nous comprendrons assez vite que ces deux chr\u00e9tiens diff\u00e9rents sont associ\u00e9s&nbsp;: l\u2019un soigne les corps des hommes et l\u2019autre prie pour leur \u00e2me. Non que Schweitzer ne se pr\u00e9occupe pas de leur vie spirituelle, mais son appel missionnaire est dans le soin m\u00e9dical et humain<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. Les deux hommes se comprennent parfaitement \u00e0 mots couverts. Bien s\u00fbr, pour jouir compl\u00e8tement des subtilit\u00e9s des dialogues, il vaut mieux conna\u00eetre la vie de ces deux g\u00e9ants de la foi. Mais l\u2019art est un moyen merveilleux qui permet de passer par-dessus l\u2019ignorance et d\u2019aller toucher le coeur. Si le lecteur ne sait rien du p\u00e8re de Foucault et de Schweitzer, cela ne l\u2019emp\u00eachera nullement de profiter pleinement de leurs \u00e9changes, car le premier degr\u00e9 est d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s riche. \u00c0 travers leurs \u00e9changes, il est \u00e9vident que les deux hommes s\u2019appr\u00e9cient beaucoup. Cette rencontre fictionnelle ouvre un horizon imaginaire \u00e0 ceux qui connaissent ces deux vies. Se connaissaient-ils dans le monde r\u00e9el&nbsp;? Il y a peu de chances, car Schweizer est Alsacien, donc Allemand au regard de la loi (c\u2019est un des grands ressorts de la fin de la pi\u00e8ce) et la route de Foucauld a plut\u00f4t \u00e9t\u00e9 g\u00e9ographiquement tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de celle du pasteur strasbourgeois. Chacun savait-il ce que faisait l\u2019autre&nbsp;? La probabilit\u00e9 en est plus grande. Quoiqu\u2019il en soit, ce que nous propose Cesbron est assez excitant&nbsp;: imaginer leur rencontre et leur collaboration autour de la mis\u00e8re humaine. Tout \u00e0 fait vraisemblable, m\u00eame si totalement invent\u00e9. Car les deux hommes \u00e9taient au service de leurs prochains, extr\u00eamement attentifs \u00e0 leur vie concr\u00e8te (la pi\u00e8ce en donne quelques exemples dans des \u00e9changes entre personnages).<\/p>\n\n\n\n<p>Il existe un second tandem, celui des responsables civil et militaire, donc les repr\u00e9sentants de l\u2019Etat et du monde profane. Ils sont aussi avant tout symboliques de la colonisation. Cesbron n\u2019a pas \u00e9crit une pi\u00e8ce politique&nbsp;: on y chercherait en vain des preuves d\u2019un jugement ou d\u2019un engagement. Leblanc et Lieuvin sont les serviteurs du monde humain, alors que Schweitzer et Ferrier sont ceux du monde spirituel au service de leurs fr\u00e8res humains. Le point de jonction est l\u2019humain, vu sous deux angles distincts, parfois contradictoires. Leblanc voit des noirs qu\u2019il faut surveiller, Lieuvin<a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a> des colonis\u00e9s \u00e0 garder en paix, alors que Schweitzer et Ferrier voient des cr\u00e9atures de Dieu en souffrance. Cette distinction parcourt aussi, en filigrane toute la pi\u00e8ce. Les deux la\u00efcs sont dans la concurrence, \u00e0 tous \u00e9gards. On sait que, dans les colonies, le pouvoir militaire n\u2019avait pas beaucoup d\u2019estime pour les administrateurs civils, et r\u00e9ciproquement.<\/p>\n\n\n\n<p>La progression dramatique joue sur l\u2019intrication de plusieurs niveaux d\u2019intrigues&nbsp;: Marie symbolise le premier niveau, celui de l\u2019amour humain&nbsp;; il met en jeu Leblanc et Lieuvin, tous deux amoureux de la jeune femme. Leblanc et Lieuvin repr\u00e9sentent le second niveau, celui de la soci\u00e9t\u00e9 humaine entre politique et arm\u00e9e. Enfin, Schweitzer et le p\u00e8re Charles sont les acteurs du troisi\u00e8me niveau, celui de la vie spirituelle qui conditionne les rapports humains. L\u2019art de l\u2019auteur est plut\u00f4t bon, car il parvient \u00e0 faire progresser les trois intrigues en parall\u00e8le sans utiliser de grosses \u00ab&nbsp;ficelles&nbsp;\u00bb rep\u00e9rables. Et, de surcro\u00eet, c\u2019est tout le but et la force de cette pi\u00e8ce, il r\u00e9ussit \u00e0 tisser ensemble les trois niveaux. Je ne vous dirai pas comment, ce serait d\u00e9truire le plaisir de lire ce texte.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais je puis mentionner le fait le plus marquant, celui qui cl\u00f4t la pi\u00e8ce&nbsp;: le commandant Lieuvin a pour ordre d\u2019arr\u00eater Albert Schweitzer, car, la guerre venant d\u2019\u00eatre d\u00e9clar\u00e9e, l\u2019Alsacien est, de facto, un ennemi de la France dans sa colonie. On mesure \u00e9videmment l\u2019absurdit\u00e9 d\u2019une telle d\u00e9cision, fait parfaitement exact au plan historique, puisque le docteur fut effectivement arr\u00eat\u00e9 et transf\u00e9r\u00e9 dans un camp de prisonniers en France. Mais telle est la logique juridique qui ne tient aucun compte des cas particuliers. Lorsqu\u2019il revint, apr\u00e8s la guerre, son h\u00f4pital avait \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit par la v\u00e9g\u00e9tation&nbsp;; il en construisit un nouveau, sur un terrain plus vaste.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelles forces agissent dans cette pi\u00e8ce&nbsp;? Sous des formes diverses, il s\u2019agit toujours de l\u2019amour. Marie est troubl\u00e9e par l\u2019amour qu\u2019elle suscite chez les deux hommes de pouvoir, Leblanc et Lieuvin. Mais, au fond d\u2019elle-m\u00eame, elle a d\u00e9j\u00e0 fait son choix&nbsp;: ce sera le commandant Lieuvin. Cesbron nous donne \u00e0 le comprendre par les traits de personnalit\u00e9 qui se d\u00e9gagent peu \u00e0 peu des paroles de ces protagonistes. Leblanc, c\u2019est la s\u00e9curit\u00e9 un peu morne, la respectabilit\u00e9 sociale&nbsp;; Lieuvin, c\u2019est l\u2019amour de la patrie, le respect de la parole donn\u00e9e et le panache dans le service sup\u00e9rieur. Le couple se fonde sous nos yeux dans une \u00e9conomie de paroles, sur l\u2019acte symbolique du cadeau d\u2019une bague. Nous comprenons qu\u2019il sera fort, indissoluble. Mais un autre amour vient percuter frontalement cette idylle&nbsp;: celui de la Patrie en danger. Tout le n\u0153ud dramatique est en effet la menace de la guerre que tous savent imminente. Elle est d\u00e9clar\u00e9e dans la journ\u00e9e et la machine bestiale s\u2019enclenche&nbsp;: il faut arr\u00eater l\u2019Autre, l\u2019Ennemi d\u00e9sign\u00e9, f\u00fbt-il son ami. Bien s\u00fbr Lieuvin n\u2019est pas du tout satisfait de cet acte, mais il ob\u00e9it \u00e0 un ordre, il agit en professionnel. L\u2019amour irraisonn\u00e9 de la patrie pi\u00e9tine l\u2019amour et l\u2019amiti\u00e9. Lieuvin avait promis \u00e0 Marie de rester sur place&nbsp;; mais l\u2019entr\u00e9e officielle en guerre l\u2019oblige \u00e0 partir servir au front. Cet amour naissant est donc sacrifi\u00e9 d\u00e8s l\u2019origine, suspendu \u00e0 un retour hypoth\u00e9tique du soldat. Marie a fait le choix de son c\u0153ur, mais elle le paie aussit\u00f4t au prix fort. Enfin, il y a l\u2019amour du prochain, celui que connaissent ou devraient conna\u00eetre les chr\u00e9tiens. Ici Gilbert Cesbron l\u2019incarne doublement, pour en montrer les deux faces. Le p\u00e8re Charles (directement inspir\u00e9 par Charles de Foucauld), ancien saint-cyrien et officier, compagnon d\u2019armes de Lieuvin, a fait le choix du retrait total et de la faiblesse d\u00e9sarm\u00e9e de l\u2019amour.&nbsp; Il mourra sans surprise dans un d\u00e9ferlement de violence anticoloniale n\u00e9e de cette d\u00e9claration de guerre (la pi\u00e8ce l\u2019explique fort bien). Cesbron n\u2019a fait que transposer les circonstances r\u00e9elles de la mort de Foucault, mort d\u2019une balle dans la t\u00eate lors de l\u2019attaque de son fortin, sans raison r\u00e9elle, par un jeune touareg apeur\u00e9. Celui qui \u00e9tait venu vivre au milieu des plus oubli\u00e9s meurt tu\u00e9 par l\u2019un d\u2018eux. C\u2019est une forme de martyre, qui se reproduira dans l\u2019histoire africaine<a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\">[4]<\/a>. C\u2019est donc l\u2019amour d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9 pouss\u00e9 \u00e0 l\u2019extr\u00eame, car le p\u00e8re de Foucauld n\u2019a converti aucun de ses voisins<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\">[5]<\/a>, il a juste t\u00e9moign\u00e9 par sa pr\u00e9sence. En face de cet amour christique, Cesbron pose Schweitzer. C\u2019est la parole en actes. Jeune, Schweitzer, conscient d\u2019\u00eatre heureux et privil\u00e9gi\u00e9, s\u2019\u00e9tait fait cette promesse qu\u2019\u00e0 trente ans il se mettrait au service des malheureux. Il a tenu parole, puisque c\u2019est l\u00e0 le d\u00e9but de ses \u00e9tudes de m\u00e9decine et de son projet de service m\u00e9dical en Afrique. Il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 un organiste tr\u00e8s r\u00e9put\u00e9, sp\u00e9cialiste de Bach, un philosophe reconnu et un pasteur et th\u00e9ologien protestant actif, pasteur depuis sa jeunesse. Mais tout cela \u00e9tait trop peu pour lui. Il fallait aller au sacrifice de ce bonheur qui lui semblait si injuste. D\u2019o\u00f9 sa r\u00e9plique \u00e0 Marie, au d\u00e9but de la pi\u00e8ce&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Le bonheur, \u00e7a n\u2019existe pas<\/em>.&nbsp;\u00bb Affirmation \u00e0 comprendre comme \u00ab&nbsp;<em>Le bonheur ne peut pas exister \u00e9go\u00efstement, tant qu\u2019il subsistera pauvret\u00e9, mis\u00e8re et maladie qui doivent \u00eatre soulag\u00e9es<\/em>\u00ab\u00a0. C\u2019est cet amour actif auquel le monde profane, aveugl\u00e9 par ses passions tristes, met brutalement fin par cette arrestation l\u00e9gale mais honteuse. L\u2019amour est doublement bafou\u00e9 par la guerre.<\/p>\n\n\n\n<p>On le voit, cette pi\u00e8ce am\u00e8ne \u00e0 beaucoup r\u00e9fl\u00e9chir. Ce qui pourrait en faire un pensum bavard \u00e0 la Jean-Paul Sartre<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\">[6]<\/a>. Ce n\u2019est pas le cas. Il n\u2019y a pas ici de grandes tirades nombriliennes. Les personnages se d\u00e9voilent par petites touches impressionnistes mais, au final, ils sont bien vivants et nous marquent profond\u00e9ment. Cela me fait songer au th\u00e9\u00e2tre d\u2019Albert Camus, le contemporain exact de Cesbron. Tous deux sont \u00e9pris de puret\u00e9, l\u2019un avec Dieu et l\u2019autre en le tenant volontairement \u00e0 l\u2019\u00e9cart. La diff\u00e9rence est l\u2019esp\u00e9rance, cl\u00e9 de voute de la foi chr\u00e9tienne qui r\u00e9siste \u00e0 tous les s\u00e9ismes, alors que l\u2019existentialisme de Camus n\u2019a que l\u2019acceptation de l\u2019absurde \u00e0 offrir, pour justifier une vie probe qui a sa valeur en elle-m\u00eame. Je pr\u00e9f\u00e8re le choix de Cesbron, mais je respecte \u00e9norm\u00e9ment celui de Camus, car il est d\u2019une r\u00e9elle honn\u00eatet\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac \u2013 Les Bordes \u2013 F\u00e9vrier 2024.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> La seule erreur factuelle que j\u2019ai d\u00e9tect\u00e9e concerne la mention de l\u2019anniversaire des 40 ans de Schweitzer&nbsp;: il est n\u00e9 en 1875, et pas au mois d\u2019ao\u00fbt.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> Il faut rappeler que les missions protestantes qui ont envoy\u00e9 Schweitzer l\u2019ont fait sous la promesse explicite qu\u2019il ne pr\u00eacherait pas. Il est donc, de fait, interdit de chaire, et cela en raison de ses convictions lib\u00e9rales bien connues, dont l\u2019universit\u00e9 de Strasbourg et sa facult\u00e9 de th\u00e9ologie \u00e9taient le bastion majeur.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\">[3]<\/a> Lieuvin est l\u2019incarnation du mar\u00e9chal Lyautey, bien connu pour son attention \u00e0 la condition des indig\u00e8nes, selon la conception de l\u2019\u00e9poque, et non selon notre relecture actuelle.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\">[4]<\/a> Le massacre des moines fran\u00e7ais Tib\u00e9hirine (Alg\u00e9rie) est connu de tous et rel\u00e8ve de la m\u00eame haine politique sans objet. Voir ou revoir le superbe film de Xavier Beauvois, <em>Des hommes et des Dieux<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\">[5]<\/a> Ce fait a d\u2019ailleurs \u00e9t\u00e9 probl\u00e9matique au moment d\u2019instruire son dossier de b\u00e9atification. C\u2019est le martyre qui le justifie.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\">[6]<\/a> Par ailleurs lointainement apparent\u00e9 \u00e0 Albert Schweitzer.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est minuit, docteur Schweitzer Gilbert Cesbron&nbsp;; Livre de poche 1972 (1re \u00e9dition 1952). Cette pi\u00e8ce en deux actes a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite en 1950 par&#8230;<\/p>\n<div class=\"more-link-wrapper\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1084\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\">Il est minuit, docteur Schweitzer, de Gilbert Cesbron<\/span><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4,6],"tags":[],"class_list":["post-1084","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-les-critiques","category-les-livres-litterature","entry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1084","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1084"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1084\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1088,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1084\/revisions\/1088"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1084"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1084"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1084"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}