{"id":1067,"date":"2024-01-29T12:29:55","date_gmt":"2024-01-29T11:29:55","guid":{"rendered":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1067"},"modified":"2024-01-29T12:29:56","modified_gmt":"2024-01-29T11:29:56","slug":"temoignages-sur-la-vie-intellectuelle-et-spirituelle-du-xxe-siecle","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1067","title":{"rendered":"T\u00e9moignages sur la vie intellectuelle et spirituelle du XXe si\u00e8cle &#8211;"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">&nbsp;A propos de&nbsp;: Les grandes amiti\u00e9s<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Ra\u00efssa Maritain<\/h3>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><\/h3>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Descl\u00e9e de Brouwer \u2013 1949<\/h3>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Jacques-et-RaIssa-Maritain_theme_image.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"445\" height=\"334\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Jacques-et-RaIssa-Maritain_theme_image.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1068\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Jacques-et-RaIssa-Maritain_theme_image.jpg 445w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/Jacques-et-RaIssa-Maritain_theme_image-300x225.jpg 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 445px) 100vw, 445px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Il&nbsp; est malheureusement certain que le nom de Maritain ne dit plus rien \u00e0 la grande majorit\u00e9 de nos contemporains, \u00e0 l\u2019exception de quelques catholiques \u00e9rudits, des philosophes cultiv\u00e9s et des thomistes, esp\u00e8ce elle-m\u00eame fort r\u00e9duite en dehors des Dominicains. Et pourtant les \u00ab&nbsp;trois Maritains&nbsp;\u00bb, comme on le disait \u00e0 l\u2019\u00e9poque, furent de grande renomm\u00e9e en France entre 1920 et 1970. Il s\u2019agissait de Jacques Maritain, de sa femme Ra\u00efssa et de la s\u0153ur de celle-ci, V\u00e9ra. Tous les trois furent au centre d\u2019une certaine vie intellectuelle et spirituelle fran\u00e7aise durant au moins quarante ans. Ce livre en est un t\u00e9moignage majeur.<\/p>\n\n\n\n<p>Situons donc les Maritain pour ceux qui en ignorent tout. Ra\u00efssa et Jacques se rencontrent \u00e0 l\u2019Universit\u00e9, en facult\u00e9 de sciences, au tout d\u00e9but du si\u00e8cle. Ra\u00efssa a juste 17 ans quand elle rentre en Sorbonne (il lui a fallu une dispense pour pouvoir passer le baccalaur\u00e9at, car elle \u00e9tait en dessous de l\u2019\u00e2ge l\u00e9gal). Son parcours jusque-l\u00e0 est d\u00e9j\u00e0 tout \u00e0 fait exceptionnel, car elle est n\u00e9e russe, \u00e0 Rostov-sur-le-Don, de parents juifs. Apr\u00e8s avoir quitt\u00e9 Rostov pour Marioupol (un nom que les Fran\u00e7ais connaissent bien depuis la guerre Ukraine-Russie, car ce port fut le lieu d\u2019une tr\u00e8s \u00e2pre bataille), elle fr\u00e9quente l\u2019\u00e9cole primaire russe. Mais ses parents d\u00e9cident d\u2019\u00e9migrer pour que leurs filles puissent \u00e9tudier, car cela est tr\u00e8s difficile pour des juifs en Russie, \u00e0 ce moment-l\u00e0, de faire des \u00e9tudes longues et, a fortiori, pour des filles. Visant les \u00c9tats-Unis, ils s\u2019arr\u00eatent cependant \u00e0 Paris, sur le conseil d\u2019un ami qui leur en vante les atouts. La fillette apprend le fran\u00e7ais scolaire en deux mois et br\u00fble les \u00e9tapes. Elle adopte avec enthousiasme la culture et la litt\u00e9rature fran\u00e7aise et poursuit donc son cursus en Sorbonne. L\u00e0, elle fait la connaissance d\u2019un jeune homme un peu plus \u00e2g\u00e9 qu\u2019elle, qui devient son meilleur ami, Jacques Maritain. Mais tr\u00e8s vite l\u2019amiti\u00e9 fait place \u00e0 l\u2019amour et ils se fiancent secr\u00e8tement. C\u2019est le d\u00e9but d\u2019une histoire d\u2019amour exceptionnelle que seule la mort rompra. Ils sont, d\u00e8s le d\u00e9but, dans une vraie communion de pens\u00e9e qui ne se d\u00e9mentira jamais. Toute leur existence, ils penseront et agiront \u00e0 deux. \u00c0 tel point que les oeuvres compl\u00e8tes sont \u00e9dit\u00e9es sous le nom Jacques &amp; Ra\u00efssa Maritain, alors que Jacques en est le r\u00e9dacteur principal. La jeune s\u0153ur de Ra\u00efssa partagera leur vie, d\u2019o\u00f9 le surnom \u00ab&nbsp;les trois Maritains&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full\"><a href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/les-grandes-amities-de-raissa-maritain-desclee-de-brouwer-1965-1980428847_L_NOPAD.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"275\" height=\"414\" src=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/les-grandes-amities-de-raissa-maritain-desclee-de-brouwer-1965-1980428847_L_NOPAD.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1069\" srcset=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/les-grandes-amities-de-raissa-maritain-desclee-de-brouwer-1965-1980428847_L_NOPAD.jpg 275w, https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/wp-content\/uploads\/2024\/01\/les-grandes-amities-de-raissa-maritain-desclee-de-brouwer-1965-1980428847_L_NOPAD-199x300.jpg 199w\" sizes=\"auto, (max-width: 275px) 100vw, 275px\" \/><\/a><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Ce livre est un ouvrage de m\u00e9moire. Il est le livre du souvenir de tous les amis qu\u2019ils se sont fait lors de leur existence. Ra\u00efssa en entreprend la r\u00e9daction \u00e0 New York en 1940 et le publie en deux volumes, dans cette ville&nbsp;: en 1941, <em>Les Grandes Amiti\u00e9s<\/em>, et en 1944, <em>Les Aventures de la Gr\u00e2ce<\/em>.&nbsp; Il sera publi\u00e9 en France en 1949 en un seul volume sous le titre <em>Les Grandes Amiti\u00e9s<\/em>, mais on y retrouve les deux parties bien individualis\u00e9es. J\u2019ai trouv\u00e9 ce livre chez un bouquiniste et, comme d\u2019habitude, je l\u2019ai laiss\u00e9 dormir quelques ann\u00e9es sur mes rayonnages, avant de me sentir pouss\u00e9 \u00e0 le lire. Car je suis intimement convaincu qu\u2019il y a un bon moment pour lire chaque livre, et que ce n\u2019est pas n\u00e9cessairement lors de sa sortie. Le lecteur \u00ab&nbsp;de m\u00e9tier&nbsp;\u00bb ne choisit pas ses livres par hasard, m\u00eame si le hasard le guide souvent vers eux. Il les adoube parmi toute la production pr\u00e9sente et pass\u00e9e. Parfois, c\u2019est sur la beaut\u00e9 du titre, parfois sur le sujet, souvent sur l\u2019auteur \u2013 tant il se noue des complicit\u00e9s fortes entre lecteurs et auteurs. Pour celui-ci, c\u2019est le nom Maritain qui m\u2019a attir\u00e9, car je savais son importance pour les milieux catholiques et je voulais savoir pourquoi. Entre-temps j\u2019ai lu un peu de la philosophie de Jacques Maritain. Et j\u2019ai eu envie d\u2019en savoir plus. Retour vers le livre en attente.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre porte fort bien son titre&nbsp;: il s\u2019agit exclusivement de rendre compte d\u2019histoires d\u2019amiti\u00e9. La vie (d\u2019aucuns diraient la Providence) a plac\u00e9 Jacques et Ra\u00efssa dans un destin central autour duquel ont gravit\u00e9 des personnes, c\u00e9l\u00e8bres et inconnues, dans une ambiance baign\u00e9e de foi et de spiritualit\u00e9. Tout a commenc\u00e9, assez classiquement, par une crise existentielle des deux jeunes gens, alors simplement amis et fianc\u00e9s. Ils trouvaient que leurs existences n\u2019avaient pas de sens, au double sens du mot, intellection et direction. La science, en laquelle ils avaient mis leurs espoirs leur apparut assez vite incapable de r\u00e9pondre \u00e0 leur recherche<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a>. \u00c0 cette \u00e9poque, elle \u00e9tait essentiellement positiviste et antireligieuse, tout aussi dogmatique que ce qu\u2019elle combattait. Si la science ne pouvait rien, il ne restait que la philosophie, ce qu\u2019ils crurent trouver en la personne d\u2019Henri Bergson dont ils suivaient avec passion les conf\u00e9rences du Coll\u00e8ge de France. Cet auteur leur ouvrit l\u2019horizon de la m\u00e9taphysique, mais sans apporter vraiment la r\u00e9ponse. C\u2019est que ce qu\u2019ils cherchaient \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 en germe en eux et voulait \u00e9clore. Le livre raconte le lent chemin vers la d\u00e9couverte de la foi chr\u00e9tienne, catholique en l\u2019occurrence. Ils y vinrent par la rencontre avec le plus vocif\u00e9rant, mais le plus mystique des catholiques, L\u00e9on Bloy, dont ils devinrent des familiers&nbsp;: ce fut le d\u00e9but d\u2019une amiti\u00e9 sans faille jusqu\u2019\u00e0 la mort du couple. Bloy les initia, \u00e0 sa mani\u00e8re, \u00e0 une foi br\u00fblante qui ne supporte pas les compromis. Ils firent ainsi la rencontre du Christ et de toute l\u2019architecture spirituelle catholique. J\u2019appelle ainsi le r\u00f4le et le culte des saints, les P\u00e8res de l\u2019\u00c9glise et les docteurs de l\u2019\u00c9glise, et surtout Saint Thomas d\u2019Aquin. Leur vie \u00e9tait engag\u00e9e sur la voie qu\u2019ils allaient suivre jusqu\u2019au bout&nbsp;: celle d\u2019une foi autant construite sur le Christ que sur l\u2019\u00c9glise<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a>. D\u00e8s lors le r\u00e9cit du livre tisse ensemble la marche spirituelle des Maritain et leurs rencontres, toutes ax\u00e9es sur le Christ.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voici donc avec un jeune couple (plus la jeune s\u0153ur, elle aussi convertie) devenu chevaliers du Christ et de l\u2019\u00c9glise. Partout autour d\u2019eux, leur conversion laissa pour le moins perplexe, voire suscita l\u2019ironie. Les plus choqu\u00e9s furent leurs parents respectifs, pour des raisons diff\u00e9rentes. Du c\u00f4t\u00e9 de Ra\u00efssa et V\u00e9ra, il s\u2019agissait en quelque sorte d\u2019une trahison \u00e0 la jud\u00e9it\u00e9, bien que cette famille ne soit gu\u00e8re religieuse, mais on sait que le juda\u00efsme est la culture des juifs autant que leur religion. Pour les parents de Jacques, plut\u00f4t d\u00e9tach\u00e9s ou influenc\u00e9s par le protestantisme, c\u2019\u00e9tait tout aussi incompr\u00e9hensible. Sur ce sujet familial, le livre est fort int\u00e9ressant, car il montre comment la patience de Dieu agit envers les \u00e2mes qui l\u2019ignorent. Le p\u00e8re de Ra\u00efssa se convertit juste avant sa mort et sa m\u00e8re encore plus tard. Pour Jacques, ce ne fut pas aussi net. On y d\u00e9couvre la m\u00e8re de Jacques amie intime de la famille P\u00e9guy, mais on ne la voit pas se convertir au catholicisme. Par ailleurs, ce livre est \u00e9maill\u00e9 de rencontres qui se terminent pour la plupart par des conversions bien r\u00e9elles. La liste en serait longue et fastidieuse, d\u2019autant plus qu\u2019elle comporte des inconnus anonymes et des personnes connues en ce temps-l\u00e0, mais d\u00e9vor\u00e9es depuis par l\u2019oubli. Trois hommes dominent ces souvenirs&nbsp;: L\u00e9on Bloy, qui ouvre le chemin et dont le r\u00e9cit de la mort cl\u00f4t le livre&nbsp;; Ernest Psichari, petit-fils d\u2019Ernest Renan, jeune militaire en qu\u00eate d\u2019absolu&nbsp;; et Charles P\u00e9guy, l\u2019a\u00een\u00e9 de quelques ann\u00e9es, dont le chemin spirituel fut loin d\u2019\u00eatre aussi limpide que celui des Maritain. Autour de ces trois figures de proue gravitent des couples et des individus, \u00e9galement touch\u00e9s par la Gr\u00e2ce, souvent acteurs fid\u00e8les et obscurs d\u2019une vie engag\u00e9e au service de la foi.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre est gouvern\u00e9 par la foi de son auteur, c\u2019est un livre de croyante pour des croyants, ou au moins des \u00ab&nbsp;cherchant Dieu&nbsp;\u00bb. Au c\u0153ur des r\u00e9cits se trouve la conversion. Car tous les amis qui sont \u00e9voqu\u00e9s sont pass\u00e9s par cette exp\u00e9rience de \u00ab&nbsp;retournement&nbsp;\u00bb sur le chemin qu\u2019ils empruntaient. Eux-m\u00eames, Jacques et Ra\u00efssa sont le fruit de la rencontre d\u2019un converti fameux, L\u00e9on Bloy. Et, \u00e0 leur tour, ils vont agir pour conduire d\u2019autres \u00e0 la conversion. Car il ressort bien de cet ouvrage que ce n\u2019est jamais un homme qui convertit un autre homme, mais c\u2019est bien l\u2019\u0153uvre du Saint-Esprit. Tout ce que peut faire le t\u00e9moin, c\u2019est accompagner, expliquer, soutenir et prier. Toutes ces actions sont bien montr\u00e9es au fil du r\u00e9cit. On mesure aussi que le temps de Dieu n\u2019est pas le temps des hommes&nbsp;: pour certains, la conversion est rapide, parfois instantan\u00e9e, pour d\u2019autres elle demande des ann\u00e9es de cheminement. C\u2019est le cas de P\u00e9guy, auquel de nombreuses et belles pages sont consacr\u00e9es. Par l\u2019\u00e9clairage de Ra\u00efssa, on mesure bien le drame spirituel de P\u00e9guy, tout \u00e0 fait revenu \u00e0 la foi, mais ne voulant pas s\u2019engager officiellement pour ne pas blesser son \u00e9pouse, notamment sur la question du bapt\u00eame des enfants du couple. La vie de P\u00e9guy en para\u00eet encore plus inachev\u00e9e que l\u2019on sait sa mort d\u00e8s les premiers temps de la guerre. Un autre exemple bien d\u00e9velopp\u00e9 est celui d\u2019Ernest Psichari, dont j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9. Il lui fallut d\u2019abord s\u2019engager dans la vie de soldat pour trouver un cadre n\u00e9cessaire \u00e0 sa vie, puis un s\u00e9jour de trois ann\u00e9es dans le d\u00e9sert de Mauritanie, comme m\u00e9hariste, pour arriver enfin \u00e0 la compl\u00e9tude de la foi. Lui aussi fut fauch\u00e9 par cette guerre absurde d\u00e8s les commencements&nbsp;: il avait trente ans&nbsp;! Le personnage qui se taille la part du lion est L\u00e9on Bloy. Ceux qui me liront auront sans doute du mal \u00e0 imaginer quelle \u00e9tait la place de cet \u00e9crivain \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle en France. Peut-\u00eatre m\u00eame ignorent-ils tout simplement son nom (comme on ignore les noms de grands \u00e9crivains de ce temps qui ont \u00e9t\u00e9 lamin\u00e9s par le modernisme, le marxisme et l\u2019enfer scolaire des \u00e9tudes litt\u00e9raires). Qui peut dire avoir vingt ans et avoir lu Anatole France, Jules Romains, George Duhamel ou Martin du Gard&nbsp;? Et je crois qu\u2019on eut sans souci pousser le curseur de l\u2019\u00e2ge jusqu\u2019\u00e0 soixante ans. C\u2019est un v\u00e9ritable cimeti\u00e8re des \u00e9l\u00e9phants que cette p\u00e9riode litt\u00e9raire qui court de 1880 \u00e0 1945. L\u00e9on Bloy est enseveli dans ce vaste tombeau collectif. Et pourtant, \u00e0 sa cr\u00e9ation, la collection du Livre de Poche a r\u00e9\u00e9dit\u00e9 dans son format tous ces auteurs, mais depuis, ils ont sombr\u00e9 dans l\u2019oubli. Une recherche sur internet de leurs titres et un passage par les catalogues d\u2019\u00e9diteurs suffisent \u00e0 en faire la d\u00e9monstration. Parfois, cependant, un courageux ressort certains titres, \u00e0 la faveur d\u2019un film ou d\u2019un \u00e9v\u00e9nement qui en remet l\u2019un ou l\u2019autre un peu dans l\u2019actualit\u00e9. Mais il faudrait que cette r\u00e9\u00e9dition soit accompagn\u00e9e d\u2019un v\u00e9ritable travail d\u2019initiation, notamment chez les plus jeunes, et quand on jette un coup d\u2019\u0153il sur les programmes de lyc\u00e9e, on comprend le drame. <em>La Femme Pauvre<\/em> de L\u00e9on Bloy n\u2019est pas un manga ou une BD. Lire ces auteurs, c\u2019est accepter de faire l\u2019effort de lire une langue soutenue, parfois vieillie, de se trouver dans un univers culturel \u00e9loign\u00e9 dont on ne poss\u00e8de plus les cl\u00e9s. Mais c\u2019est aussi d\u00e9couvrir tout un patrimoine litt\u00e9raire, des livres qui se sont vendus \u00e0 des centaines de milliers d\u2019exemplaires et mieux comprendre nos a\u00efeux. Bloy, c\u2019est surtout trois traits majeurs. D\u2019abord une langue, magnifique, inventive, \u00e9ruptive \u2013 voir les titres de ses divers livres. Il est un prosateur sublime, un inventeur, un magicien du verbe. En second lieu, il est un rebelle \u00e0 l\u2019ordre des puissants, un ami absolu des pauvres, ce qu\u2019il fut toute sa vie (le livre de Ra\u00efssa le montre fort bien), un contempteur de la b\u00eatise humaine, de l\u2019esprit de troupeau, une sorte d\u2019anarchiste inclassable. Enfin, et l\u2019on ne comprend rien \u00e0 son \u0153uvre et \u00e0 sa vie si on ne saisit pas ce point, il est un chr\u00e9tien catholique absolu, \u00e9pris de mystique, amoureux de la vierge de la Salette et des saints. L\u00e0 est le gigantesque paradoxe de cet homme&nbsp;: comment ce rebelle natif peut-il accepter tout de l\u2019\u00c9glise (mais pas forc\u00e9ment de ses ministres&nbsp;! Voici la grande divergence). Bloy ne vit que par et pour le Christ et son univers&nbsp;; sa vision du monde est exclusivement et absolument chr\u00e9tienne. \u00c0 ceux qui connaissent peu ou pas L\u00e9on Bloy, le livre dont nous nous entretenons sera fort utile, car il permet de rentrer dans une certaine intimit\u00e9 familiale, de conna\u00eetre ses pens\u00e9es quotidiennes, notamment \u00e0 travers les extraits de lettres qui sont cit\u00e9s. L\u00e9on Bloy est comme le buisson ardent de Mo\u00efse, il est un feu qui ne s\u2019\u00e9teint jamais. Sans cesse, il est ax\u00e9 sur le Christ et ses serviteurs et en fait son inspiration de vie. On comprend quel r\u00f4le majeur il a jou\u00e9 dans la conversion des Maritain (il est le parrain de bapt\u00eame de Ra\u00efssa) et dans la suite de leur chemin. Il est \u00e0 l\u2019initiative de leur vie spirituelle et, comme un signe d\u2019accomplissement, il est \u00e0 la fin du livre, lorsque Ra\u00efssa nous conte ses derniers jours. Il est l\u2019ami qui a sans nul doute pes\u00e9 le plus dans la vie de l\u2019auteur.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce livre d\u00e9voile aussi un peu de l\u2019itin\u00e9raire intellectuel de Jacques Maritain, notamment de sa d\u00e9couverte de l\u2019\u0153uvre de Saint Thomas d\u2019Aquin, qui va occuper toute sa vie. Il fut le principal propagandiste du thomisme philosophique de son temps. Il a trouv\u00e9 chez le \u00ab&nbsp;Docteur Ang\u00e9lique&nbsp;\u00bb sa r\u00e9f\u00e9rence, la matrice de sa pens\u00e9e. Toute sa production philosophique personnelle est thomiste. Le r\u00e9cit, entre les lignes, de Ra\u00efssa, nous permet de saisir l\u2019enjeu de cette vie intellectuelle et spirituelle de son mari. Elle \u00e9voque aussi, discr\u00e8tement, mais sans \u00e9luder la question, le cheminement politique de son mari. Ceux qui ont voulu le discr\u00e9diter, dans le petit monde intellectuel de la philosophie, ont mis en avant son compagnonnage \u00e9ditorial avec Maurras et l\u2019Action Fran\u00e7aise. Ra\u00efssa s\u2019en explique fort bien&nbsp;: ce que Jacques aimait dans le discours de l\u2019Action Fran\u00e7aise, c\u2019\u00e9tait l\u2019amour de la France. Ila en effet donn\u00e9 des textes \u00e0 la revue. Mais il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 encart\u00e9 \u00e0 cette ligue et a rompu avec elle lorsque l\u2019\u00c9glise l\u2019a condamn\u00e9e, ce que Maurras ne lui a jamais pardonn\u00e9. Il s\u2019est ensuite tenu plut\u00f4t \u00e0 l\u2019\u00e9cart des partis politiques, en \u00e9tant cependant toujours un chr\u00e9tien social. Il a alors vou\u00e9 sa vie \u00e0 l\u2019approfondissement du thomisme et \u00e0 son enseignement de philosophie \u00e0 l\u2019Institut Catholique de Paris. De nombreux ouvrages reprenant ses cours sont l\u00e0 pour en t\u00e9moigner.<\/p>\n\n\n\n<p>Au moment de la guerre, ils sont invit\u00e9s pour tenir des sessions de cours aux \u00c9tats-Unis&nbsp;; ils y resteront durant tout le conflit, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s de ce qui se passe en France, \u00e0 savoir la d\u00e9faite, mais aussi la collaboration, la pers\u00e9cution et la chasse aux juifs. C\u2019est pour meubler son spleen que Ra\u00efssa a entrepris de r\u00e9diger ses souvenirs. La parution en deux volumes correspond \u00e0 deux projets compl\u00e9mentaires, mais distincts. Le premier est une rem\u00e9moration et un hommage aux amis, c\u2019est \u00e0 proprement parler <em>Les Grandes amiti\u00e9s<\/em>. Le second \u00e9tait titr\u00e9 <em>Les aventures de la gr\u00e2ce<\/em> initialement. Dans l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise, ceci devient le titre de la seconde partie. Or ces deux livres sont diff\u00e9rents dans le but et la construction. Le premier est chronologique et donne \u00e0 conna\u00eetre le chemin de conversion des Maritain et de ceux qu\u2019ils ont pu aider. Le second est beaucoup plus ax\u00e9 sur le travail de la Gr\u00e2ce et sur le salut trouv\u00e9 par ceux qui vivaient loin de lui. La chronologie ici n\u2019est pas l\u2019ossature. Elle est bouscul\u00e9e. Ce sont les th\u00e8mes et les exp\u00e9riences des personnages qui m\u00e8nent le jeu. On y croise des pr\u00eatres, dont le p\u00e8re Cl\u00e9rissac est une figure majeure. Mais on revient \u00e9galement sur la vie spirituelle de Charles P\u00e9guy (chapitre IV) ou celle d\u2019Ernest Psichari (chapitre V)&nbsp;; on y reparle de Bergson et de Thomas d\u2019Aquin&nbsp;; on y croise des amis inconnus, hommes et femmes, on assiste \u00e0 la conversion du p\u00e8re de Ra\u00efssa\u2026 C\u2019est toujours sous l\u2019angle de la gr\u00e2ce divine que tout cela est abord\u00e9. C\u2019est en ce sens que je disais en commen\u00e7ant que c\u2019\u00e9tait un livre d\u2019une croyante pour des croyants. Aux sceptiques et ath\u00e9es, cela ne pourra qu\u2019arracher un sourire de commis\u00e9ration, tant ils sont dans l\u2019incapacit\u00e9 de go\u00fbter aux secrets de l\u2019Esprit.<\/p>\n\n\n\n<p>Le probl\u00e8me de ce livre, le seul \u00e0 vrai dire pour moi, est son h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9. Le lecteur ressent le hiatus entre les deux projets. Il peut \u00eatre g\u00ean\u00e9 par les redites in\u00e9vitables et les brisures de chronologie, d\u2019autant plus sensibles qu\u2019on lit les deux textes \u00e0 la suite. Il s\u2019agit donc avant tout d\u2019un probl\u00e8me d\u2019\u00e9dition. Cette r\u00e9serve \u00e9tant pos\u00e9e, je consid\u00e8re que nous sommes en pr\u00e9sence d\u2019un t\u00e9moignage capital pour l\u2019histoire intellectuelle fran\u00e7aise et, plus sp\u00e9cifiquement, pour la pens\u00e9e catholique du XXe si\u00e8cle. Ce livre est \u00e0 ranger aux c\u00f4t\u00e9s des grandes \u0153uvres de m\u00e9moire du si\u00e8cle ou dans la rubrique \u00ab&nbsp;vies spirituelles&nbsp;\u00bb d\u2019une biblioth\u00e8que de chr\u00e9tien. Dans les deux cas, c\u2019est une lecture que je recommande vivement, en conseillant une lecture pos\u00e9e, chapitre par chapitre, pour pouvoir mieux dig\u00e9rer le contenu, tr\u00e8s riche.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Michel Dauriac \u2013 Les Bordes \u2013 Janvier 2024.<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\">[1]<\/a> Je ne puis m\u2019emp\u00eacher de faire le parall\u00e8le avec la qu\u00eate scientifique de L\u00e9on Tolsto\u00ef, lors de sa grande crise existentielle. Il alla vers la science et en subit une d\u00e9ception am\u00e8re qu\u2019il d\u00e9crit dans les m\u00eames termes que Ra\u00efssa \u2013lire <em>Quelle est ma foi&nbsp;? <\/em>et <em>Confession<\/em>, \u00e0 ce propos).<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\">[2]<\/a> La religion catholique fait de l\u2019\u00c9glise l\u2019interm\u00e9diaire exclusive avec Dieu sur le chemin du salut, par le r\u00f4le des sacrements, du clerg\u00e9 et de l\u2019autorit\u00e9 de la parole pontificale. Il n\u2019en est pas de m\u00eame dans l\u2019approche protestante o\u00f9 la relation personnelle \u00e0 Dieu le P\u00e8re par le Christ prime sur tout autre interm\u00e9diaire. L\u2019\u00c9glise n\u2019est qu\u2019un des moyens de Gr\u00e2ce, pas le seul.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp;A propos de&nbsp;: Les grandes amiti\u00e9s Ra\u00efssa Maritain Descl\u00e9e de Brouwer \u2013 1949 Il&nbsp; est malheureusement certain que le nom de Maritain ne dit plus&#8230;<\/p>\n<div class=\"more-link-wrapper\"><a class=\"more-link\" href=\"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/?p=1067\">Continue reading<span class=\"screen-reader-text\">T\u00e9moignages sur la vie intellectuelle et spirituelle du XXe si\u00e8cle &#8211;<\/span><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[14,4,5],"tags":[],"class_list":["post-1067","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-bible-et-vie","category-les-critiques","category-les-livres-essais","entry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1067","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1067"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1067\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1070,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1067\/revisions\/1070"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1067"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1067"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/blogjeanmi.danslamarge.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1067"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}