Le défi urgent de notre pays et de notre temps - A propos de « Penser l’islam »

14 mai 2016 à 6:38 | Dans les livres: essais, les critiques | Laisser un commentaire

Michel Onfray            Grasset 2016 168 pages

 

Ce petit livre est celui dont Onfray avait suspendu la diffusion après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris ; Il comprenait bien que le moment était le plus mal choisi pour essayer de faire réfléchir sur l’islam. Cinq mois plus tard, en 2016, il sort le livre en France, car le texte publié en Italie va revenir de manière indirecte dans ce pays.

 

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En tant que livre, celui-ci est assez mal fagoté, il faut bien le dire : c’est un livre de circonstance, construit avec du matériau disparate. Le début est la reproduction d’articles de l’année passée – publiés ou non – sur les thèmes de la guerre coloniale et de l’islam au prisme des évènements de janvier 2015. Ceux qui lisent la presse les connaissent déjà. Onfray a ajouté des commentaires et des liaisons. Puis à partir de la page 50, un long entretien avec une journaliste algérienne, Asma Kouar, musulmane.

 

            Il  répond à des questions qui partent du « Traité d’athéologie » mais ne suivent aucune ligne directrice ; le lecteur est très rapidement perdu par ces changements de direction et de thématique. Le contenu est assez peu original, Michel Onfray se contentant de répéter en le résumant ce qu’il dit depuis une dizaine d’années sur la laïcité et les religions. Mais celui qui aura lu le « Traité d’athéologie » lors de sa sortie –ce qui est mon cas – ne pourra pas manquer de trouver une nette évolution politique et humaine du philosophe. Il a depuis mieux lu les textes sacrés – le « traité » était très approximatif sur de nombreux points – et surtout approfondi sa pensée sociale sur la place des religions et la République. L’anarchiste de « politique du rebelle » a pris un coup de réalisme. Et  pour moi c’est très bien. Il faut retenir une position finalement assez modérée sur l’islam en France. Au nom de la nécessité de vivre ensemble sur ce territoire, il préconise un choix politique : celui de soutenir l’islam compatible avec les éléments républicains, position aujourd’hui partagée par tous les penseurs de bon sens non pollués par les calculs politiques à court terme.  Voici quelques extraits significatifs.

 

« Il n’y a pas une différence de nature mais une différence de degré entre l’islam pacifique du croyant intégré dans la République qui conduit sa vie bonne en instaurant en principe la fameuse sourate « Pas de contrainte en matière de religion » et l’islam de ceux qui s’appuient sur de nombreuses autres sourates du même Coran et qui s’avèrent antisémites, phallocrates, misogynes, homophobes, bellicistes, guerrières, et tuent au nom du livre qui dit aussi qu’il ne faut pas tuer… » page 47

 

Cette remarque est vraie et s’applique aussi au judaïsme et au christianisme : c’est la même Bible qui a servi de justification aux Croisades diverses et à La Réforme de Luther, c’est la même Tora qui aujourd’hui sert de base aux juifs républicains français et aux ultras-orthodoxes israéliens, qui sont une grosse part du problème palestinien.

 

« Si l’on refuse et récuse l’idéologie, la République doit composer avec cette réalité, en dehors de toute fantasme, et promouvoir l’islam républicain qui s’appuie sur les sourates pacifiques. » page 66

 

«  Proposer un contrat social avec l’islam en France pour qu’il y ait un islam de France. Cet islam devrait prélever ce qui, dans le Coran, dans les Hadiths du Prophète, dans la biographie de Mahomet (Sîra), dans l’islam, dans l’histoire des musulmans, se montre clairement compatible avec les valeurs de la Républiques que je viens de citer. Si tel est le cas (ce qui suppose de renoncer à ce qui justifie la haine et le sang au nom de l’islam…), alors la République donne ce qu’elle doit donner : elle fournit un formation aux imams, elle les salarie, elle surveille les prêches pour qu’ils soient républicains, elle finance les lieux de prière, elle assure la protection des musulmans.

Tout ceci serait assuré par un denier du culte prélevé en fonction des confessions, l’athéisme ou l’agnosticisme constituant une case dans la déclaration… » page 126

 

Alléluia ! Onfray vient de réinventer le système allemand ou scandinave et de piétiner le Concordat dans son esprit laïcard, revenant au modèle d’Alsace-Lorraine. Cette pique énoncée, je sui tout à fait d’accord avec lui qu’à situation nouvelle et exceptionnelle, il faut des réponses nouvelles et exceptionnelles. L’Etat, garant de la sécurité et de l’harmonie de son peuple doit prendre les choses en mains. Je suis plus réservé sur un contrôle systématique des prêche, qui gêne le théologien que je suis. Je pense qu’une surveillance discrète par Les RG comme elle s’est toujours faite dans les diverses églises évangéliques du pays est suffisante.

 

Ces trois extraits résument à peu près l’ensemble du livre sur la question de l’islam. Il faut reconnaître que , si cela peut paraître évident à plusieurs, pour Michel Onfray, c’est une très grande évolution par rapport à ses positions anciennes férocement antireligieuses. Il prouve ainsi qu’on peut être athée et admettre la foi et la praxis des autres. Resterait à poser la délicate question de la place dans la sphère publique : l’islam a-t-il vocation à s’exprimer sur les évolutions de ce pays ? Comment ? Quand on voit avec quel mépris les médias parisiens ont traité l’opposition au mariage pour tous ( dont je ne partageais pas toutes les positions, loin de là !), il y a du chemin à parcourir pour obtenir un vrai dialogue dans ce pays.

 

Mais ce livre rappelle aussi une position plus philosophique, celle de la lecture et analyse des textes sacrés des religions.

 

« On doit pouvoir lire avec un œil d’historien les textes sacrés de toutes les religions comme on le fait des textes philosophiques, spirituels, politiques – d’autant que els trois textes monothéistes sont aussi des textes philosophiques, spirituels, politiques. » Page 87

 

On est bien d’accord. Je crois Michel Onfray trop cultivé pour ne pas savoir qu’Ernest Renan il y a 130 ans environ a écrit une « vie de Jésus » sur cette base : il n’a pas été banni de la République, mais a été vivement critiqué par les chrétiens de son temps, ce qui est la règle du jeu du débat. Par ailleurs, il existe un grand théologien protestant, Rudolf Bultman qui a proposé, au sein du christianisme, d’accomplir un travail de « démythologisation » des textes bibliques ; il est aujourd’hui considéré comme un auteur incontournable des exégètes sérieux du christianisme. Là aussi la question est celle du but poursuivi : s’il s’agit de la liberté d’étude et de débat, je vote des deux mains pour ; s’il s’agit de vouloir ridiculiser les religions, je ne peux que m’opposer car on piétine alors les valeurs revendiquées. La limite est celle de la liberté individuelle absolue, dans les deux sens.

 

«  Voilà pourquoi je tiens à égale distance les littéralistes qui ignorent le contexte et les contextualistes qui ignorent la lettre. Le littéraliste produit le fondamentaliste qui confond l’esprit et la lettre et ne lit que ce qui est écrit. En revanche le contextualiste ne lit pas ce qui est écrit et veut même parfois voir le contraire de ce qui est écrit. » page 128

 

Encore une fois, je suis tout à fait d’accord ! Car l’espace de « vie bonne » est dans la lecture spirituelle de ces textes et non dans leur lecture comme textes historiques – le géographe universitaire que je suis ne peut admettre une lecture littérale de la création en 6 jours de 24 heures ! – ou comme code de morale intemporelle : la société hébraïque préchrétienne ou l’antiquité romaine n’ont plus rien à voir avec notre époque (pas toujours de manière positive d’ailleurs).

 

«  Question : Beaucoup prétendent que l’Occident « néo-libéral » est politiquement, et moralement, pornographique, idolâtre et ennemie de tout transcendance. Qu’en pensez-vous ?

 

Réponse de Michel Onfray : Ceux qui pensent cela n’ont pas tout à fait tort ! L’occident est en bout de course, l’Europe est moribonde, elle ne revivra pas, et comme toutes les civilisations en phase d’effondrement, elle montre des signes de décadence : l’argent roi, la perte de tous les repères éthiques et moraux, l’impunité des puissants, l’impuissance des politiciens, le sexe dépourvu de sens, le marché qui fait partout la loi, l’analphabétisme de masse, l’illettrisme de ceux qui nous gouvernent, la disparition des communautés familiales ou nationales au profit des tribus égotistes et locales, la superficialité devenur règle générale, la passion pour les jeux du cirque, la déréalisation et le triomphe de la dénégation, le règne du sarcasme, le chacun pour soi… » page 68

 

Je partage ce diagnostic avec le philosophe. Notre monde ancien va mal et il dit que tout va mieux ! Je crois à l’utilité de la transcendance dans la guérison sociale. Non pour revenir à une chrétienté morte ou une théocratie républicaine, mais pour raviver le débat moral et éthique en profondeur et non selon les canons des formats télévisuels ou internet. Il faut recréer des espaces de discussion sur le temps long : les Université populaires sont un de ces outils.

 

 Il faut donc une vraie réflexion sur les textes et je suis convaincu que le dialogue inter-religieux sans concession est LA solution pour l’émergence de cet islam de France. J’ai déjà organisé plusieurs rencontres de ce type et j’en ai vu les aspects très positifs tant du côté des musulmans que des chrétiens ou des juifs.

 

Je n’aborderai pas ici les considérations politiques que Michel Onfray développe dans sa conclusion. Je partage tout à fait ses positions : ces attentats ne sont pas liés au hasard mais à une politique étrangère de la France ; le dégoulinement de sentiments superficiels mus par les médias et qui retombent comme un soufflé est une piètre réponse d’un pouvoir qui n’en peut mais.. Je ne fais pas du tout confiance à Hollande pour résoudre cette crise, pas plus qu’à Sarkozy ou Juppé ; il faudrait un homme ou des hommes et des femmes qui puissent être libres dans leurs têtes et non formatés par les diverses grandes écoles ou grands partis – et c’est un prof de classe prépa qui dit cela ! -. Je ne crois pas aux hommes providentiels, qui sont la paresse des hommes du peuple et qui se retournent en général contre ceux qui les ont élevé ou sont assassinés.

 

C’est donc un livre qui peut susciter le débat. Mais il faudrait aller plus loin : il y a quelques années, lors d’une rencontre avec Michel Onfray, celui-ci m’avait lancé, sous forme de boutade, après avoir appris que j’étudiais la théologie protestante : « Pourquoi pas de la théologie à l’Université Populaire de Caen, un jour ? » Je crois que le moment est venu. Et je serais tout à fait volontaire pour y réfléchir, moi qui ai fondé une Université Populaire que Michel Onfray a bien voulu parrainer par deux magnifiques conférences.

 

Jean-Michel Dauriac

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Il ne faut pas jouer avec certains poisons…

6 avril 2016 à 10:07 | Dans les livres: essais, les critiques | Laisser un commentaire

 

« Le hareng de Bismark (le poison allemand) » - Jean-Luc Mélenchon

Plon –210 pages – 2015

 

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C’est un fait entendu : Jean-Luc Mélenchon, « Méluche » pour le Canard Enchaîné, est un personnage. Il le sait et en joue fort bien. Vrai  tribun de gauche, il a suscité l’enthousiasme aux élections présidentielles. Son discours de La Bastille en 2012 reste une référence. Mais de quoi ?

D’un deuxième gauche, dit-on, de la gauche de la gauche… Ces formules sont en elles-mêmes révélatrices de la dérive politique française. Ce que dit et écrit Méluche – pas dans ce livre-ci – est à peu près ce qu’il y avait dans le programme commun de la Gauche de Mitterand-Marchais- Fabre dans les années 1970 ! Et cela suffit à en faire un extrémiste de gauche ! Tout est dit de la droitisation générale de l’opinion publique et des parties dans notre pays.

On reproche à Mélenchon d’être « populiste ». La belle affaire quand on lit la définition : « Courant politique qui se proclame le défenseur du peuple contre les puissances d’argent et les étrangers » (Dictionnaire encyclopédique universel Hachette précis). La gauche entière se doit donc d’être populiste si elle ne veut pas se trahir. « Populaire » a meilleure presse, va savoir pourquoi ! Ce n’est donc pas sur ce terrain que j’attaquerai Mélenchon. Certes il y toujours un hiatus à voir un bourgeois éduqué défendre le peuple, mais pourquoi cela ne se pourrait-il. Jaurès n’était pas mineur, Lénine non plus ! Mélenchon a par contre un parcours qui pose question : comment de ministre et sénateur socialiste, pur apparatchik de la Rue de Solférino, devient-on un boute-feu du petit peuple laborieux ? Là-dessus, j’ai quelques doutes… Mélenchon a apporté de l’éloquence, des mots cruels mais drôles (« capitaine de pédalo » pour Hollande) dans une classe politique policée à l’extrême et très fade. Avec lui, au moins, on ne s’ennuie guère !

 

Mais peut-on le suivre sur tous les terrains ? Le livre dont il est ici question est un pamphlet, c’est même la première phrase de celui-ci : « Ceci est un pamphlet ». On sait ce qu’est ce genre littéraire, très codifié par l’usage. Le pamphlet ne fait pas dans la dentelle, c’est même tout son charme. On se laisse séduire par un  ton agressif, moqueur, des formules à l’emporte-pièce, peu d’idées ressassées à l’extrême. Le pamphlet est généralement court car les auteurs ont vite épuisé le sujet et les rares idées qui s’y prêtent. A la lecture de ce livre, je ne suis pas certain qu’il soit toujours un pamphlet ; il s’y hisse dans quelques pages, mais le reste du temps c’est une diatribe politique violente classique.

 

Le sujet est soi-disant iconoclaste : il s’agit de dire la vérité sur ce qu’est l’Allemagne, ses dirigeants, ses entreprises et ses habitants aujourd’hui, en 2015, au-delà du politiquement correct. Très bien. Mais n’est pas Pierre Daninos qui veut, qui avec ses « Carnets du Major Thompson » avait réussi un beau coup. De l’humour et seulement de l’humour. Chez Méluche, l’humour disparaît très vite pour laisser la place au ressentiment et à la haine. Ce qui ne fait pas rire le lecteur humaniste. En gros, en suivant son raisonnement, les Allemands sont toujours les mêmes qu’en 14 et 39, nos ennemis pleins de morgue. Tout y passe : les grosses bagnoles allemandes, les usines de machines-outils, la pollution au charbon et lignite, l’affreuse rigueur budgétaire, le mépris de la classe politique allemande pour les Français et tous les autres Européens, la diplomatie de l’Euromark, le christianisme allemand….  Ce livre joue sur le registre très dangereux du national-populisme. Mélenchon sait très bien ce qu’il fait, il est trop cultivé pour ignorer l’histoire. Il réactive le discours anti-boche de 1900 en le mettant à l’heure européenne : vieille tambouille dans casserole neuve. Ce jeu est extrêmement dangereux, car il souffle sur les braises d’un  nationalisme de gauche qui ressemble comme un jumeau à celui de droite. D’ailleurs ce livre aurait pu être écrit par un intellectuel du FN sans changer une ligne ! Quand on est une personne publique charismatique s’impose à vous une décence et une prudence supérieures. Non pour censurer ou auto-censurer le propos, je suis contre toutes les censures, mais pour mesurer la portée de ses mots et de ses arguments. Ce livre est indigne du tribun de La Bastille. C’est le livre d’un leader politique qui se rend compte qu’il perd son audience et qui n’hésite pas à faire de la surenchère. Si Méluche veut combattre l’Europe du capital et des firmes transnationales, qu’il le fasse avec d’autres outils que la haine et la jalousie. Qu’il se batte sur le terrain de l’humanisme et du dévoiement des objectifs initiaux, sur le moins-disant social, sur la fracture nord-sud dans l’UE… Les thèmes ne manquent pas. Mais pas sur ce choix haineux qui pousse les lecteurs populaires vers les eaux miasmiques qui ont fait le malheur de l’Europe jadis .

 

Oui, je le redis, ce livre est dangereux, et en plus il n’est pas bon. On ne retient aucune formule drôle et percutante. La réthorique ressemble à du Maurras de mauvaise qualité. Les propositions sont réduites à la portion congrue, à part le fait qu’il faut une sixième république : le droit constitutionnel n’a jamais fait un projet de société. Mélenchon est en panne d’idées car il fonctionne sur les vieilles recettes éculées du parlementarisme des combines repeintes aux couleurs du jour. Quand on n’a pas d’idées, il y a intérêt à ressortir les vieilles pièces du répertoire : le couplet anti-allemand a bien fonctionné des décennies durant. Pourquoi pas le rajeunir ? Si les choses ne vont pas bien en France, ce n’est pas principalement la faute à Merkel et à la CDU, mais à nous, Français, à notre classe politique ringarde (Mélenchon inclus), à notre société sans projet autre que la consommation, au refus d’admettre les évidences économiques sur le non-retour de la croissance et sur la nécessité d’inventer une autre forme sociale. C’est la base qui est en train de faire ce travail, dans la douleur, mais sûrement. Et nous n’avons nul  besoin de pompiers-pyromanes comme Mélenchon et d’allume-feu comme ce triste « hareng ». Ne l’achetez-pas, ne le lisez pas, lisez plutôt André Gorz, Jacques Ellul, Ivan Illich ou Cornélius Castoriadis ; ils sont le parti de l’intelligence, pas de la haine et de la quête du pouvoir. C’est de cela que nous avons besoin !

 

 

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L’islam de France est possible - critique du livre de Tareq Oubrou

21 mars 2016 à 9:54 | Dans les livres: essais, les critiques | Laisser un commentaire

 

Ce que vous ne savez pas sur l’islam

Répondre aux préjugés des musulmans et des non-musulmans

 

Tareq Oubrou                                  Fayard  2016 – 232 pages

 

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Tareq Oubrou est le recteur de la mosquée de Bordeaux. En quelques années il est devenu un des responsables musulmans les plus connus et les plus médiatisés. Il est un libéral dans l’islam et un de ceux qui veulent construire un « islam de France ». Les événements tragiques de ces derniers mois ont rendu le problème de la place de l’islam et des musulmans en France très sensible. Ce livre est incontestablement inscrit dans le climat actuel et veut désamorcer les tensions nées de ce terrorisme conduit au nom d’Allah. Les mauvaises langues diront qu’Oubrou dit ce que nous avons envie d’entendre à propos de la République et de la laïcité. Je ne fais pas partie des gens qui sont sur cette ligne. Je fais crédit aux musulmans de France qui veulent vivre ici dans la paix et la fraternité, de la même façon que je le fais aux juifs, aux catholiques, aux bouddhistes et à tous les autres. Le procès d’intention en la matière est déjà un racisme déguisé. Voici ce qu’écrit l’auteur dans sa préface :

 

«  C’est pourquoi mon objectif ici n’est pas de dissiper les idées reçues sur l’islam, mais, plus modestement, d’apporter des informations et des clés de lecture pour infléchir autant que faire se peut uen perception négative de la religion musulmane, en particulier balayer l’idée qu’elle serait par essence incompatible avec la modernité, la démocratie, la sécularisation, la paix , la justice, l’égalité des hommes et des femmes, et les valeurs de la République.

Ce livre est donc à l’image de son auteur et de cet islam de France où l’essentiel est façonné par l’existentiel, fruit de son époque et de son contexte. » page 11-12

 

Il est évident que les musulmans libéraux ne sont pas forcément majoritaires dans les quartiers sensibles et qu’ils sont détestés de leurs coreligionnaires qui les voient comme des traîtres à l’islam . Ce livre est donc un objet intéressant, d’autant plus que son sous-titre précise bien qu’il vise autant les musulmans que les non-musulmans. L’ayant lu attentivement, avec mon double regard d’historien et de théologien, je le pense très utile et nécessaire aux deux publics.

 

Cet ouvrage est organisé selon une logique thématique. Il ne s’agit nullement d’un ouvrage historique sur l’islam ; Si vous y cherchez tout sur la vie du prophète, les courants de l’islam et l’histoire de cette religion, vous serez déçus. Certes il y a de tout cela dedans, mais dispersé au gré des thèmes étudiés. On peut d’ailleurs faire une lecture partielle ou discontinue de cet ouvrage selon ses centres d’intérêt. Il y a en effet des chapitres plutôt « théologiques », à côté d’autres  plus sociétaux et d’autres encore abordant l’angle culturel ou politique. Au final l’ouvrage balaie un champ assez large et branché sur l’actualité.

 

Les aspects proprement religieux portent sur quelques-uns des points majeurs de l’islam et de l’incompréhension ou ignorance des Français. Ainsi commence-t-il par trois chapitres consacrés à Allah, Le Coran et Mahomet. Ces trois chapitres posent des bases de connaissance sur les fondements de l’islam. Qui est vraiment Ismaël, le père des Arabes ? D’où vient le nom Allah ? Comment est né le Coran et qu’est-ce qui est sacré ? Qui est le prophète ? Quel est l’importance de ses paroles (Hadiths) dans la religion ? A toutes ces questions le livre apporte des réponses claires.

 

Le débat est fortement focalisé, en France en ce moment, sur la capacité de l’islam à s’intégrer au jeu républicain et laïc. Certains Français se sentent menacés par une pression sociale pour des menus hallal dans les cantines scolaires ou par le port du voile intégral, et d’autres aspects visibles de la foi musulmane. Tareq Oubrou affronte ces questions dans des chapitres précis. La Charia est ainsi abordée et présentée dans son sens théologique et non réduite à un sens normatif absolu comme les islamistes la veulent. Il alimente le débat sur l’abattage rituel et l’étourdissement des animaux, en retournant la question de la douleur animale quelle que soit la méthode choisie (ce qui est vrai, sauf à employer des substances létales fortes). L’épineuse question de l’égalité homme-femme est également traitée. Si certains arguments m’ont convaincu dans ce chapitre, j’ai senti l’auteur assez gêné par les textes du Coran appelant à corriger son épouse. Sans doute touche-t-on là une des limites de la discussion du Coran, mais elle n’est pas acceptable en droit français.

 

Sur le jeu républicain et la laïcité, le choix d’Oubrou est net : l’islam français n’a rien à craindre et tout à gagner avec la laïcité. L’interprétation contextuelle des textes du Coran permet de mettre hors-jeu la notion même de Califat dont les extrémistes les plus violents se réclament. Il condamne au passage très sévèrement le régime iranien et ses bases théologiques. Mais le chapitre sur la politique permet au lecteur non-musulman de comprendre que le débat théocratique est loin d’être tranché et que la position que défend Oubrou ne fait pas du tout consensus si on parle de l’ensemble des croyants. La laïcité, la démocratie, le droit de vote pour tous, la liberté de conscience sont en débat et, là, l’ouvrage s’adresse plus aux musulmans de France qu’aux autres Français. Il faut que les libéraux comme Oubrou se fassent entendre et comprendre par leur coreligionnaires en France et ils doivent pour cela d’abord apporter les connaissances à une grande majorité de musulmans qui ne les ont pas. Ce qui renvoie aux pays d’origine et à leur conception religieuse et politique. Vivre en France suppose adopter les symboles et les mœurs politiques de ce pays. Tareq Oubrou le répète tout au long de son livre. N’est-ce pas un peu aussi de la méthode Coué ? Les forces de conservatisme sont puissantes et les erreurs politiques française depuis trente ans dans le traitement de l’épineuse question de l’intégration des minorités ont créé des lieux  propices à la propagation des discours obscurantistes et haineux. Il faut donc plus que la bonne volonté des imams ouverts, il faut une action et un discours à la fois ferme et porteurs d’espoir. Les départs en Syrie ne sont que l’acte final d’une déshérence ignorée et même parfois justifiée. Tous les aspects politiques que ce livre aborde, il faut les soutenir par une politique à la fois ferme et juste. Il faut reconnaître que nos dirigeants politiques ne savent pas le faire et qu’il y a urgence à corriger le tir et à inventer une nouvelle approche.

 

Les deux derniers chapitres du livre peuvent paraître assez bizarrement juxtaposés. L’un traite  de « Islam, science et évolutionnisme » et l’autre du soufisme. D’un côté le débat sur l’opposition entre un discours créationniste (qui habite toutes les religions monothéistes) et le discours scientifique dominant, darwinien ou Lamarckien. Malgré une ouverture réelle, la position d’Oubrou est plutôt ambiguë sur ce thème, comme l’est d’ailleurs le plus souvent celle des religieux chrétiens en France. Cela tient, je crois à une confusion entre deux registres qui n’ont pas à se mêler ou à chercher à se concilier. La science relève de l’immanence et de la recherche et analyse de preuves, elle tâtonne, émet des hypothèse, valide et annule. Elle n’est pas une vérité mais une quête incessante. Le vrai savant est modeste et prudent. Les épigones sans talent et limités sont beaucoup plus tranchants et prennent les vessies pour des lanternes, ce qui est très dangereux quand ils sont enseignants ou journalistes. En face de la science, le domaine de la foi, qui est pure transcendance dans son essence première. Si Dieu est, il est créateur du monde. Ce que la science moderne ne peut en aucun cas poser comme préalable. Il y a donc incompatibilité initiale. Acceptons ce fait et regardons avec attention ce que la science nous dit. Ceci ne changera en rien la croyance du fidèle, qui relève d’une révélation personnelle ou d’une adhésion collective. Enfin, sur le soufisme, j’avoue ne pas avoir bien compris si l’auteur avait lui-même une position à ce sujet ou s’il énonçait simplement des connaissances.

 

Au final, ce livre me paraît tout à fait utile et venir au bon moment. Il serait vraiment positif qu’il connaisse une grande diffusion dans les milieux musulmans populaires en France. Tout comme, je le recommande vivement aux  non-musulmans, particulièrement aux chrétiens, pour mieux connaître l’islam. Il ne lève pas toutes les ambiguïtés mais peut susciter le dialogue. Quand les hommes se parlent, ils ne se battent plus. Nous avons besoin de nous parler.

Jean-Michel Dauriac – 20 mars 2016

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