L’esprit nomade: “Carnets de steppes” de Sylvain tesson & Priscilla Telmon

31 mai 2018 à 6:33 | Dans les livres: essais, les critiques | Laisser un commentaire

Carnets de steppes

 

Sylvain Tesson & Priscilla Telmon

 

Pocket 2017 nouvelle édition

 

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Un très bel objet que ce livre de poche. Il s’agit en même temps d’un récit de voyage, cher à Sylvain Tesson, et d’un livre de photographies. Les illustration sont placés en regard des textes qui les concernent ou qu’elles éclairent. Mais le livre peut aussi être feuilleté uniquement pour la contemplation photographique.

 

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C’est un livre sorti en 2002, donc une aventure assez ancienne. Le projet : parcourir à cheval, à deux, les routes de la soie de l’Asie Centrale (et même un peu plus). Le récit est linéaire et suit la progression des voyageurs du Tian Shan à la mer d’Aral. Ce n’est pas un livre structuré dans la continuité.  Les auteurs abordent des thèmes au grès de ce qu’ils voient ou vivent. On y lit donc aussi bien la description d’une ville comme Samarkand que des considérations sur la vie en yourte ou une philosophie de la déambulation équestro-pédestre. Le grand talent de Tesson est de ne jamais donner l’impression de difficulté, même quand on la devine au détour d’une phrase ou d’un dialogue. Il est aisé de comprendre que ce périple de six mois et plusieurs milliers de kilomètres dans les pays de l’Asie Centrale n’a pas été toujours une partie de plaisir. Mais ce n’est pas ce que les auteurs veulent partager avec leurs lecteurs. C’est d’émerveillement qu’il s’agit. Presque d’éveil au sens bouddhiste du terme. Or les raisons de s’émerveiller sont autant dans les grandes choses attendues (les villes mythiques, les fleuves réputés ou la mer d’Aral) que dans l’attention aux faits infimes, tels l’accueil chez les nomades ou la communion entre l’homme et sa monture. Les photographies font d’ailleurs la part belle aux portraits de ces inconnus rencontrés, qui ont souvent ouvert leurs demeures et exercé un des devoirs sacrés de l’humanité qui est en train de sombrer dans le maelström de l’individualisme mondialiste capitaliste : l’hospitalité. Il faut parfois payer cela au prix d’un effort, comme quand il s’agit d’ingurgiter le kumiss, le fameux lait de jument fermenté. Mais le devoir d’hospitalité va avec le devoir de partager la culture de l’hôte.

On sort de ce beau livre avec un sentiment contrasté. D’un côté, le lecteur est heureux et ému par tout ce qu’il a pu partager (car la lecture est vie). De l’autre, il sait, car les auteurs ne s’en sont pas caché, que ce monde de nomade disparaît sous leurs yeux, écrasé par le mirage du confort, de la consommation, traqué par les frontières et els polices, ruiné par son inadaptation à l’économie de la performance. Seuls survivent ceux qui osent habiter dans les univers qui nous semblent particulièrement inhospitaliers et loin de tout.

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Plus je lis les livres de Tesson et plus j’aime ce qu’il fait et la façon de le vivre. Sans doute notre formation commune de géographes (pas dans une optique académique mais humaniste, version Elisée Reclus) y est-elle pour quelque chose. La géographie est la lecture et l’écriture du monde ; on n’y vient pas comme on va au droit ou à la gestion, ou alors on y meurt à l’esprit. Ici Sylvain Tesson a parfaitement su nous faire vibrer à l’esprit des steppes et des nomades qui les parcourent. Ce n’est pas si courant pour ne pas être souligné. Puissent les nomades vivre encore longtemps dans ces marges du monde !

 

Jean-Michel Dauriac

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Le drame des chrétiens d’Orient - Sauver les livres et sauver les hommes

28 novembre 2017 à 10:36 | Dans les livres: essais, les critiques, Non classé | Laisser un commentaire

 

Sauver les livres et sauver les hommes

 

Père Michaeel Najeeb

Grasset éditeur – 176 pages – octobre 2017 – 17,00 €

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J’avais eu l’occasion de voir le frère Najeeb dans un reportage télévisé qui racontait comment il avait logé des chrétiens réfugiés dans un immeuble inachevé. J’avais trouvé cet homme lumineux, de cette lumière spéciale qui se dégage des hommes spirituels, de quelque religion qu’ils soient.

 Dimanche 27 Novembre : nous sommes dans l’église Saint-Paul de Bordeaux, qui jouxte le couvent des Dominicains. Le père Najeeb est venu, à l’invitations de ses frères, animer deux rencontres avec le public. Le samedi soir il a présenté son livre ; le dimanche soir, il parle plus largement du sort des chrétiens d’Irak.  Il est tout a fait comme je l’avais pressenti en le voyant sur mon écran de télévision. Petit, oriental dans son type, il parle un excellent français, où il pousse même la coquetterie à employer des expressions idiomatiques, comme « caresser la bête dans le sens du poil ». Il n’est pas besoin de l’écouter longtemps pour comprendre qu’il est animé d’une grand foi, de celles qui permettent de traverser les pires épreuves. Ce que les frères et sœurs chrétiens de cette zone vivent si intensément depuis l’été 2014, avec l’installation de DAECH et de son Califat autoproclamé. Il raconte du vécu, ce n’est pas une conférence savante sur les diverses branches des chrétiens orientaux – qui nous semblent si étranges vues d’ici – mais un témoignage, avec toute la force de conviction que cela comporte. Le public est conquis. Les questions suivent. Le frère répond posément et concrètement. Ensuite, il s’installe au fond de l’église et dédicace son livre, en prenant le temps de converser avec chacun de ceux qui se présentent.  Cette rencontre m’a conforté dans mon souci fraternel et spirituel pour ces frères persécutés, qui sont les descendants des plus anciens disciples du Christ. Je repars avec un livre dédicacé et l’envie de prier encore plus pour ces femmes et ces hommes qui partagent la même foi que moi mais sont persécutés et menacés pour cela.

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Le livre « Sauver les livres et sauver les hommes » est une collaboration de Michaeel Najeeb et d ‘un journaliste, Romain Guibert, spécialiste de l’international au magazine Le Point. C’est un petit ouvrage organisé en cinq chapitres dont quatre sont plutôt chronologiques. On y suit la progression de l’inquiétude des croyants dans cette plaine de Ninive face à l’émergence de cette organisation djihadiste extrémiste qu’est DAECH ou Etat Islamique. La vie de Qaraqosh, ville de 50 000 âmes, chrétiennes pour la plupart, est d’abord décrite dans une ambiance de fausse quiétude, qui se transforme vite en peur de l’inconnu. Car la réputation de DAECH le précède. Le livre fait bien ressentir cette montée effrayante face à l’ennemi, qui est ici, au sans théologique, un antéchrist. Que faire ? Les trois moines qui sont là savent qu’ils devront partir, ils en ont reçu consigne de leur hiérarchie. Mais quand. Et qu’emporter ? C’est là que survient le second fil de la trame du livre et du titre de ce récit. Le frère Najeeb a la passion des livres anciens, et plus largement des écrits anciens. Il a réussi à monter un atelier de numérisation et déjà sauvegardé des centaines de milliers de pages de vieux ouvrages dont le plus ancien est antérieur à l’An Mil. Il ne peut abandonner ces livres et son matériel. Il va alors tout mettre en oeuvre pour emballer et emporter son matériel et les livres anciens. Il aura le temps de faire cela avant l’arrivée des DAECH, comme il les appelle. Mais au moment de fuir, au milieu de ce qu’il nomme un « nouvel exode » face au « nouveau Pharaon » de DAECH, il reste des ouvrages, qu’il charge dans les deux voitures du couvent. Mais, alors qu’ils avancent au pas de l’homme sur une route de débandade, il est ému par la détresse de personnes âgées et familles mal en point. Il installe ces passager sur ses chers vieux livres et sauvent livres et hommes. Il nous fait ensuite partager la détresse de ces milliers de gens arrivés à Erbil, en terre kurde, qui dorment sur les trottoirs, dans les rares églises ; Il faut tout organiser ; c’est là qu’il obtient la mise a disposition de bâtiments inachevés que les réfugiés vont aménager tant bien que mal en espaces de vie. Le premier s’appelle « La vigne » et le second « L’espoir ». Après ce récit circonstancié, le frère nous raconte un peu sa vie, son enfance, sa passion pour les livres ; Il y voit la mémoire de l’humanité, et singulièrement, pour ses vieux ouvrages chaldéens, la preuve de l’ancienneté du christianisme dans cette vallée. On y apprend au passage que la cohabitation fut très souvent difficile  au cours des temps et que depuis l’émergence de l’islam, les chrétiens sont de statut inférieur et discriminés . Ce n’est pas là-bas qu’il faut aller chercher un modèle de tolérance et d’égalité, et ceux qui hurlent au racisme anti-musulman en France devraient être plus prudent et surtout plus renseignés.

Ce n’est pas un écrit structuré d’écrivain. C’est le récit d’une vie et la mémoire d’un peuple qui se raconte. Il faut se laisser emporter par la vie qui sourd, même sous les ruines et savoir remercier le frère Najeeb de son témoignage. Tous les islamo-gauchistes de notre belle conscience françaises devraient avoir l’honnêteté de lire ce livre. Mais je garde un petit goût amer de l’épilogue. Car, le frère Najeeb le dit clairement, les chrétiens, dans leur immense majorité, ne reviendront pas à Qaraqosh ou ailleurs. Ils veulent partir, en Europe, aux Etats-Unis, en Australie, au Canada, où ils savent qu’ils pourront vivre en paix et pratiquer leur religion sans peur. Qu’adviendra-t-il de l’araméen, leur langue maternelle, celle que parlait le Christ ? La question est en suspens. Le frère veut rester optimiste parce que la foi c’est « espérer contre toute espérance » selon la belle formule biblique. On peut légitimement être inquiet. En tous les cas, il faut aider de toutes les manières les chrétiens d’Orient, nos frères et sœurs dans la tourmente et ne pas laisser le flux de l’actualité les effacer de nos cœurs.

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Les livres de témoignage sont essentiels pour le présent, afin de mobiliser l’opinion et de porter la cause des victimes en pleine lumière. Mais ils le sont aussi pour le futur, car ils attesteront de la barbarie de ces fanatiques et du martyre des chrétiens. L’histoire humaine est malheureusement jalonnée de ces stèles de papier. Et pourtant l’horreur ne cesse de revenir. Ne serait-ce pas cela que les chrétiens appellent le péché ?

 

Jean-Michel Dauriac

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La pensée-magazine a encore frappé ! Civilisation – comment nous sommes devenus américains

26 septembre 2017 à 4:39 | Dans les livres: essais | Laisser un commentaire

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Civilisation – comment nous sommes devenus américains

 

Régis Debray                                                              NRF – Gallimard

                                                                                Avril 2017 – 231 pages

 

Un titre accrocheur, et un sous titre encore plus ! Un auteur dont on connaît le parcours et l’intelligence. Pourquoi pas se laisser tenter (et ce malgré des expériences antérieures décevantes), en ces temps de disette de vraie réflexion ?

 

Autant le dire d’emblée, je regrette mon achat et le temps passé à aller au bout de ce livre que j’ai eu envie de laisser tomber – au sens propre – après une cinquantaine de pages. Car je ne voyais pas encore l’entrée dans le sujet. En fait, quand on arrive à la page 231 et au dernier point de la dernière phrase, c’est encore la même attente exaspérée. Tout ça pour ça ! suis-je tenté d’écrire.

 

Ce livre est écrit par quelqu’un qui a le véritable talent de l’écriture. Il sait tenir son lecteur, le faire sourire, établir une connivence avec lui, le surprendre…Bref, la question purement technique est sans objet. On ne saurait rejeter ce livre par un défaut d’écriture.

 

Ce livre est écrit par quelqu’un qui a une véritable culture. Les citations sont nombreuses, les références judicieuses abondent. Dans le choix argumentaire fait, pas de faute de goût. Le recours à Paul Valéry est très bon, comme celui fait de Samuel Huntington. Je n’ai pas senti trop fortement l’habituel pédantisme des marquis de la République, si prompts à dégainer références et mépris de classe en même temps. Nous avons affaire à un bon connaisseur des Etats-Unis, qui ne tombe pas dans le piège facile que son titre pouvait lui offrir. L’américanisation dont il traite n’est pas superficielle, elle ne se borne pas à dénoncer Coca-Cola et Nike, mais analyse les faits en profondeur. La comparaison avec Rome, qui arme le dernier chapitre est tout à fait intéressante et juste.

 

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Mais ce livre est écrit par quelqu’un qui n’arrive pas à penser sur le sujet qu’il a choisi. L’impression finale ressemblerait un peu à celle qu’on peut avoir après la lecture d’un bon blog ou de carnets de notes. Les éléments de recherche et d’observation sont bien là, les exemples de choix, les hommes à citer, les domaines concernés. Tout y est, mais rien ne se passe. Quel est donc ce mystère ? Je ne puis l’expliquer clairement ; simplement donner mon sentiment de lecteur. L’impression finale est celle d’un gâchis et d’un inachèvement, pour ne pas dire d’une construction qui n’a pas dépassé les fondations. Un peu la même impression qu’avec un livre de Jacques Attali ou de Bernard-Henri Lévy : tant d’intelligence pour si peu de pensée…

 

Celui qui lira cette critique me trouvera sans doute d’une prétention extrême face à l’œuvre publiée de Régis Debray et à son parcours. Je persiste et signe : l’idée est bonne, voire même excellente, mais le breuvage final ne tient pas les promesses de la vendange. J’ai le sentiment d’avoir lu une série d’articles de magazines du jeudi, les fameux News du week-end pour hommes d’affaires pressés. De la pensée-magazine, voilà la meilleure définition que je trouve pour le moment. Il y a toujours quelque chose à retenir de la lecture de ces longs articles qui font les dossiers de l’Express ou du Point, mais cela ce résume en trois lignes et deux idées. Pour être définitivement cruel, je ferais ici référence à l’entretien qu’a donné Régis Debray au Figaro Magazine quelques semaines après la parution de son livre. J’avais déjà lu le dit-livre. En deux pages et demi, il présente tout le contenu de l’ouvrage. Cela suffit et il ne méritait pas plus d’être développé.

 

Les Bordes, le 30 juillet 2017 – Jean-Michel Dauriac

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