Cathare ta gueule à la Croisade ! Sur « Cathares » de Sandrine Biyi

5 octobre 2017 à 6:00 | Dans les livres: littérature | Laisser un commentaire

 

Le catharisme et ses adeptes sont le sujet plus ou moins direct de nombreux écrits, tant romans que poèmes, essais ou livre d’histoire. La mémoire de cet épisode horrible est bien présente dans les esprits des habitants de la France du sud, alors que les septentrionaux n’en connaissent rien . On retrouvera le même phénomène de mémoire non partagée à propos des guerres de religion, où le souvenir des dragonnades et galères royales est une plaie plus ou moins vives chez les Cévenols ou autres Ardéchois. Il s’agit donc de prendre au sérieux ce qui en traite car ce n’est pas anecdotique. A travers les Cathares, les méridionaux se retrouvent dans leur rapport de sujétion à Paris et au gouvernement ; or c’est au XIIIème siècle que tout se joue. Et il faudrait nier la notion d’inconscient collectif pour ne pas admettre que les traces sont profondes. Ce roman m’intéressait donc a priori, en tant qu’occitan historique (je ne pratique pas la langue de mes ancêtres, résultat d’une politique volontariste de minoration de ces langues qui nuiraient à l’unité nationale !).

 

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Sandrine Byi a choisi d’ancrer son récit romanesque dans un espace qui pourrait paraître marginal par rapport à l’histoire de la Croisade des Albigeois et du catharisme tels qu’ils sont évoqués rapidement. Le cadre est le Lot-et-Garonne actuel ; Un secteur très rural de collines boisée qui ressemble au Périgord. Cet espace n’est pas connu comme terre cathare – on pense souvent à l’Ariège, l’Aude ou Toulouse – et pourtant la foi des bons hommes et bonnes femmes, comme on les appelait y a été bien présente. Le hameau d’Aurelhac et son château seigneurial seront le locus princeps de ce roman. Le narrateur est Loup, un fils de serf, donc serf lui-même, qui raconte à la première personne. Mais l’auteur ne s’est pas enfermée dans ce procédé et intervient quand nécessaire. L’unité d’action est assez forte, puisque seuls trois espaces sont présents (Aurelhac, Toulouse et Fanjeaux). Ce cadre resserré est plutôt un bon choix, il permet de bien présenter le village natal des protagonistes.

 

Les personnages principaux sont assez peu nombreux, six ou sept selon sa lecture. Mais l’auteur a choisi dès le départ de centrer sur le trio de jeunes gens ; Il y a donc Loup le serf et les deux enfants du seigneur Auger de Durefort, Esclarmonde surnommée Prunelle et son frère Trojan. S’ajoutent à ce quatuor Marie, la conductrice des femmes cathares du hameau, et un chevalier, Thibaud, ami inséparable d’Auger de Durefort.  Les autres personnages seraient ce que le cinéma appellent des seconds rôles, parmi lesquelles Dame Guilhemine, la mère des jeunes gens ressort un peu plus. Selon ses goûts on pourra préférer Trojan, Loup, Prunelle ou Marie. Tous ont une certaine épaisseur psychologiques, suffisamment pour nous saisir, preuve de leur validité.

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L’action est simple et extrêmement tragique. Tout démarre dans l’insouciance qui peut précéder les ouragans. Les jeunes gens forment un trio indéfectible. Loup est passionnément amoureux de Prunelle qui l’aime aussi mais peut-être autrement, en raison de ses désirs d’être ordonnée « anteposita », c’est à dire diacre au féminin de l’église cathare. Quant à Trojan, il admire et adore sa sœur, amis il brule d’un amour interdit pour Loup, qui le sait et s’en trouve très mal à l’aise car il n’est pas lui-même insensible au charme de Trojan. Celui-ci désespère son père qui voudrait en faire un guerrier alors que le jeune homme veut être troubadour, vocation pour laquelle il a un talent certain. Mais le noeud du drame est Prunelle, qui a des visions et émet des propos prophétiques lors d’une état de transe dont elle ne garde pas de souvenir, du moins au début de l’histoire. Or, ses propos sont hérétiques et cela va remonter jusqu’u Vatican. Et le drame démarre, qui ira crescendo puisque confondu ensuite avec le début de la Croisade lancée par Innocent III pour éradiquer le catharisme en éradiquant les cathares. On sait l’ampleur des tueries, l’histoire les a bien documentés, c’est le premier génocide de l’histoire de France, jamais reconnu par les autorités de notre pays. Le récit nous fait traverser l’horreur, avec réalisme mais sans voyeurisme excessif. La stratégie catholique et ses héros est bien exposée, la figure de Dominique de Guzman, le fondateur des Dominicains, devenu Saint Dominique plus tard, est peinte avec talent et une certaine admiration – c’est bien le seul catholique qui en sort indemne !- alors que les prêtres et évêques sont peu reluisants, de même que le pape et ses sbires assassins. Sandrine Biyi a enchâssé une intrigue policière dans son histoire, avec les massacre de cinq personnes au début du livre, ce qui ajoute un élément d’intérêt supplémentaire, mais n’est pas le moteur du livre. Le centre de ce récit est l’amour, celui qui est donné à Dieu et celui que les êtres humains partagent. La fin n’est pas complètement désespérée malgré le contexte. Mais je n’en dit pas plus, c’est au lecteur de le découvrir.

 

Qu’est-ce qu’un bon roman ? Assurément ce n’est pas la même réponse pour le professeur de lettres, le critique littéraire, l’éditeur et le lecteur. Je vais ici me contenter du point de vue du lecteur, qui m’est toujours apparu comme le plus légitime, voire le seul à l’être. Un bon roman est d’abord un roman que l’on termine. Combien de livres nous tombent des mains ? Mais c’est aussi un livre qui nous entraîne dans le paradoxe oxymorique du lecteur : on aime vraiment lire ce livre et, comme tout ce que l’on aime, on souhaite que ça dure, mais « en même temps » on le dévore pour arriver le plus vite possible au bout, ne pouvant le lâcher jusqu’au point final. Si je me réfère à ce que j’ai vécu en lisant « Cathares », c’est incontestablement un bon roman. L’écriture est vive, les chapitres assez courts, l’action présente, sans sacrifier la psychologie. Le contexte est fort bien documenté et tout à fait crédible pour quelqu’un comme moi qui a étudié et enseigné l’histoire.

 

Est-ce un grand roman ? Je ne le crois pas. Il lui manque ce supplément d’âme et de style, ces trouvailles qui nous amènent à souligner un passage ou corner une page. Mais je ne pense pas que c’était le projet initial de l’auteur – si tant est que ce but puisse exister a priori – et je crois qu’elle peut être satisfaite d’avoir écrit un bon roman. Tant d’auteur y échouent !

 

Jean-Michel Dauriac

Les Bordes – octobre 2017

 

Ps : une carte de l’Occitanie d’alors avec les lieux du récit et ceux de la Croisade aurait été la bienvenue !

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Belle idée, roman raté… A propos de “L’homme au tracteur » de Michel Priziac

30 septembre 2017 à 6:31 | Dans les livres: littérature, les critiques | Laisser un commentaire

 

 

Dans une collection intitulées « Années 60 », les Editions Marivole (De Pruniers-en-Sologne, 41) publient des romans se situant dans cette décennie du XXème siècle, devenue un peu mythique. C’est une bonne idée, mais qui sent bien l’opportunisme de profiter d’une « effet vintage » et d’un public vieillissant nombreux.

 

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« L’homme au tracteur » débute dans les années 1950 et se termine vers la fin des années 1960. Période très exotique pour les lecteurs nés dans les années 1980-90, voire 2000, mais retour mémoriel un brin nostalgique pour les gens de mon âge. L’idée de départ est excellente : comme le titre le laisse entendre, le sujet est l’évolution agricole française. Ce type de sujet est bien documenté pour le XIXème siècle, mais peu ou pas pour le dernier siècle. Il y avait donc là une lacune à combler, d’autant plus que le sujet devient très sensible aujourd’hui, avec la prise de conscience écologique et sanitaire. Le second élément très judicieux du bon choix est d’avoir situé l’action en Bretagne, région de l’auteur lui-même. C’est bien en ces lieux que la rupture fut la plus rapide et la plus violente, faisant passer en quinze ans les paysans de l’autosubsistance au productivisme marchand. La période retenue par l’auteur est bien celle qui est décisive, après ces dates le processus ne fait que se poursuivre.

L’idée de suivre un agriculteur en particulier est aussi bonne, car elle peut permettre à l’auteur de fouiller le personnage et faciliter l’identification du lecteur. Yves Le Borgne a donc tout pour devenir un personnage intéressant. Nous suivrons au cours de la lecture la formation de sa famille, la modernisation de son exploitation, l’entrée dans la société monétaire et l’irruption de la consommation dans le hameau de Kerminig. De ce point de vue-là, nous apprenons beaucoup de choses car l’auteur sait de quoi il parle, et il s’est également bien documenté sur les divers aspects de la vie agricole de ce temps. Alors pourquoi parler de « roman raté » dans le titre de ma chronique ?

 

Le ratage est au moins double.

 

Le premier défaut, et le plus sensible à la lecture, est une absence de chronologie. Celle-ci est totalement incohérente, l’auteur nous ramenant sans ménagement en arrière de dix ans voire plus, et ceci sans aucun jusificatif littéraire. Il ne s’agit nullement d’un projet narratif, mais tout simplement d’une incapacité à structurer le récit. Or, dans ce type de roman populaire, adressé à un large public, il ne s’agit pas de mettre en œuvre des innovations littéraires type « Nouveau Roman ». Il faut juste raconter une histoire qui se tienne et qui tienne le lecteur. Et ce pari n’est pas tenu : au bout d’une certain temps, j’ai décroché de la chronologie, malgré des retours en arrière pour vérifier que ce n’était pas moi qui errait. Ce défaut est grave, il s’agit en fait d’un manque de rigueur dans la construction du déroulé du roman. Gageons que l’auteur s’améliorera s’il persévère dans cette voie.

Le second défaut est relatif et subjectif, mais gien réel et très gênant, à l’usage, pour le lecteur. C’est l’absence de tout style personnel et une écriture qui donne une impression de relâchement perpétuel. Je dois dire que ce défaut-là m’a beaucoup plus gêné que le premier. J’aurais pardonné la maladresse de construction si j’avais pu me raccrocher à une belle écriture. Ce n’est pas le cas du tout. Aucune recherche stylistique, un vocabulaire commun, uen intrigue racontée platement. De tout cela finit par sourdre l’ennui, qui est la pire des choses pour un lecteur. Je dois dire que j’ai fait un gros effort pour aller au bout du livre, qui dépasse les 300 pages.

Evidemment, si l’on croise les deux défauts, le ratage est évident. Peut-être suis-je sévère, mais j’attendais de ce livre beaucoup car le sujet me passionne et je le connais bien. Si je n’ai pas du tout été déçu par le contenu, les défauts formels m’ont très vite lassé. L’impression finale est bien celle d’un ratage, d’autant plus remarquable que le sujet était bon, beau et prometteur.

Cela confirme ce qui devrait être une évidence : on ne s’improvise pas écrivain, et il ne suffit pas qu’un livre soit publié pour qu’il fasse sens et existe vraiment en tant que tel. Je ne puis que répéter ce que je dis depuis fort longtemps : les éditeurs publient trop et pas ce qu’il faudrait. Je ferais bien sûr preuve d’indulgence pour cet éditeur régional, qui ne doit pas recevoir des manuscrits en quantité et, surtout, pas de grands auteurs.

Mais publier ce livre en l’état, n’est-ce pas manquer de respect à son auteur et aux lecteurs ?

 

L’homme au tracteur – Michel Priziac – Editions Marivole – 316 pages  - 20 €

 

Jean-Michel Dauriac

 

 

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La pensée-magazine a encore frappé ! Civilisation – comment nous sommes devenus américains

26 septembre 2017 à 4:39 | Dans les livres: essais | Laisser un commentaire

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Civilisation – comment nous sommes devenus américains

 

Régis Debray                                                              NRF – Gallimard

                                                                                Avril 2017 – 231 pages

 

Un titre accrocheur, et un sous titre encore plus ! Un auteur dont on connaît le parcours et l’intelligence. Pourquoi pas se laisser tenter (et ce malgré des expériences antérieures décevantes), en ces temps de disette de vraie réflexion ?

 

Autant le dire d’emblée, je regrette mon achat et le temps passé à aller au bout de ce livre que j’ai eu envie de laisser tomber – au sens propre – après une cinquantaine de pages. Car je ne voyais pas encore l’entrée dans le sujet. En fait, quand on arrive à la page 231 et au dernier point de la dernière phrase, c’est encore la même attente exaspérée. Tout ça pour ça ! suis-je tenté d’écrire.

 

Ce livre est écrit par quelqu’un qui a le véritable talent de l’écriture. Il sait tenir son lecteur, le faire sourire, établir une connivence avec lui, le surprendre…Bref, la question purement technique est sans objet. On ne saurait rejeter ce livre par un défaut d’écriture.

 

Ce livre est écrit par quelqu’un qui a une véritable culture. Les citations sont nombreuses, les références judicieuses abondent. Dans le choix argumentaire fait, pas de faute de goût. Le recours à Paul Valéry est très bon, comme celui fait de Samuel Huntington. Je n’ai pas senti trop fortement l’habituel pédantisme des marquis de la République, si prompts à dégainer références et mépris de classe en même temps. Nous avons affaire à un bon connaisseur des Etats-Unis, qui ne tombe pas dans le piège facile que son titre pouvait lui offrir. L’américanisation dont il traite n’est pas superficielle, elle ne se borne pas à dénoncer Coca-Cola et Nike, mais analyse les faits en profondeur. La comparaison avec Rome, qui arme le dernier chapitre est tout à fait intéressante et juste.

 

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Mais ce livre est écrit par quelqu’un qui n’arrive pas à penser sur le sujet qu’il a choisi. L’impression finale ressemblerait un peu à celle qu’on peut avoir après la lecture d’un bon blog ou de carnets de notes. Les éléments de recherche et d’observation sont bien là, les exemples de choix, les hommes à citer, les domaines concernés. Tout y est, mais rien ne se passe. Quel est donc ce mystère ? Je ne puis l’expliquer clairement ; simplement donner mon sentiment de lecteur. L’impression finale est celle d’un gâchis et d’un inachèvement, pour ne pas dire d’une construction qui n’a pas dépassé les fondations. Un peu la même impression qu’avec un livre de Jacques Attali ou de Bernard-Henri Lévy : tant d’intelligence pour si peu de pensée…

 

Celui qui lira cette critique me trouvera sans doute d’une prétention extrême face à l’œuvre publiée de Régis Debray et à son parcours. Je persiste et signe : l’idée est bonne, voire même excellente, mais le breuvage final ne tient pas les promesses de la vendange. J’ai le sentiment d’avoir lu une série d’articles de magazines du jeudi, les fameux News du week-end pour hommes d’affaires pressés. De la pensée-magazine, voilà la meilleure définition que je trouve pour le moment. Il y a toujours quelque chose à retenir de la lecture de ces longs articles qui font les dossiers de l’Express ou du Point, mais cela ce résume en trois lignes et deux idées. Pour être définitivement cruel, je ferais ici référence à l’entretien qu’a donné Régis Debray au Figaro Magazine quelques semaines après la parution de son livre. J’avais déjà lu le dit-livre. En deux pages et demi, il présente tout le contenu de l’ouvrage. Cela suffit et il ne méritait pas plus d’être développé.

 

Les Bordes, le 30 juillet 2017 – Jean-Michel Dauriac

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