Paul et Silas chantaient…Méditations du confinement (2)

26 mars 2020 à 12:26 | Dans Bible et vie, dans l'actualité | Laisser un commentaire

Lecture biblique de base : Actes 16 : 16 à 34

(surtout les versets 25 & 26)

Actes 16 : 16 ¶  Or il arriva que comme nous allions à la prière, nous fûmes rencontrés par une servante qui avait un esprit de Python, et qui apportait un grand profit à ses maîtres en devinant.

17  Et elle se mit à nous suivre, Paul et nous, en criant, et disant : ces hommes sont les serviteurs du Dieu souverain, et ils vous annoncent la voie du salut.

18  Et elle fit cela durant plusieurs jours ; mais Paul en étant importuné, se tourna, et dit à l’esprit : je te commande au Nom de Jésus-Christ de sortir de cette fille ; et il en sortit.

19  Mais ses maîtres voyant que l’espérance de leur gain était perdue, se saisirent de Paul et de Silas, et les traînèrent dans la place publique devant les Magistrats.

20  Et ils les présentèrent aux Gouverneurs, en disant : ces hommes-ci, qui sont Juifs, troublent notre ville :

21  Car ils annoncent des maximes qu’il ne nous est pas permis de recevoir, ni de garder, vu que nous sommes Romains.

22  Le peuple aussi se souleva ensemble contre eux, et les Gouverneurs leur ayant fait déchirer leurs robes, commandèrent qu’ils fussent fouettés.

23  Et après leur avoir donné plusieurs coups de fouet, ils les mirent en prison, en commandant au geôlier de les garder sûrement.

24  Et le {geôlier} ayant reçu cet ordre, les mit au fond de la prison, et leur serra les pieds dans des ceps.

25 ¶  Or sur le minuit Paul et Silas priaient, en chantant les louanges de Dieu ; en sorte que les prisonniers les entendaient.

26  Et tout d’un coup il se fit un si grand tremblement de terre, que les fondements de la prison croulaient ; et incontinent toutes les portes s’ouvrirent, et les liens de tous furent détachés.

27  Sur quoi le geôlier s’étant éveillé, et voyant les portes de la prison ouvertes, tira son épée, et se voulait tuer, croyant que les prisonniers s’en fussent fuis.

28  Mais Paul cria à haute voix, en disant : ne te fais point de mal : car nous sommes tous ici.

29  Alors ayant demandé de la lumière, il courut dans {le cachot}, et tout tremblant, se jeta {aux pieds} de Paul et de Silas.

30  Et les ayant menés dehors, il leur dit : Seigneurs, que faut-il que je fasse pour être sauvé ?

31  Ils dirent : crois au Seigneur Jésus-Christ ; et tu seras sauvé, toi et ta maison.

32  Et ils lui annoncèrent la parole du Seigneur, et à tous ceux qui étaient en sa maison.

33  Après cela, les prenant en cette même heure de la nuit, il lava leurs plaies, et aussitôt après il fut baptisé, avec tous ceux de sa maison.

 

34  Et les ayant amenés en sa maison, il leur servit à manger, et se réjouit, parce qu’avec toute sa maison il avait cru en Dieu. (version Segond 1910)

 

 

version audio:paul-et-silas-chantaient-jean-paul-ayme-chanson-mp3.mp3 

 

 

Voici un récit qui, en général, fait le bonheur des personnes chargées du catéchisme : une belle histoire avec de l’action, du suspense et une fin positive où triomphent les bons. Le plus souvent on y voit un beau miracle de Dieu en faveur de ses deux apôtres emprisonnés. Ce n’est pas faux, évidemment, mais je voudrais ici proposer une autre interprétation de ce texte, en lien avec ce que nous vivons en ce moment.

 

Situons cet épisode dans son contexte. C’est le deuxième voyage missionnaire de Paul. Cette fois-ci, il voyage avec Silas (qui a remplacé Barnabas), Timothée et le narrateur, le médecin Luc. Partie de Jérusalem, la petite équipe repasse par Antioche (l’église-mère de Paul), puis visite Tarse (sa ville natale), avant d’entreprendre un périple en Asie Mineure, qui s’achève à Troas – près du lieu de la légendaire ville de Troie. Jusque là c’est une tournée d’affermissement des églises que Paul a fondées lors de son premier voyage. Mais à Troas Paul reçoit un ordre de mission divin, lors d’une vision ; lisez le verset 9 du même chapitre :

 

«  Passe en Macédoine, et viens à notre secours »

 

lui dit en songe un Macédonien. Le livre des Actes nous présente plusieurs visions ou messages de ce type (Philippe, Pierre, Paul…) C’est un temps où Dieu se manifeste puissamment par son Esprit (ce qui ne veut pas dire qu’il ne se manifeste plus aujourd’hui !). Paul reçoit l’ordre de mission et part en bateau en Macédoine grecque. Il traverse Néapolis (verset 11) et rejoint la ville principale, Philippes C’est là que se situe notre récit.

 

Les versets 12 à 15 racontent un début de mission encourageant : une femme, nommée Lydie, se convertit sur leur prédication et se fait baptiser, elle, et toute sa maison (coutume de l’époque : la religion du maître de maison est celle de toute la maisonnée). Puis, les choses dérapent : les versets 26 à 24 nous montrent comment cela se passe ; Un esprit de divination – c’est le sens du mot python – qui habite dans une servante de la ville, dévoile à tous les habitants qui sont Paul et ses compagnons, que la jeune fille suit sans cesse. Nous pouvons penser que c’est une bonne chose, mais Paul, lui, finit par se lasser de cette publicité qui lui apparaît contre-productive, dans une ville grecque et romaine, donc païenne, où il vaut mieux être discret. Il ordonne à l’esprit mauvais de quitter cette femme et celle-ci en est délivrée. Et tout part en vrille. De l’esclave, nous ne savons plus rien. Mais nous apprenons que ses maîtres sont fort mécontents, car ils gagnaient de l’argent avec son don de médium qui vient de disparaître. S’enclenche alors la machine judiciaire ; ils sont accusés de troubles à l’ordre public (c’est une accusation très pratique de tous temps, de Jésus aux Gilets Jaunes !), arrêtés, et bastonnés. Leur faute est énoncée au verset 20 : « Ils sont juifs » (Ah ! le bon vieil antisémitisme de toujours !). On les met en prison avec des blocages de leurs jambes par des pièces de bois.

 

Une question se pose, qui peut aussi vous venir à l’esprit : pourquoi Dieu les a-t-il envoyés ici, pour qu’ils soient battus et emprisonnés ? Notre intelligence humaine ne comprend pas. Le début de la mission, oui, ça, c’est bien dans le style de Dieu. Mais la suite, très décevante. Dans les jours où nous sommes, j’entends certains chrétiens se prévaloir de la protection divine. Ils seront alors forcément perplexes quand vont mourir des frères et des sœurs de leur communauté. Dieu n’a-t-il pas dit qu’il était avec nous tous les jours, jusqu’à la fin du monde ? Bien sûr qu’il est avec nous, et même en nous, avec le Saint-Esprit, mais il n’a jamais dit que nous serions protégés de tout ce qui atteint l’humanité. C’est une lecture fausse de l’Evangile. La maladie peut nous atteindre et nous tuer, comme la justice inique de Philippes a arrêté, battu et emprisonné les apôtres.

 

Comment réagirent Paul et Silas ? Se sentirent-ils trompés par Dieu ? Pas vraiment !

 

«  Vers le milieu de la nuit, Paul et Silas, en prière, chantaient un hymne à Dieu »

 

dit une version du XVIIIème siècle. Ils sont donc en train de rendre gloire à Dieu, au lieu de gémir sur le traquenard de cette mission.

Nous pouvons passer notre temps à accuser les Chinois, les Italiens, l’inconscience des Français, l’incurie du gouvernement, le manque de masques et de gel ou de lits de réanimation. Mais ce n’est pas l’attitude de Paul et Silas. Eux prient et chantent la gloire de Dieu. (Car Dieu n’est pas l’auteur du virus et de l’épidémie, mais c’est bien la cupidité des hommes et leur organisation économique mondialisée).

Alors faisons de même. Ces longues journées de retrait offrent tant de moments pour parler avec Dieu et l’écouter. Prier peut prendre de très nombreuses formes : l’écoute, l’oraison, la conversation ou la lecture des psaumes… Une prière n’est pas tarifée à la durée. C’est la sincérité et la disposition de cœur qui comptent. Paul et Silas, dans le noir, en pleine nuit, prient et chantent et il est ajouté dans le texte que « les prisonniers les écoutaient ».

 

Alors survient l’accomplissement de la promesse, la preuve que l’ordre de mission, l’appel, n’étaient pas une tromperie. Les circonstances font qu’ils se retrouvent libérés de leurs entraves, eux et les autres captifs, toutes portes ouvertes par la secousse sismique évoquée. Dieu est celui qui libère et fait tomber les chaînes. Cela nous ne pouvons pas le faire, nous. Ce que nous pouvons faire, c’est prier et chanter la gloire de Dieu. C’est Lui qui nous libèrera de cette prison de l’épidémie.

 

La conclusion est magnifique (versets 27 à 34). La délivrance aurait pu virer au drame : évasion collective et suicide du geôlier. Au lieu de cela, Paul et Silas ont un boulevard devant eux pour évangéliser ce gardien et sa famille. Et tous sont baptisés et, à leur tour, rendent gloire à Dieu. Dieu triomphe, Paul et Silas aussi. Il faut lire la fin du chapitre pour voir que le triomphe est total, puisque les magistrats de la ville vont devoir faire amende honorable auprès de Paul et de son équipe.

 

Que retenir pour nous, aujourd’hui ?

 

Nous pouvons vivre ces moments de confinement comme une mise aux fers, un séjour en prison. Comment allons nous réagir ? Vivons intensément notre foi et notre vie chrétienne. Prions sans cesse, d’une façon ou d’une autre. Réjouissons-nous, c’est un ordre divin que Paul nous a transmis. Chantons : nous connaissons tous des cantiques, entonnons-les, même seuls. Rendons grâce par le chant.

Nous n’avons pas de geôlier à évangéliser. Mais nous connaissons sûrement des personnes que nous pouvons encourager, soutenir, pour lesquelles nous pouvons avoir une parole de paix et de joie. Qui sait si cela ne finira pas par une grande bénédiction pour l’Eglise ?

 

« Vers le milieu de la nuit, Paul et Silas priaient et chantaient… »

 

Amen

 

Je vous propose, pour finir ce moment de partage d’écouter une chanson sur notre sujet : ce sont Chantal et Jean-Paul Ayme qui ont enregistré ce titre, dans les années 1970. Bon confinement à tous.

 

Jean-Michel Dauriac

Deuxième semaine de confinement contre le Covid-19

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Si je t’oublie, Jérusalem… Petite méditation pour temps de confinement (semaine 1)

26 mars 2020 à 12:17 | Dans Bible et vie, dans l'actualité | Laisser un commentaire

 version audio: si-je-toublie-jerusalem.MP3si-je-toublie-jerusalem.MP3

Texte de base : Psaume 137 : 1-6 (version NBS)

 

« 1 ¶  Près des fleuves de Babylone, là-bas, nous étions assis et nous pleurions en nous souvenant de Sion.

2  Aux saules de la contrée nous avions suspendu nos lyres.

3  Là, nos vainqueurs nous demandaient des chants ; nos bourreaux, de la joie : Chantez-nous des chants de Sion !

4  Comment chanterions-nous le chant du SEIGNEUR sur une terre étrangère ?

5  Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite oublie !

6  Que ma langue s’attache à mon palais si je ne me souviens pas de toi, si je ne mets pas Jérusalem au-dessus de toute autre joie. »

 

Ce psaume est assez original dans l’ensemble du livre. C’est un psaume à résonnance historique. L’auteur rappelle un épisode douloureux de l’histoire d’Israël : l’exil en Babylonie.

En –722, les dix tribus d’Israël (le royaume du Nord) sont déportées à Babylone. En – 587, c’est au tour de Juda d’être vaincu et de voir une grande partie de sa population déportée (le livre de Daniel nous en parle bien). Le temple de Salomon est détruit, les objets précieux du culte dérobés et les murailles de Jérusalem détruites : c’est le symbole visible d’une volonté d’anéantissement complet des royaumes d’Israël par Nabuchodonosor. L’exil sera levé en –538 par un décret de Cyrus, qui permettra le retour des déportés, au moins en partie. Donc, un minimum de cinquante ans loin du foyer de la religion juive, puisque le culte était centralisé à Jérusalem.

 

Les versets 1 et 2 nous parlent de la tristesse des Juifs en exil, de leur incapacité à chanter et à être joyeux : les cithares sont inutiles, accrochées aux branches des arbres. Leurs vainqueurs voudraient les entendre chanter et jouer, car leurs chants sont réputés et très beaux. Mais la réponse du verset 4 est très claire : « Comment chanter un chant du Seigneur en terre étrangère ? » Ils n’ont pas le cœur à cela.

Sort alors le cri du cœur, devenu une des devises du juif de la diaspora au fil des siècles, partout et en tous temps dans le monde :

«  Si je t’oublie Jérusalem, que ma main droite oublie ! »

Cette formule, typiquement juive, signifie l’importance de ne pas oublier, afin de ne pas être comme celui qui a perdu l’usage de sa main droite. L’éloignement ne doit pas se traduire en oubli, mais au contraire en culte de la mémoire. Le Juif, comme le chrétien est un  homme de mémoire. Jérusalem, c’est le lieu du rassemblement des croyants, où chaque Juif devait monter une fois l’an au moins ; nous dirions pour nous que c’est l’église ou le temple.

 

Nous vivons une période inédite d’éloignement de la maison du culte et de la prière. C’est un exil sanitaire nécessaire. Mais sans doute pouvons-nous, chez nous, dire en cœur, le verset 1 du psaume. L’église locale me manque, comme elle vous manque. Nous pouvons ne pas avoir le cœur à chanter, souffrir de l’isolement, d’une forme de solitude, nous sentir comme en prison.

C’est le moment de faire une double expérience qui nous fera grandir dans la foi.

 

La première est celle de chérir la mémoire de notre communauté. C’est quand l’église n’est plus accessible que nous pouvons mesurer à quel point nous y sommes attachés et à quel point elle est utile et nécessaire à notre vie spirituelle personnelle. C’est peut-être l’occasion de réfléchir, chacun pour notre part, aux raisons pour lesquelles elle nous manque : Sont-ce les prédications de notre pasteur ? Les rencontres de prière ? La Cène partagée et le culte dominical ? Toutes les activités diverses que ce lieu et cette communauté nous offrent ? Est-ce parce que nous y rencontrons nos frères et sœurs ?

Pensons aussi à ce que nous y apportons et ce que nous pourrions y apporter. N’avons nous pas parfois plus pris que donné ? Ne voulons-nous pas partager tel ou tel talent ou idée ?

Si nous répétons chaque jour « Si je t’oublie église de Pessac… », alors nous serons comme les enfants d’Israël quand ils revinrent d’exil, capables de reconstruire, agrandir, vivre un temps de réveil spirituel.

 

La seconde expérience nous fait passer du souci local de l’église de Pessac au souci mondial de l’Eglise Universelle (ou catholique dans son sens exact du terme) du Christ. Pendant quelques semaines, il nous est donné de vivre un peu de la vie de nos frères et sœurs persécutés, qui ne peuvent pas se réunir au grand jour et sont contraints souvent à l’isolement. Bien sûr, ils doivent en plus subir la surveillance policière, les dénonciations et les calomnies, au péril de leur vie.

Je suis persuadé que ce temps particulier du confinement est une occasion formidable de comprendre ce que vivent ou ont vécu les chrétiens d’Orient, chassés de leurs maisons, interdits de culte, maltraités… Ce que vivent au quotidien les chrétiens du Pakistan, de l’Inde, du Bengladesh ou de la Chine, soumis à l’arbitraire du pouvoir, à la clandestinité, mais aussi au bénéfice de la solidarité fraternelle souterraine.

Mettons à profit ces semaines pour penser à ceux dont c’est la vie habituelle, portons-les quotidiennement devant Dieu par nos prières, allons sur internet chercher  des renseignements plus complets sur leur sort. Bref, aimons en paroles et en actes nos frères persécutés.

 

Alors, nous pourrons employer, quand nous reparlerons plus tard de ces semaines, l’imparfait du psalmiste et mesurer notre bonheur d’avoir la liberté du culte et d’appartenir à une église locale. Nous aurons gravé dans nos cœurs le sort des chrétiens persécutés et nous ne les oublierons jamais, comme nous saurons que l’église est la bénédiction du croyant, en tant que réunion de fidèles.

 

Alors, oui, merci mon Dieu de ce temps d’épreuve.

 

Jean-Michel Dauriac

18 mars 2020

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Un vrai-faux roman russe : Notre assassin de Joseph Roth

17 mars 2020 à 12:21 | Dans les livres: littérature, les critiques | Laisser un commentaire

 

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Court roman d’une nuit, entièrement circonscrit entre la fermeture d’un bistro parisien et le lever du jour, ce récit est effectué à la première personne. Le narrateur est un russe émigré à Paris, dans l’après-traité de Versailles, qui raconte pourquoi il est affublé du surnom « Notre assassin ».

L’art de l’écrivain Roth est toujours aussi efficace ; on se laisse emporter par ce récit, somme toute, initialement banal, au moins en apparence. Il s’agit de la confession d’un ancien policier de la police secrète du Tsar, l’Okhrana. Golubtschick est un bâtard d’aristocrate russe né dans les années 1890, si l’on refait une chronologie rétroactive. Fils adoptif d’un garde-forestier qui a bien voulu épouser la fille perdue et son marmot, il grandit dans l’absence du père, car le garde meurt prématurément des suites de son infidélité. Le jeune garçon reçoit cependant le soutien financier de son vrai père, qui lui paie des études dans une pension. Tout dérape lorsque le jeune homme veut aller se faire reconnaître par son père, le prince Krapotkin. Celui-ci l’éconduit et le jeune homme en conçoit un ressentiment profond. Et c’est là qu’apparaît un personnage majeur du roman, Janos Lakatos, commerçant hongrois de passage  à Odessa, où s’était rendu notre jeune héros. De cet instant, la vie du jeune bâtard bascule dans un cauchemar social et humain.

On ne peut pas, évidemment, ne pas songer à Dostoïevski et à Crime et Châtiment, par exemple. Joseph Roth a réussi un « à la manière ruse » parfait. Son personnage, salaud d’informateur ne peut pas nous être totalement odieux, car il n’a pas réussi à tuer en lui l’humanité et la bonté. Mais il est trop habité par la haine pour pouvoir s’en sortir. Chaque tentative de retour au bien est un échec auquel Lakatos est mêlé. Nous comprenons assez vite, comme le héros, que Lakatos est l’incarnation du Diable. Le récit bascule donc insidieusement dans le fantastique, sous l’angle de la mystique russe. Nous suivons la descente aux enfers d’un jeune homme qui voulait seulement être reconnu au double sens du terme. A travers ses mésaventures, parfois cruelles et sordides, l’auteur nous dépeint la société d’une Russie tsariste à l’agonie, soutenue par un système policier impitoyable.

Nous découvrirons finalement que Goblutschick n’est effectivement pas un assassin, comme il l’avait affirmé en préambule à son récit. Qu’il soit un salaud ordinaire est aussi une évidence. Mais le livre va bien au-delà du portrait d’un sbire de l’Okhrana. Il interroge la dualité de chaque être humain. Il y a dans le héros une double personnalité, celle du jeune malheureux qui se sent rejeté et voudrait seulement exister comme les autres et celle de l’informateur voué aux sales besognes. Ce qui nous le rend proche est cette lutte entre les forces du Mal, aiguillonnées par Lakatos, et le forces du Bien, qui reviennent à plusieurs reprises à la charge. Cela nous ressemble tellement. Bien sûr, nous pouvons toujours nous en sortir en disant que nous n’avons pas commis toutes ces turpitudes, mais cela ne fait que nier le réel : chacun de nous est ombre et lumière, parfois la lumière triomphe, souvent l’obscurité règne. Chez le héros, il n’y a pas de rédemption car il n’y pas de rédempteur : il croit au Diable car il l’a rencontré à plusieurs reprise, mais il ne parvient à croire en Dieu. Il est seul face au démon. Et sa confession est sans équivoque : il est perdu, il a perdu son humanité.

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Joseph Roth (1894 – Brody, Ukraine –1939 Paris)

 

Roman tragique, Notre assassin est très imprégné de cet esprit russe du désespoir. La seule lumière possible, c’est Golubtschick lui-même qui l’a éteinte : elle s’appelait Léa Rifkin, elle était juive russe et révolutionnaire en exil. Il l’aimait vraiment, sans se l’avouer, et il l’a vendue aux autorités russes contre un paquet de roubles. L’amour a été vaincu par Mammon. Et la vie continue, par la force de l’habitude et de la biologie, mais elle est vide de joie et de sens pour le malheureux personnage de Roth. Bien sûr, cette vision pessimiste est celle de l’auteur, qui d’oeuvre en œuvre ne parvient pas à faire el deuil de l’Autriche-Hongrie de François-Joseph. On peut parler d’une œuvre crépusculaire. Ce qui ne signifie pas du tout triste et ennuyeuse, mais sûrement tragique et en clair-obscur. Encore un grand livre de cet auteur majeur du XXème siècle européen, qui n’a pas la place qu’il mérite dans le panthéon des lettres.

 

Jean-Michel Dauriac

16 mars 2020 Beychac, en confinement sanitaire.

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