Les chanteurs populaires ne meurent jamais.- Pour Michel Delpech

24 janvier 2016 à 12:21 | Dans articles divers | Laisser un commentaire

Dimanche 3 janvier. Il est un peu plus de neuf du matin. Je vais faire ma virée dominicale à Aigurande, le bourg le plus proche de mon refuge creusois. Un circuit bien rodé : d’abord le boulanger-pâtissier, qui fait des gâteaux magnifiques à des prix à tomber par terre – deux petits Saint-Honoré et deux éclairs – puis l’achat de « La montagne », le journal local et du JDD (que je ne lis que lorsque je suis ici !) et de quelque livre ou revue. Enfin, le petit producteur de fromage de chèvre fermier auquel j’achète des pyramides cendrées superbes. En haut, en bandeau du JDD, un titre a accroché mon oeil : « Michel Delpech est mort hier ». mais je n’ai pas eu le temps d’y réfléchir plus que ça. Il faut que je rentre et que je me mette à assembler deux meubles-coffres dans les petites chambres du gîte rural que nous aménageons doucement depuis plusieurs années.

On mange tard. Juste avant le repas, en prenant l’apéritif, je montre, sans un mot, la une du JDD à ma femme. Elle cherche l’article et commence aussitôt à le lire. Ce qui m’énerve un peu car je voulais être le premier à le faire. Je lève mon verre à Michel Delpech, en espérance chrétienne. J’ai beaucoup aimé son petit livre de témoignage paru récemment, « J’ai osé Dieu », où il disait sa foi et sa manière de la vivre.

 

 

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J’ai toujours aimé ce chanteur populaire par excellence. Les vrais chanteurs populaires sont rares. Seul le temps leur donne cette légitimité. Il s’en lève quelques-uns par génération. Il y eut les gang des quatre B (Brel, Brassens, Béart et Bécaud) et des 2F (Ferrat et Ferré), qui marqua toute la génération des années 1950-1960. Puis il y eut mai 68 et les seventies, sorte de crépuscule doré, insouciant et gai, dernière période de joie avant le marasme qui nous accompagne des années 1980 à ce jour. Quels sont les chanteurs populaires de cette période ? Johny Halliday, évidemment, l’inusable Charles Aznavour, le trop ignoré Serge Lama. Et survolant la vague insignifiante du yéyé, les deux Michel, Delpech et Sardou. Deux chanteurs qui parlent du peuple et au peuple. Deux parcours différents mais la même place dans le cœur de tout un peuple. Pourquoi a-t-on droit à cette dignité rare de « chanteur populaire » ? Sans nul doute parce qu’une personne, un artiste, un interprète, rencontre son époque et l’incarne, exprimant ce qui occupe et préoccupe les sans-voix, les gens ordinaires, les ménagères, les routiers, les lycéens… Bref, tout le petit peuple de France. Un chanteur populaire, c’est un morceau de l’identité française. Mais une identité qui ressemble à l’inverse exact de celle que veulent nous vendre nos pitoyables politiciens.

Delpech appartient à la légende du peuple pendant près de cinq décennies. Comme lui, il a connu la gloire, le succès, puis la grosse déprime des années 8 et le retour au premier rang des années 2000. Ses chansons ont toujours été diffusées, même quand il avait disparu des télés et des scènes. Une chanson de Michel Delpech, c’est comme un petit sismographe qui capte les ondes du moment. IL faut avoir eu quinze ans à la sortie de « Chez Laurette » pour comprendre à quel point cette chanson parlait de nous. Les bistrots de quartiers existaient en mobre et ceux qui se trouvaient non loin des lycées étaient nos refuges. Les patronnes jouaient souvent un rôle quasi-maternel. Le mien s’appelait «  Le bar du coin » - car il faisait un angle de rue – il a été mon refuge jusqu’au bac. Puis il a fermé avec la retraite de la propriétaire, remplacé par un éphémère commerce d’électro-ménager. « Chez Laurette », chaque fois que je l’entends, me parle de ce temps, comme « La bohême » d’Aznavour ou « La place des grands hommes » de Bruel pour d’autres générations.

Michel Delpech a enfilé les grands tubes comme des perles, avec une régularité métronomique, pendant plus de 10 ans.

Il y eut « Wight is Wight », période hippie des grands festivals ; le tant imité « Pour un flirt », l’hymne sans prétention à la République avec « Marianne », les chansons bucoliques avec « Le Loire et Cher », hommage sincère et sans mépris à la France rurale, ou bien « Les chasseurs », tranche de vie solognote.

Delpech écrivait ses textes. Tout n’était pas du niveau du prix Goncourt. Mais tout était sincère. Il n’y a jamais eu de morgue chez lui, même le succès venu. Il est comme Sardou, si mal jugé, parce que plutôt à droite. Mais Sardou, quel formidable thermomètre du pays ! Leurs textes ont en commun ce respect du public. Même une chansonnette doit respecter les destinataires. Pour ne pas l’avoir compris, tant de pseudo-artistes éphémères se sont carbonisés et peu de temps. Quelle belle chanson que « Quand j’étais chanteur ». Page d’autodérision tendre. On reconnaît une chanson de Michel Delpech en quelques mesures. Sa voix chaude et douce n’y est pas pour rien. Il y avait du crooner chez lui.

Qui dira que « Les divorcés » n’est pas criante d’authenticité ? Il faut un vrai talent pour synthétiser en trois couplets-refrains et trois minutes des tranches de vie qui sonnent à la fois justes et poétiques.

J’ai dans ma discothèque un double album vinyle d’époque, avec des chansons peu connues ou inconnues de Delpech. Il y là de véritable petites perles, travail sans prétention d’artisan, avec un tour de main très sûr.

Sans doute la chanson est-elles considérée – à tort – comme un art mineur. Mais elle a donné des artistes majeurs. Moi qui suis amoureux de cet art et m’y suis essayé toute ma vie, je suis encore et toujours émerveillé à l’écoute de Brassens, Ferrat, Barbara ou Renaud…

Voilà. Michel Delpech est parti. Le crabe a eu raison de son envie de vivre. J’ai un sentiment étrange, presque contradictoire : à la fois celui d’avoir perdu un grand-frère, qui va me manquer certains jours, et puis ce bonheur d’avoir toutes ses chansons. DE savoir qu’il ne vieillira pas, que sa voix ne se cassera pas – comme celle du malheureux Pierre Perret sur son dernier album -, que ses chansons nous viendront sur les lèvres ou sur la guitare comme un message de l’au-delà. Les chanteurs populaires, comme les chansons, ne meurent jamais.

Mais quand même, ce soir, à l’heure tardive où j’ai eu besoin d’écrire ces mots maladroits, j’ai le regard un peu humide.

 

Les Bordes, Creuse, le 3 janvier 2016-01-23

Jean-Michel Dauriac

 

Pour réécouter  le meilleur de ce chanteur populaire :

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disponible ici

 A lire pour mieux le comprendre :

 

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