Eloge spiritualiste des sens - “Son visage et le tien” d’Alexis Jenni

21 décembre 2015 à 8:06 | Dans les livres: essais, les critiques |

Alexis Jenni, professeur de sciences de la vie de son métier, a fait une entrée fracassante dans la littérature avec son premier roman primé par le Goncourt en 2011, « L’art français de la guerre ». En 2014, il sort un petit livre, plutôt boudé par la critique, on va dire pourquoi, qui s’intitule « Son visage et le tien ». C’est de cet ouvrage que je voudrais vous entretenir ici.

 

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Etrange livre à vrai dire, qui a eu le malheur, sans nul doute de paraître en même temps que « Le royaume » d’Emmanuel Carrère (voir ma critique à l’adresse suivante : http://musiquesetmots.danslamarge.com/Le-Royaume-La-sincerite-suffit.html ). Le traitement en fut tout à fait asymétrique, et il est aisé de comprendre pourquoi. Sans refaire mon papier sur « Le royaume », disons simplement qu’il narre une conversion réelle mais avortée au catholicisme et le retour au scepticisme nuancé d’un dandy cultivé et talentueux de notre époque sans avenir. Les journalistes, critiques et intellectuels parisiens s’y sont totalement retrouvés, et la Province a suivi, comme toujours, par peur d‘être ringardisée. Un petit tour sur le Net suffira à convaincre mon lecteur de l’enthousiasme concerté qui a accompagné ce livre et de la déception de le voir écarté du Goncourt 2014. Ce livre est un parfait miroir d’une société désabusée qui s’abrite derrière un cynisme sans racines philosophiques. En face de ce livre, celui de Jenni est au contraire un hymne mezzo-voce à la foi chrétienne. Pas de tapage ici, pas de conversion spectaculaire, mais au contraire une approche humble et à hauteur d’homme. Cela ne pouvait plaire aux trompettes de la renommée qui se défient de tout ce qui ressemble à une espérance et à une croyance solide. Le livre fut donc quasiment ignoré, ce qui est un enterrement de première classe critique de nos jours. Mais le public semble avoir suivi et le livre a épuisé son premier tirage en quelques jours. Il a fallu attendre pour l’avoir quand on l’avait raté en premier tirage. Il est ainsi rassurant de voir que malgré le tapage ou l’enterrement médiatique, la communauté informelle mais réelle des lecteurs, cette confrérie noire incernable, est encore capable de faire honneur à un livre intéressant.

 

J’en viens donc à ce que dit ce livre. Il nous parle du rapport d’Alexis Jenni à la foi chrétienne, en commençant par un retour au grand-père, adepte d’une foi sans concession, mais qui ne communiquai rien à ce sujet. Il montre le désert d’éducation spirituelle de son enfance et sa jeunesse et le retour de cette foi sans tapage et avec une grande économie de moyens littéraires, aux antipodes de Carrère qui fictionnise sa propre vie.  La foi advient à un moment de  sa vie. C’est ainsi. Sans doute son enfance n’y est-elle pas pour rien, et notamment cet attachement à l’aïeul. Mais quand on possède cette foi de manière certaine – ce qui semble-t-il, est le cas de l’auteur – qu’en dire vraiment ? C’est le propos du livre. Mais, lecteur, ne t’attends nullement à un traité théologique ou à un récit dogmatique, tu seras amèrement déçu.

 

Ce que dit Jenni est simple et assez imparable au quotidien ; je le cite :

 

«  La foi n’est pas une puissance de consolation, elle n’est pas là pour nous aider à vivre : il ne s’agit pas d’aider mais de permettre, permettre de vivre pleinement. J’aimerais décrire une foi qui serait comme une joie où l’âme développe sans cesse sa puissance d’agir, ce qui est la plus belle chose à espérer, une joie habitée d’une parole que l’on puisse entendre. » (page 46)

 

Assimiler la foi à la joie, c’est en même temps revenir aux grands mystiques ou phares de la chrétienté et passer par la philosophie spinoziste, laquelle fait de la joie une notion centrale de la vie. Je retrouve là les mots qu’écrit le philosophe Robert Misrahi dans sa réflexion sur le Bonheur et la conversion philosophique[1]. Mais ce qu’ajoute Jenni et le chrétien, c’est « la parole que l’on puisse entendre ». Chez Spinoza ou Misrahi, athées ou agnostiques, pas de transcendance, pas de voix venue de l’extérieur, seulement la conscience libre et épanouie. Jenni, lui, offre une approche à al fois spirituelle et sensorielle. Mais c’est bien de Dieu qu’il est question avant tout, et pas de nous. Il y a décentrage absolu par rapport à la philosophie existentielle pré-citée.

 

«  De Dieu, on n’a jamais fait le tour de Dieu, on en voit ja        mais le fond, de Dieu on en connaît jamais rien d’autre que le désir de le connaître. De Dieu on en connaît que le, désir de chercher et de trouver la volonté de Dieu dans l’orientation de sa vie, c’est à dire le désir de vivre » (page 44)

 

Ce que nous avons, et seulement cela, c’est notre corps ; Nous ne disposons que de lui pour sentir et penser Dieu et vivre la foi. Ceci est terriblement évangélique, ceci reprend le sens et les mots de ce qui Jésus tout au long de son ministère rapporté par les quatre évangélistes. Personne ne peut connaître Dieu, seul le Fils le connaît ; il ne sert donc de rien de vouloir connaître l’Inconnaissable ou le Tout Autre, comme disait Lévinas. Ce qui en signifie pas que la théologie est inutile, mais qu’elle ne peut rien dire directement Dieu, malgré l’étymologie de son nom. Elle ne peut fouiller – et c’est ce qu’elle fait depuis deux mille ans – qu’autour, à travers le monde et les textes. Et l’homme, effectivement, au bout du compte, ne dispose que de ce corps, de ses sens et de son esprit propre (lequel est, pour les chrétiens, renouvelé par l’Esprit-Saint). Le projet d’Alexis Jenni est donc de considérer ces sens et de voir ce qu’ils peuvent nous faire ressentir de al foi et de la trace de Dieu, en nous et hors de nous. Beau projet, qui ne sera pas traité théologiquement, mais littérairement. Dans cette recherche, nous sommes hors du domaine du savoir intellectuel.

 

« Le savoir, qui est chose utile en de multiples domaines, qui nourrit la curiosité, fait voler des avions, permet de raconter des histoires, parfois assommantes, parfois amusantes, ne sert de presque rien dans le domaine précis que j’essaie de définir. On ne croit pas parce que l’on sait, car il n’y a pas grand-chose à savoir. » (page 30)

 

En effet, ce qu’il convient de savoir pour adhérer à la foi chrétienne est résumé dans la prédication de Pierre à la Pentecôte suivant la mort et la résurrection de Jésus, et tient en quelques mots, que voici :

 

« Hommes Israélites, écoutez ces paroles! Jésus de Nazareth, cet homme à qui Dieu a rendu témoignage devant vous par les miracles, les prodiges et les signes qu’il a opérés par lui au milieu de vous, comme vous le savez vous-mêmes; cet homme, livré selon le dessein arrêté et selon la prescience de Dieu, vous l’avez crucifié, vous l’avez fait mourir par la main des impies. Dieu l’a ressuscité, en le délivrant des liens de la mort, parce qu’il n’était pas possible qu’il soit retenu par elle. cet homme, livré selon le dessein arrêté et selon la prescience de Dieu, vous l’avez crucifié, vous l’avez fait mourir par la main des impies. » Actes 2 : 22 à 24

 

C’est ce peu de savoir qui rend le christianisme universel. Une vie peut s’ancrer dans la foi avec très peu de savoir doctrinal. La foi en Jésus, crucifié portant nos péchés, ressuscité pour notre justification et intercédant auprès de Dieu et nous réconciliant avec lui par le baptême est suffisante. Ce livre veut explorer ce que tout être humain peut sentir avec son seul corps et sa seule intelligence, quelle qu’elle soit.

Le livre déroule ensuite des chapitres thématiques correspondant à nos sens : « Goûter », « Voir », « Entendre », « Sentir », « Toucher », auquel il ajoute ce qu’il considère comme un sixième sens, « Parler ». Pour chaque sens, il se livre à une promenade littéraire, dont le point commun est d’y retrouver José-Luis Borges : « car il est une nouvelle de Borges pour chaque situation de la vie », offrant une histoire portant à réflexion ou à analogie. Le voyage est troublant, car de Dieu et la foi, il n’est question que par petites remarques. Mais c’est pourtant cela qui arme l’ensemble. Ce livre n’a aucun sens s’il est une simple description admirative des fonctions sensorielles ; Il est plein de sens au contraire, si je saisis que par chacun de ces sens je puis approcher Dieu dans sa manifestation concrète. Car, encore une fois, je n’ai que cela. Je dois me résoudre à ne rien savoir sur ce qui va se passer après la fin de ce corps-là. C’est l’espérance seule qui me porte , mais elle est une conviction, pas un savoir, et ceux qui tentent de lui donner un contenu précis ne sont jamais loin de la secte et du totalitarisme spirituel. Le récit est émaillé de petites expériences personnelles, modeste, comme celles que nous pouvons tous vivre tous, dans nos vies. Une rencontre, un moment d’émerveillement ou de communion dans la nature, une lecture biblique qui prend sens pour nous…

Le dernier chapitre est celui qui donne son titre à l’ouvrage, « Son visage et le tien ». c’est une réflexion qui part du Saint-Suaire de Turin et remonte à ce visage unique qu’est l’humanité et que l’outil informatique a permis de matérialiser avec les outils de traitement d’images actuels. Le visage du Saint-Suaire, pour Jenni, est la somme de tous les visages humains. Il a plus valeur de symbole que d’objet miraculeux, ce qui est une évidence. Qu’il soit fabriqué au Moyen Age ne lui enlève rien de sa valeur de symbole. Et de symbole religieux il devient objet d’ouverture à l’altérité du visage (sans aller jusqu’à la difficile mais essentielle pensée de Lévinas) et à sa signification dans la foi. Le visage d’autrui et celui du Saint-Suaire finissent par se fondre en un seul. Nous sommes bien dans la démarche évangélique, avec toute sa simplicité et son absolu. Rappelons-nous le commande unique de Jésus : « Je vous donne un commandement nouveau : aimez-vous les uns les autres. » Jean13 :34

Ce livre peut surprendre, il peut décevoir ceux qui désireraient y trouver plus de mysticisme ou d’engagement prosélyte. Ce n’est évidemment pas son but. Il appartient à la catégorie des livres qui devraient avoir, quelque part sur leur couverture ou en page de garde, la mention « A relire régulièrement et à méditer ». Un peu comme on doit relire Saint-Exupéry ou Borges, justement.

Un seul reproche. Il est rapidement fatigant de trouver le pronom démonstratif « ceci » en tête de trop nombreuses  phrases. J’en comprend bien le sens particulier, qui est ici de ne pas vouloir et pouvoir donner un nom plus précis à ces aspects de la foi. Mais le procédé lasse vite. Un écrivain de la trempe d’Alexis Jenni avait sans nul doute d’autres moyens d’exprimer « ceci ».

 

Un livre surprenant et courageux, car l’auteur va le traîner comme un boulet auprès de la critique littéraire. Un livre qui ouvre, à la fois sur nous-mêmes et sur le monde, qui nous permet de mieux savourer la vie et son créateur. Un livre de joie donc. L’auteur a donc tenu son pari et sa promesse.

 

Jean-Michel Dauriac

Webmaster du portail danslamarge.com

 

Son visage et le tien – Alexis Jenni – Albin Michel – Paris – 2014 – 175 pages




[1] Le bonheur – essai sur la joie – Robert Misrahi – Editions Cécile Défaut – Nantes, 2011, 143 pages.

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