Ecologie et liberté - Bernard Charbonneau, précurseur de l’écologie politique - Daniel Cérézuelle - Parangon 2006

19 août 2007 à 6:21 | Dans les livres: essais, les critiques | Laisser un commentaire

Ecologie et Liberté

Bernard Charbonneau , précurseur de l’écologie politique

Daniel Cérézuelle - Parangon/Vs - 200 pages – Lyon – 2006

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Je ne peux que saluer cet ouvrage qui vient combler un vide éditorial abyssal sur un auteur que je considère comme un des plus importants de la seconde moitié du vingtième siècle en France : Bernard Charbonneau.

Voici un penseur qui a produit une bonne vingtaine de livres durant une grosse trentaine d’années, sur des sujets majeurs aujourd’hui et que personne ou presque ne connaît ! Il a subi encore plus vigoureusement que son alter ego Jacques Ellul l’ostracisme des gens qui n’appartiennent à aucune école de pensée et n’ont pas fait allégeance aux modes intellectuelles du siècle passé.

Charbonneau est professeur de géographie de formation. C’est une discipline qui prédispose à l’ouverture d’esprit, en tant que synthèse par excellence.Mais il est aussi dès sa jeunesse l’indéfectible ami de Jacques Ellul, professeur de droit. Une amitié de soixante ans qui leur a permis de mener une aventure intellectuelle méritant d’être beaucoup mieux connue car déterminante pour comprendre le monde actuel, qu’ils avaient anticipé et décodé avant presque tous les autres intellectuels. La liste des thèmes abordés par Charbonneau montre à la fois sa curiosité et son importance.

Nous empruntons à Wikipedia la liste des ouvrages trouvés dans l’article qui le concerne (elle est incomplète, alors que celle qui clôt le livre de Cérézuelle est exhaustive):

  • Teilhard de Chardin, prophète d’un âge totalitaire, 1963.
  • Le Paradoxe de la culture, 1965
  • Célébration du coq, 1966
  • Dimanche et lundi, 1966
  • L’Hommauto, 1966
  • Le Jardin de Babylone, 1969.
  • La Fin du paysage, 1972
  • Le Système et le chaos. Critique du développement exponentiel, 1973
  • Tristes campagnes, 1973
  • Notre table rase, 1974
  • Le Feu vert, 1980
  • Je fus, 1980
  • Une seconde nature, 1981
  • L’État, 1987
  • Le Système et le chaos, 1990
  • Nuit et jour, 1991
  • Sauver nos régions, 1991
  • Il court, il court le fric…, 1996
  • Un Festin pour Tantale, 1997

Le lien complet est le suivant : http://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Charbonneau

En particulier Charbonneau est un des seuls qui se soit intéressé à l’Etat dans un réflexion qui dépasse l’enseignement des juristes. Sa position en la matière se rapproche de celle d’Ellul, mais il ne va pas jusqu’à préconiser sa disparition, Charbonneau n’est pas anarchiste, à la différence de son vieux complice.

Daniel Crézuelle est philosophe, ce qui l’aide bien pour analyser la pensée de Charbonneau. De plus, il l’a bien connu et a eu avec lui des entretiens personnels en vue de préparer ce livre, il a eu des contacts nombreux avec sa famille. Bref, c’est un livre nourri directement à la source. De plus, et c’est important, il s’agit d’un travail extrêment sérieux, méticuleux, d’aucuns diraient scolaires, mais ce n’est pas une insulte. Daniel Cérézuelle met toute sa pensée à servir la pensée de Charbonneau, on sent un grand attachement et une longue fréquentation des idées et de l’homme. Le résultat est un ouvrage tout à fait remarquable qui constitue LA porte d’entrée dans l’œuvre de Charbonneau, d’autant plus que certains de ses livres sont maintenant réédités. Nous donnons en fin d’articles les titres disponibles et les liens pour les commander.

Je ne vais pas ici me livrer à une analyse détaillée de ce livre , ce serait très long et fastidieux. J’ai rédigé un bilan et un choix de citations qui devraient trouver place sur ce site lorsque j’aurai trouvé le temps et l’envie de les saisir (je déteste saisir mes textes qui sont tous écrits à la mains et à la plume).

Le livre est truffé de citations et d’extraits, dont certains sont assez longs, ce qui donne une bonne idée et du style et de la pensée de Charbonneau. Cérézuelle n’hésite pas à signaler les faiblesses de l’œuvre, comme le refus de Charbonneau de conceptualiser sa pensée ou de définir certaines notions (voir page 47 ces mots, dont « totalitarisme », « liberté » ou « incarnation »). Il montre clairement par des chapitres solides comment Charbonneau a pensé la version actuelle du totalitarisme, ce qu’il appelle la « totalité ». Comment il se sert de sa connaissance de l’histoire pour identifier « La Grande Mue » qui marque la naissance du monde technique du XXème siècle. Il traduit bien les positions incertaines devant la transcendance et la vie spirituelle, ce qu’on retrouve toujours chez Charbonneau, qui ne croit pas en Dieu mais est indubitablement marqué par son éducation protestante, un peu comme Elisée Reclus. Finalement le sous-titre s’avère assez trompeur et sans doute est-il circonstanciel. Il est assez peu question d’écologie en soi. Il est surtout question de sens de la vie, d’organisation sociale, de morale et d’éthique. Le comportement vis-à-vis de la nature découle de ces réflexions, il n’en est pas la cause. Oui, Charbonneau et Ellul sont parmi les fondateurs d’une pensée qui remet l’homme à sa place, tout comme Théodore Monod. Il y a là sans nul doute une école protestante de pensée, marquée par le Cosmos et Dieu, pensée de l’unité à rétablir, ce que Monod appelait la « réconciliation avec la nature » ou Albert Schweitzer la « Révérence à la vie ». On est loin de l’écologie à la petite semaine et de ses combines politiciennes minables. Si Charbonneau est un précurseur il n’a pas été bien compris du tout. Pour lui, comme pour ceux évoqués ci-dessus, le comportement respectueux et intégré au Monde Vivant est la conséquence d’une démarche spirituelle cohérente et non un simple choix politico-législatif. C’est dans le cœur et l’esprit que la « mue » doit avoir lieu. Charbonneau est à redécouvrir ou à découvrir, ce livre de Cérézuelle est une bonne action en ce sens. A lire le crayon à la min et à petites doses pour assimiler.

Livres disponibles en ce moment :

  • L’Hommauto, 1966 12.35€
  • Le Jardin de Babylone, 1969. 17.10€
  • L’État, 1987 29.45€
  • Le Système et le chaos, 1990 29.45€
  • Nuit et jour, 1991 29.45€
  • Prométhée réenchainé 8.08€
  • Comment ne pas penser 14.00€
  • Bien aimer sa maman 12.00€

Ces livres sont tous en vente à cette adresse


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Effondrement - comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie - Jared Diamond - Gallimard 2006

19 août 2007 à 6:17 | Dans les livres: essais, les critiques | Laisser un commentaire

Effondrement

Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie

 

Jared Diamond                           Gallimard – NRF essais

Trad: Agnès Botz & J.Luc Fidel         648 pages – Paris 2006    

                                                   2005 édition américaine

 

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Assurément un très grand livre, de ceux qui font date dans la vie intellectuelle, suscitant discussions et controverses. Ce gros ouvrage, extrêmement dense, reproduit un cours donné à l’Université de Californie, à Los Angeles par l’auteur qui y est professeur de géographie. Il est aussi anthropologue et ethnobiologiste. Ce livre constitue le troisième volet d’une trilogie de fond, commencée avec « Le troisième chimpanzé » et poursuivie avec « De l’inégalité parmi les sociétés », deux livres également publiés chez Gallimard dans la même collection.

 

 

Le sous-titre énonce l’ambition prométhéenne de l’auteur dans cet ouvrage. Il s’agit d’essayer de donner une grille de décodage des histoires tragiques ou réussies de certaines civilisations qui ont valeur d’exemplarité, soit par leur réussite, soit par leur échec. Une telle démarche implique bien évidemment de poser les bases d’une démarche d’étude avec des principes et des critères qui soient transversaux et au-dessus des exemples. Si l’expression « sciences humaines » a un sens – ce dont je suis très modérément convaincu, compte tenu de l’oxymore de cette expression - alors voici le cas ou jamais de l’employer, tant la démarche est réfléchie et étayée par une méthodologie soignée et pointilleuse

 

Le prologue présente cette démarche à partir de ce qui sera l’étude de cas la plus détaillée du livre, celle des sociétés Vikings du Groëland au Moyen Age. Très synthétiquement, Jared Diamond formule une liste de  huit processus par lesquels les sociétés détruisent leur environnement et se mettent en danger (il n’y en a en fait que sept, c’est une des petites erreurs de relecture du manuscrit). Voici cette liste :

  1. la déforestation et  la restructuration de l’habitat,
  2. les problèmes liés au sol,
  3. la gestion de l’eau,
  4. la chasse excessive,
  5. la pêche excessive,
  6. l’introduction d’espèces allogènes parmi les espèces autochtones,
  7. la croissance démographique et l’impact humain par habitant.

La simple lecture de cette liste nous permet déjà de remarquer son caractère très général et, malheureusement, intemporel. Diamond pose aussi un principe anthropologique indispensable mais difficile à saisir pour certains analystes, l’identité fixe de l’homme depuis ses origines ; il réfute le mythe du « bon sauvage ».

 

«  Gérer les ressources naturelles de façon durable a toujours été très difficile, depuis que l’Homo Sapiens, il y a environ cinquante mille ans, a commencé à faire preuve d’une inventivité, d’une efficacité et de techniques de chasse nouvelles. » page 21.

 

Donc on peut établir des comparaisons dans le temps, car il y a unicité de la nature humaine, même si les moyens techniques sont incomparables.

 

Ensuite, de ses travaux d’approche sur chaque cas, il a tiré  cinq facteurs  potentiellement à l’œuvre dans tout effondrement environnemental.

  1. Dommages environnementaux,
  2. changement climatique,
  3. voisins hostiles,
  4. partenaires commerciaux amicaux

le cinquième facteur est une synthèse variable :

  1. réponses apportées par une société à ses problèmes environnementaux.

 

C’est à partir de ces deux grilles d’analyse cumulées qu’il va mener sa démarche à travers toute une série d’exemples très divers. Il a, en effet, voulu choisir des sociétés de tailles humaines très disparates, habitant des territoires d’étendues très contrastées, sous des climats et dans des milieux dissemblables, à des époques diverses, afin de désarmer préventivement les critiques qui auraient pu naître en cas de choix trop limités et homogènes. Ce sont ces choix divers qui expliquent la pagination impressionnante du livre. De plus, il a construit son cours, et après lui son livre, dans une démarche didactique qui en fait la valeur actuelle, avec un plan rigoureux destiné à tenir en haleine l’auditoire initial, qui est un public estudiantin américain, rappelons-le.

 

Le plan ne cherche donc nullement cet espèce d’équilibre des parties qui fait le bonheur et la sclérose des rhétoriciens professionnels. Il cherche l’efficacité démonstrative et l’intérêt du public. Voici résumé le plan général de l’ouvrage.

 

Prologue : on pose les bases de la démarche et les outils théoriques à partir de l’exemple de deux fermes vikings.

 

Partie I : Le Montana contemporain :

est ici étudié l’exemple d’un Etat américain qui est très à la mode chez les Californiens et dans le monde intellectuel américain, présenté comme un paradis pour le retour à la vérité de la Nature. Diamond utilise sa grille de lecture double et dresse un portrait qui fait fait froid dans le dos sur l’Etat où, justement, le Parc National des Glaciers fond comme beurre en motte. Destiné à marquer les esprits de ses lecteurs-auditeurs pour leur montrer qu’il faut aller au-delà des apparences. [L’équivalent français du Montana pourrait être le Limousin ou la zone pyrénéenne].

 

Partie II : Les sociétés du passé. :

présentent successivement et de manière fort inégale dans le détail cinq sociétés des temps historiques qui ont toutes eu des graves problèmes avec leur environnement, et dont certaines ont disparu alors que d’autres ont survécu en vivotant. Trois exemples sont très connus et ont fait la célébrité de Diamond, surtout le dernier d’ailleurs : Les Pascuans, les Mayas et les Vikings du Groënland. Il développe beaucoup plus l’exemple viking, qui occupe cent pages denses en trois chapitres, alors que l’île de Pâques occupe une cinquantaine de pages ; à l’inverse, d’autres sociétés sont présentées plus rapidement, soit qu’il dispose de moins d’informations, soit que les cas soient plus simples. Ce sont les indiens Anasazis (vingt-cinq pages) ou les insulaires de Pitcairn et Henderson (vingt pages). Dans cette partie, les exemples pascuans et vikings sont remarquablement documentés et ne peuvent être attaqués de ce côté-là.. Cette partie se clôt par une synthèse, comme tout bon professeur en fait de temps en temps dans l’avancement d’un cours dense et original, afin de stabiliser son public et de se donner à lui-même du courage pour aller de l’avant.

 

Partie III : Les sociétés contemporaines :

donnent à étudier des cas divers au nombre de quatre : le Rwanda et son génocide, l’île de Haïti-Saint-Domingue, la Chine et l’Australie. C’est sans doute sur cette partie-là qu’il a été le plus criticable et critiqué,  car il s’est attaqué, notamment en parlant de la Chine, à un pays qui est sous le feu des analystes depuis deux décennies et sur lequel existe une littérature très inégale, mais énorme. Effectivement, son chapitre sur la Chine n’a pas la densité et la nouveauté de ceux sur les Vikings du Groënland, mais il est une honnête synthèse documentée sur les dangers qui menacent la Chine et que beaucoup de commentateurs, aveuglés par la croissance à deux chiffres du pays, ne voient absolument pas. Le plus réussi de ces chapitres me semble être celui sur la dualité Haïti/Saint-Dominque où il établit le fait que la nature est loin de tout faire dans ces évolutions, comme les déterministes purs voudraient le croire. L’intérêt de cette seconde partie est de nous confronter au présent et de nous obliger, en usant des faits dégagés dans la partie précédente, à une certaine objectivité.  Logiquement, ensuite s’ouvre une partie-bilan et prospective.

 

Partie IV : Leçons pratiques :

mène en trois temps une analyse synthétique qui se veut opérationnelle dans l’action concrète. Le premier temps reprend le bilan global du passé et du présent et, inévitablement, amène quelques répétitions, puisque la synthèse partielle avait été faite à la fin de la partie II. Mais c’est un chapitre d’une vingtaine de pages, on peut le lire en diagonale, éventuellement. Le second temps est passionnant et dense. Il mêle la réflexion, l’étude de cas et la prospective. Diamond étudie ici « La grande entreprise et l’environnement », à partir de grands exemples dans le domaine du pétrole, de la forêt, des mines. Il cite les entreprises qui servent de référence : Pertamina, entreprise indéonésienne et Chevron, américaine pour le pétrole,  BHP, Pegasus Gold Inc., Galactic Resources,Asarco et ARCO pour les mines, les compagnies forestières ne sont pas détaillées, leur taille étant plus modeste, Unilever est cité pour la pêche, mais là aussi les opérateurs sont nombreux et hétérogènes. Ce chapitre montre des réussites éclatantes et des échecs tout aussi nets. On y comprend nettement que Diamond est un bon américain, pétri de respect pour le capitalisme et la grande entrprise, qui est souvent très coopérative avec lui et le sponsorise largement lors de ses visites. Mais il sait garder la bonne distance. Le troisième temps s’appelle « Le monde est un polder : qu’est-ce que cela implique pour nous ? », titre très clair. Le temps est venu du bilan et des propositions d’action. Il reprend les deux grilles initiales et en fait le bilan au regard de ce qui a été vu (quelques inévitables répétitions émaillent cela). Puis il propose douze solutions répondant aux douze éléments étudiés (au passage, nous mettons ici en évidence la fait qui m’a beaucoup gêné quand j’ai étudié le livre, à savoir qu’il n’y a pas huit processus présentés au début, comme il l’écrit lui-même,  mais bien sept !). Je ne les détaille pas ici, il faut en effet avoir lu le livre pour pouvoir les évaluer. Il présente ces douze réponses sur l’aire spatiale de Los Angeles, celle que connaît son public étudiant. Il applique là une démarche strictement ellulienne en énonçant des idées reçues diverses sur chaque problème, en les critiquant et avançant des propositions. Ce n’est pas un manuel d’activisme politique, mais il y a de bonnes pistes dont devraient se saisir à la fois les politiques et les citoyens.

 

Appendice :

Quatre-vingt pages très utiles et riches. D’abord un atlas fort bien venu qui situe toutes les sociétés étudiées, sauf, bizarement, Los Angeles. Il y avait pourtant matière à carte.  Deux pages de remerciements et on enchaîne sur une très intéressante bibliographie. Elle est construite en suivant le plan du livre et se présente, en fait, comme une discussion bibliographique, voire historiographique des thèmes. C’est excellent pour aller plus loin sur l’un ou l’autre des exemples. L’anglais y domine évidemment très largement. Enfin le traditionnel index clôt l’ouvrage.

 

Nous avons donc affaire à une somme. Quoi qu’il arrive ce livre fera date. D’abord parce qu’il est une pierre blanche sur le travail des sciences humaines et fait l’état des lieux sur certaines questions à l’orée du XXIème siècle . Ensuite, parce qu’il prend acte de certains problèmes contemporains graves et les consigne par écrit : on ne pourra plus jamais dire, « nous ne savions pas ! ». Enfin parce qu’il offre une base extrêmemnt sérieuse de réflexion pour les choix cruciaux et urgents qui sont à faire. A nous de décider de notre disparition ou de notre survie. Jared Diamond ne dit rien d’autre que ce que disaient inlassablement des penseurs français comme René Dumont, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau ou Théodore Monod. L’heure des choix est arrivée : qu’allons-nous faire ? Commencez-donc par lire ce livre, il deviendra une des pierres angulaires de votre bibliothèque.

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Les voitures miniatures au mètre chez LIDL: mort à l’enfance!…

9 août 2007 à 6:06 | Dans coups de gueule | Laisser un commentaire

LIDL, qui est le Wall Mart européen, diffuse chaque semaine dans ses magasins, dans la presse locale et dans les boites à lettres individuelles son dépliant annonciateur des promos d’un avenir très proche. Cette semaine, dans l’inventaire à la Prévert que constitue ce petit prospectus, une annonce symptomatique: on peut acheter un mètre linéaire de voitures miniatures en tube pour moins de 6 €, soit 14 voitures en métal et plastique, donc un prix de revient inférieur à 50 centimes d’euro pièce. (on peut aussi acheter ailleurs des livres reliés au mètres chez les bouquinistes, de la bière en bouteille, des barres chocolatées…) Qu’en penser?

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Premier axiome: « L’objet n’a plus en lui même de valeur », c’est sa multiplication qui pèse. Ce n’est pas la voiture miniature qui compte, c’est le mètre de voitures. Summum de la société de consommation ou progrès décisif?

Deuxième axiome: « Tous les objets sont traités indifféremment et également ». Or, il peut, après tout, y avoir une logique alimentaire à acheter de la bière ou des pâtes au mètre, cela finira de toute manière par être mangé ou bu. Ce n’est qu’une variante d’achat dans la longue histoire de l’emballage, certes peu subtile, et même un peu infâmante pour le client et le producteur, mais il n’y a là rien de nouveau dans un système où tout est mesuré par le caddy de supermaché et son taux de remplissage.

Troisième axiome: « Certains comportements marchands ont des conséquences qui vont bien au-delà de la simple transaction ». Le plus grave, dans l’exemple des petites voitures est ce que cela signifie à la fois pour le jeu et le jouet.C’est ce troisième point que je souhaite développer car il y a là matière à une réflexion de fond.

Enfant, je me souviens vraiment très précisément du bonheur que m’ont procuré ces petites voitures que j’ai aimées passionnément. Il y avait deux marques principales qui régnaient sur le domaine: Dinky Toys et Norev.

Dinky Toys était américaine, peut-être une filiale du groupe qui commercialisait le jeu Meccano, et fabriquait de beaux véhicules en métal, robustes symboles de la métallurgie fine américaine alors triomphante. Dinky Toys était chère, donc rare dans le milieu ouvrier où je vivais et, pour tout dire dans mon cas, inaccessible. Je n’en ai eu que quelques exemplaires, et encore, souvent grâce à des trocs acharnés qui me donnaient le droit de posséder un modèle usagé, à la peinture écaillée par le temps et aux accessoires parfois défaillants ou manquants.

Norev était une marque française, je dirais gaulliste, en ce qu’elle représentait parfaitement cette idée du Général d’être en tous domaines performants et autonomes. Une marque de la région lyonnaise, si me souviens bien,car il me semble que les plaques d’iimmatriculation des plus gros véhicules étaient dans le « 69 ». Norev représentait le progrès car Norev était en pétrole. Enfin, en plastique. Norev faisait des modèles moins robustes - quand on piétinait par inadvertance ou colère un modèle, il n’en restait qu’un minable tas de petit débris, ce qui ne pouvait arriver à une Dinky Toys - , mais Norev fabriquait des modèles de voiture française, plus précis, plus gracieux, les moules étaient plus subtils, avec une grande fidélité de détail par rapport à l’original. Les roues tournaient, les portières et les coffres s’ouvraient sur un intérieur réaliste, les toits coulissaient. Parfois les phares brillaient dans le noir!

Dinky Toys restait hors de prix, Norev offrait des modèles abordables, à la même échelle, au 1/43ème. (Je n’ai compris que plus tard que j’avais déjà ainsi expérimenté le différentiel Dollar/Franc au concret.) J’eus donc une enfance Norev. Mais l’attente de la petite voiture apportait au moins autant de plaisir que le jeu qui en suivait l’acquisition, et j’ai toujours eu beaucoup de plaisir, car toujours beaucoup de voitures en attente. On en revient toujours au désir et à l’acte, sacré père Freud!

Norev périclita vers la fin des années soixante.Et survint Majorette, autre marque française, toujours lyonnaise. Modèles plus petits, moins précis, forcément, mais solides car dotés d’une carapace métallique injectée. Moins cher aussi. Dynky Toys disparut aussi d’ailleurs, comme la suprématie métallurgique américaine, rongée par le Japon puis la Corée. Il n’y eut pas de miniatures japonaises, sans doute parce qu’elles auraient été trop minuscules, de la taille d’un morceau de sucre n°4 et qu’on aurait eu peur que les enfants les fassent fondre dans les tasses de leurs grand-mères! Bref, Majorette fut distribuée dans les bureaux de tabac, les supermarchés qui poussaient partout, les stations-services, car il en avaient encore, comme les pompistes… J’étais adolescent alors. Ces « petites petites voitures » ne m’ont jamais fait rêver.

Mes enfants n’ont connu que cela. Mais déjà on les vendait en coffret de 5, 10 ou 15 modèles, préfiguration du mètre de LIDL. Norev s’estompait comme nos rèves d’enfant de l’après-guerre.Nos bambins ont rapidement perdu le goût sucré de l’attente, ce désir fou qui nous empêche de dormir le soir, à huit ans, et nous réveille au matin.Ils n’ont jamais rêvé comme moi devant la petite vitrine de Madame Reynal, la mercerie- papeterie-jouets-bonbons de la rue de la République à Cenon, ma banlieue rouge bordelaise. Surtout quand c’étaient les modèles de la caravane du Tour de France, qui sortaient en juin et disparaissaient fin août: il fallait avoir du capital ou travailler dur pour acquérir les modèles nouveaux de Norev. Et quand on n’y arrivait pas, il restait la vitrine qu’on nous laissait le droit de contempler même quand le magasin était fermé, juste d’un peu plus loin car Madame Raynal vendait chez elle et tirait un portail devant les trois marches qui introduisaient dans la boutique. Je me crevais alors les yeux à mémoriser les détails, les acessoires et, rentré chez moi, j’adaptais mes modèles ordinaires à l’extraordinaire du Tour, je « tunais » mes miniatures dirait-on aujourd’hui. (Et c’est ce rêve magnifique du Tour sans cesse renouvelé que vous avez tué par le dopage, marchands, coureurs, journalistes et autres mercenaires!). J’ai finalement autant joui (au sens plein) des modèles que je n’ai jamais pu me payer que ceux que j’ai réussi à m’offrir, assez rares il faut le dire(mais quand même plus que certains de mes camarades d’école qui contemplaient avec envie mon parc automobile Norev lors des interminables parties de jeu du jeudi).

Comment voulez-vous qu’un enfant de 2007 rêve devant un mètre de miniatures? Vous rendez-vous compte, puissances marchandes et industrielles, que vous achevez de retourner d’un bout de votre chaussure le cadavre du désir merveilleux qui construit l’enfance et ses souvenirs? Evidemment non! Mais de tout façon, ce n’est pas votre problème. Vous, vous fabriquez et vous vendez. C’est tout!

Nous rendons-nous compte, nous, les parents de la fin des Trente Glorieuses, les adultes mûrs des Trentes Piteuses, les derniers baby-boomers, que nous avons donné les premiers coups de poignard à ces rêves désirables? Avec les meilleures intentions du monde, comme pour toutes les grandes c… de l’humanité! Nous pensions alors rendre nos enfants plus heureux en leur évitant cette rareté relative, cette attente que nous interprétions comme de la frustration au nom du dogme du « jouir sans entraves » à la mode. Ce faisant nous avons été manipulés comme des moutons par le système commercial nouveau. Et nos enfants ont vu leurs désirs d’abord immédiatement satisfaits, puis devancés, croyions-nous. Or, on ne peut, par définition, devancer un désir, c’est un non-sens philosophique. Non, nous n’avons rien devancé du tout. Nous avons tué le désir en tant que plaisir d’enfance. Il n’y a plus, aujourd’hui, que dans les pays très pauvres du Sud que l’on peut encore observer ces lueurs de rêve dans les yeux des enfants, regardant un jouet trop cher et trop beau. Mais pour combien de temps encore, face aux offensives de Mattel? Même nos pauvres à nous sont blasés par le recyclage charitable, proportionnel au gaspillage des nantis. Et là, nous fabriquons de la frustration, pas du rêve!.

Et les bons apôtres du développement, les Tiers-mondistes reconvertis en humanitaires ou hommes d’affaires, les fous du capitalisme, les adeptes du scientisme technologique, nous expliquent que nous n’avons pas le droit de priver les pays du Sud du progrès en marche, que c’est réactionnaire et égoïste… Ce qui est mal, absolument mal, consiste à priver ces millions d’enfants de la part enfantine de leur vie, de leur ôter le rêve, la vitrine de madame Reynal aux jouets trop chers. Entre l’interdiction du travail des enfants ou l’esclavage pur et la condition ridicule de nos rejetons nès avec une carte bancaire,des prises USB dans les oreilles et un portable à la main, il y a un équilibre qui s’appelle la vie bonne, pour ne pas dire le bonheur. Nous l’ignorons maintenant, nos enfants nous écoutent en parler comme l’Indien d’Amérique parle de la chasse aux bisons dans les Grandes Plaines, gentiment, avec le petit sourire moqueur d’incrédulité et de compassion de ceux qui ne s’en laissent pas conter. C’est d’ailleurs bien là le malheur, ils ne s’en laissent plus conter. Il n’y a jamais eu autant de livres somptueux pour enfants, de CD et DVD de tous types et jamais autant d’enfants qui s’endorment seuls le soir devant leur petit poste de télé personnel, unique conteuse au rabais qui brise leur esprit et leur pureté. Ils sont noyés sous un merveilleux de pacotille, emportés par des tsunamis de récits passifs, simples consommateurs-clients de plus en plus courtisés et de plus en plus tôt, il y a même des chaînes cablées pour les nourrissons!

« Oh, laissez les enfants rêver », c’est le titre d’une de mes chansons écrites il y a une bonne quinzaine d’années quand un de mes jeunes amis est mort brutalement à 16 ans d’une rupture d’anévrisme. Lui était un fou de rêverie, il rêvait à voix haute, tout éveillé et nous emmenait dans sa rêverie, de gré ou de force. Parfois, avec ses parents, nous voulions le ramener au réel. Nous avions tort. Il n’a vécu que son enfance, mais au moins a-t-il rêvé comme il faut qu’un enfant le fasse. Jacques Brel déclarait un jour, dans une interview publiée en CD à titre postume, que nous passions notre vie à tenter de réaliser adulte ce que nous avions rêvé enfant, jusqu’à douze ou treize ans. Intuition géniale du poète. Je suis totalement de son avis. Que réaliseront des petits d’hommes auxquels nous aurons ôté le rêve de la bouche?

Alors, les miniatures LIDL, vous m’en mettrez un décamètre, comme ça j’en aurai pour les Noël futurs!

Jean-Michel Dauriac 9 août 2007

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