Le retour d’un fils prodigue : notes de lecture sur « Comment je suis redevenu chrétien »

7 juillet 2007 à 7:36 | Dans les livres: essais, les critiques | Laisser un commentaire

« Comment je suis redevenu chrétien »

De J.Claude Guillebaud Albin Michel – 2007 Paris - 182 pages

En écrivant ce livre, JCG fait le point sur son parcours personnel depuis une quarantaine d’années, ce qui nous permet de refaire le chemin avec lui. De ses vingt ans de journaliste, comme grand reporter il dit surtout le paradoxe majeur : celui d’être au cœur de l’histoire du monde à un tournant et en même temps cette vision horizontale qui ne donne aucun outil sérieux pour saisir ce à quoi on assiste. Il raccroche le bloc-note au bout de vingt ans, non sans avoir obtenu le prix Albert Londres (ce qu’il ne dit pas car il est très modeste) et gagné une réputation de grand professionnel. Il n’arrivait pas à se détacher du monde et des hommes broyés par l’Histoiretoire ; il ne pouvait avoir l’ « indifférence professionnelle » nécessaire pour durer dans ce métier (cf l’épisode du Vietnam narré page 29). Il devient éditeur au Seuil et commence alors sa seconde existence professionnelle.

Ici commence véritablement le récit personnel de ce livre-ci.

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JCG dit de cette période de plus de dix ans (1981-1995) qu’il est redevenu étudiant, se mettant à lire tout ce qui lui est nécessaire pour posséder les outils qui lui manquaient. Il parcourt les sciences humaines, rencontre les penseurs français qui les animent, comme Edgar Morin, Jacques Derrida, René Girard ou Régis Debray. Il mesure mieux ainsi tout ce qu’il ne sait pas, malgré un bagage solide acquis en formation initiale. Il a déjà publié de nombreux livres, surtout des récits de voyage ou de reportages, mais il se trouve alors dans une phase particulière : il n’ose rien écrire de « sérieux » durant toutes ces années, se contentant de publier des livres dans la lignée de ses précédents ouvrages. Il attendra 1995 pour écrire son premier essai, « La trahison des Lumières », au titre référentiel à Benda et à sa « trahison des clercs ». Débute alors une recherche sur les questions primordiales de l’existence, chacun de ses livres s’interrogeant sous un certain angle la quête de sens de la vie. Presque tous ces livres sont primés. Tous sont bons, utiles et lus par un public fidèle qui le suit de parution en parution[1]. Son œuvre est celle d’un passeur entre les chercheurs, souvent incapables de communiquer avec le public ordinaire , et ce « grand public » mythique qui est la base du peuple cultivé de notre pays. Car il faut être curieux et cultivé pour lire ses livres. Chacun d’eux est le résultat d’un prodigieux travail d’enquête que l’on peut mesurer, si l’on a fait de la recherche en sciences humaines, par la diversité des notes, des ouvrages lus et cités, souvent résumés, ce qui interdit la tricherie du fumiste, si répandue de nos jours. Les six livres parus depuis 1995 constituent une formidable encyclopédie philosophique contemporaine de la pensée occidentale. Car JCG est suffisamment humble pour ne pas aller là où il n’est pas compétent. Il laisse donc hors du champ de sa réflexion les cultures qu’il ne connaît pas assez bien pour en parler sérieusement. Belle leçon qui devrait être mieux retenue !

Dans ce livre, il explique comment pas ses longues recherches pour écrire ces six gros livres il est redevenu chrétien. Pour qui le lit depuis l’origine dans ses essais, comme moi, il me semblait totalement évident que cet homme-là n’était pas un intellectuel standard de notre beau pays, athée, matérialiste, anti-religieux et anticlérical. Mais sa méthode précautionneuse de présentation des diverses hypothèses ne permettait pas de savoir exactement sa position. Il était clair qu’il était pétri d’humanisme, mais quid du rapport au christianisme ? « Comment je suis redevenu chrétien » est donc l’occasion pour les lecteurs fidèles de JCG de mieux comprendre les étapes par lesquelles il est passé pour en arriver à ce livre. Il est finalement très inscrit dans son époque : comme tous les jeunes hommes de sa génération, 24 ans en 1968, il a abandonné en route tout rapport à la religion, naturellement, sans déchirement moral, comme quelque chose d’inutile, qu’on oublie sans s‘en rendre compte puisqu’il n’en est nul besoin. Dans le grand ébranlement de ces années 1970, un monde nouveau semblait se construire, sur des utopies qui se révélèrent très vite meurtrières. Le communisme soviétique ne trompait plus personne déjà, le rêve maoïste fut de courte durée, le castrisme et le guévarisme semblaient exotiques. La violence aveugle de la Bande à Baader, des Brigades Rouges ou d’Action Directe menait dans une impasse suicidaire. Le monde s’embrasait un peu partout : Liban, Vietnam, Afghanistan, Iran, Irak… A ces années de retour à la dure réalité succédèrent en France les années-fric ; JCG devient éditeur et commence à revenir à l’essentiel. Il passera alors par trois étapes qu’il nommera « cercles » par hommage à Dante sans doute (ou à Soljenytsine)). Ces trois cercles traversés sont emboîtés et correspondent à une prise de conscience de plus en plus nette de la puissance du christianisme..

Le premier cercle est celui des « sources de la modernité ». Celui-ci est le fruit des études sérieuses et poussées que JCG a menées durant dix ans et qui interrogent les trois premiers livres de sa série : « La trahison des Lumières », « la Tyrannie du plaisir » et « La refondation du monde ». En écrivant ces ouvrages, l’auteur fait un panorama complet de la pensée occidentale, tant dans ses sources que dans sa contemporanéité. Il est alors inévitable qu’il soit interpelé par l’apport des penseurs chrétiens, véritables balises de notre culture. Car il y a bien Aristote et Platon, Montaigne et Montesquieu, Nietzsche et Heidegger, mais il y a aussi les Pères de l’Eglise, Saint-Augustin, Thomas d’Aquin, Luther, Rousseau et bien d’autres dont Descartes et Pascal, ou Spinoza… A l’issue de cette longue recherche très productive, le constat que dresse JCG est évident : la modernité et une bonne part de nos valeurs laïques ont leur source dans le christianisme. Quand il publie « La refondation du monde », il est déjà sorti de premier cercle et entré dans le deuxième.

Celui-ci est titré « La subversion du christianisme » ; Et là, enfin, JCG est obligé de se dévoiler et de dire l’influence considérable qu’eut sur lui Jacques Ellul, qui fut d’abord son professeur à Bordeaux, puis un de ses auteurs au Seuil. Guillebaud fut l’éditeur du livre titré ainsi, qui est sans nul doute un des plus grands et des plus forts d’Ellul. Il assista à la genèse de ce livre qui n’a pas pris une ride. Il fut, dit-il, frappé par la « probité » d’Ellul dans cet ouvrage. Et c’est exactement le mot qui convient à sa démarche. Dans ce livre Ellul met à jour les deux faces du paradoxe chrétien qu’il doit assumer. D’un côté le christianisme est totalement subversif par son message, tant au plan social que politique et religieux, il faut donc proclamer ce message dérangeant et pas un autre ; de l’autre, ce message a été totalement subverti par les grandes religions qui ont « tué » le caractère subversif initial en l’institutionnalisant. Mais tout chrétien doit assumer ensemble les deux termes du paradoxe ; il est impossible de faire autrement. JCG a réalisé à quel point Ellul disait vrai. Il en a été définitivement marqué. Et il est bien qu’il rende hommage à Jacques Ellul de cette manière si précise, car il reste pour l’heure celui qui a su le mieux affirmer la force et la fragilité de la foi chrétienne, et le vivre ainsi, sans édulcorer le message. JCG parle d’ailleurs à propos de « La subversion du christianisme » de livre libertaire. Il a parfaitement raison. Ellul assumait complètement ce paradoxe supplémentaire d’être un chrétien converti et un anarchiste qui se défie complètement de l’ Etat et de tout autorité humaine. Là, on sent bien que Guillebaud cale, a peur. Il reprend les propos du maître en les édulcorant un peu. Sa nature profonde est là ; JCG n’est pas un combattant, c’est un homme de raison, pondéré et respectueux. Il a cependant saisi et assimilé en lui-même ce qu’Ellul voulait communiquer par son ouvrage : le caractère extrêmement progressiste et révolutionnaire de l’Evangile, alors même que le discours « tendance » est aujourd’hui à la ringardisation des chrétiens par la mise en avant de ce qui en est la plus grosse caricature.

Le troisième cercle est celui de « la foi comme décision ». Le dernier livre de JCG en est la trace la plus nette. « La force de conviction » est en effet sous-titré « A quoi pouvons-nous croire ? » Dans ce livre-là, JCG dévoile plus clairement sa position et montre le rôle positif qu’a joué et que peut jouer la foi chrétienne, à côté d’autres convictions. On sent, en lisant ce livre que l’auteur est plus assuré sur ce qu’il croit lui-même. La critique est aussi plus sévère sur les autres croyances du temps ; bref, l’engagement personnel de ce livre-là est plus perceptible. JCG le dit lui-même, il est au bord du plongeoir : va-t-il sauter ? Sauter dans ce qui est le grand vide que rien ne peut expliquer, la foi. Il croit, il se retrouve chez lui au milieu des croyants juifs et chrétiens, il a maintenant la conviction de la valeur du christianisme ; Mais a-t-il cette foi du fidèle, au sens étymologique ? La récitation du credo lui pose toujours problème sur certains passages. Il est clair en le lisant qu’il n’est pas encore passé de l’autre côté du miroir, celui où notre intelligence accepte de ne pas savoir et de ne pas comprendre. La résurrection, la vie éternelle, le pardon des péchés… tout cela n’est pas rationnel. C’est là qu’intervient cette volonté personnelle qui vient à la rencontre du Dieu crucifié et saisit sa Parole comme la vérité. Il a l’honnêteté de dire qu’il en est là, qu’il n’a pas eu l’illumination, le chemin de Damas ou le pilier de Notre-Dame. On saluera aussi dans cette troisième partie les propos qui rendent à nos frères juifs toute leur place dans l’origine de notre foi et de notre culture. Il serait vraiment utile que cette attitude se généralise.

Voici donc un petit livre qui n’est pas aussi tonitruant que l’était le « Dieu existe ; je l’ai rencontréé d’André Frossart. Il s’agit plus d’un bilan de cheminement que du récit d’une conversion. JCG est finalement rentré chez lui, dans sa famille spirituelle. Il y est bien, mais discret, pas assuré de tout. Mais après tout qui peut être assuré de tout en la matière ?

Terminons par la très belle citation d’Albert Camus qui ouvre le livre :

« Ce que le monde attend des chrétiens est que les chrétiens parlent à haute et claire voix, et qu’ils portent leur condamnation de telle façon que jamais le doute, jamais un seul doute ne puisse se lever dans le cœur de l’homme le plus simple. C’est qu’il sortent de l’abstraction et qu’ils se mettent en face de la figure ensanglantée qu’à prise l’histoire aujourd’hui. »

Exposé fait au couvent des Dominicains de La tour-Maubourg en 1948 – « Actuelles- chroniques 1944-1948 » Gallimard 1950.

Jean-Michel Dauriac – juillet 2007



 

[1] « As-tu lu le dernier Guillebaud ? » est une phrase-clé échangée avec mon ami Pierre, ceui des deux qui la prononce en premier ayant théoriquement l’avantage sur l’autre

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