La fabrique du Crétin

18 février 2006 à 6:32 | Dans les livres: divers, les critiques | 2 commentaires

Un pamphlet comme il en parait régulièrement à la rentrée des classes. Un ouvrage-maison, écrit par un héros de l’école de la république, normalien supérieur, agrégé de lettres et professeur de puis trente ans. Donc une bonne connaissance du système éducatif et les moyens de l’exprimer. Se lit d’ailleurs très facilement, mais s’oublie presqu’aussi vite. Du moins dans le détail, car le message central, lui, reste bien gravé dans nos mémoires!

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Quel message? L’école, par une politique constante depuis plus de 25 ans, est devenue une machine à fabriquer des crétins, au sens premier du terme. Il ne s’agit nullement d’un complot lucide et machiavélique, mais d’une succession de décisions, réformes et concessions électoralistes qui ont brisé l’école de la république, qui était pourtant une des meilleures du monde et le pilier de l’intégration nationale. Dans sa démonstration, Jean-Claude Brighelli frappe souvent fort et très juste: comment ne pas dénoncer “l’élève au centre du système éducatif”, le relativisme culturel qui met l’opinion de l’élève au même niveau que le savoir du professeur, les programmes “light” déguisés en cuistrerie pour mieux tromper les consommateurs d’école, le formatage des enseignants recrutés par les IUFM, la perte d’autonomie pédagogique du maître…? Sur le constat, on est d’accord, et j’aurais pu écrire bien des pages de ce livre, et en rajouter de savoureuses, car, à l’expérience de Brighelli, passé du collège à l’université, je peux ajouter, pour mon cas, que je suis allé de la “maternelle à l’université”. L’essentiel du propos est donc exact. L’école d’aujourd’hui a en réalité abdiqué toute ambition culturelle de haut niveau pour ses élèves; elle fait de la massification et cela ne peut se faire, bien évidemment, qu’au détriment de la qualité générale du fond, sauf à admettre que tous les élèves ont les mêmes potentialités intellectuelles, ce qui est électoralement porteur mais scientifiquement faux. On peut parfois, à la lecture de ce livre, s’interroger sur la position politique de son auteur: est-il réactionnaire ou progressiste? défend-il un modèle passéiste avec nostalgie ou veut-il maintenir une école de qualité moderne?

Ce qui limite considérablement la portée de ce livre est sa nature même: les pamphlets ont pour vocation première de dénoncer violemment, pas celle de proposer des solutions. Et dans le cadre d’un débat sur l’école, il faut vraiment parler concret et offrir des perspectives, faute de quoi il est facile de passer pour un simple oiseau de malheur. Or sur un volume de 221 pages, J-C Brighelli consacre à peine 7 pages à proposer des pistes, dans un chapitre intitulé “Quelle école pour demain?”. C’est vraiment trop court! Un professionnel aguerri comme lui devrait justement user de son expérience pour ouvrir des voies de restauration d’une école de qualité. Il ne suffit pas de flinguer les ZEP en les stigmatisant comme une relégation supplémentaire, il faut dire que faire avec ces élèves-là, et ne pas sans tenir aux heureuses exceptions de l’opéra en latin ou de la poésie parnassienne. Oui, on peut faire de l’excellence en ZEP: je l’ai pratiquée pendant 16 années, j’en ai touché les bénéfices moraux et les élèves les bénéfices scolaires. Mais des classes limitées à 25 et des possibilités matérielles plus nombreuses étaient très précieuses, surtout en lycée; nier cela est se voiler la face. Je pourrais multiplier les exemples de sujets abordés par ce livre où la critique virulente est la seule expression. J’attends maintenant le tome 2, avec les propositions!

Bref, un livre comme il y en a déjà eu beaucoup, qui sera récupéré par les ennemis de l’école républicaine pour prôner le libéralisme des services, soit la fin d’une utopie scolaire en marche: celle d’une école qui intègre tous ceux qui la fréquentent, qui donne à tous une instruction de base et permet aux plus brillants, quels qu’ils soient de réussir des parcours de qualité. On peut enrayer le fabrique des crétins, d’abord individuellement, en enseignant selon sa conscience laïque et républicaine (ce qui amène souvent à ne pas appliquer les textes officiels des divers ministres éjectables qui passent à ce ministère). Ensuite collectivement, si les enseignants font autre chose qu’appliquer des recettes et user de fiches toute prêtes, s’ils gardent de leur métier la haute idée de l’éducateur, du passeur, du maître. Sans démagogie, sans mépris, avec la passion qui sied à ce formidable défi: former des individus libres et responsables. No pasaran.

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